Le silence des gens bien · Chapitre 2
Le silence des gens bien
David
Ouagadougou, décembre 1997.
Trois hommes furent remis à des éléments d'une caserne militaire de la capitale. Celui qui les remit était François Compaoré, frère cadet du président et conseiller à la présidence, qui leur reprochait une somme d'argent dérobée au préjudice de son épouse. L'un des trois était son chauffeur, David Ouédraogo.
La caserne s'appelait le Conseil de l'Entente. C'était le lieu même où, dix ans plus tôt, le président Thomas Sankara et douze de ses compagnons avaient été abattus.
Il n'y eut, dans cette chaîne, ni commissariat, ni brigade, ni juge : un particulier remettait des employés soupçonnés de vol à des militaires, qui les gardaient dans une caserne.
Le 18 janvier 1998, David Ouédraogo mourut à l'infirmerie de la présidence du Faso, après plus d'un mois de détention, vraisemblablement des suites de tortures infligées par des éléments de la garde de sécurité présidentielle qui enquêtaient sur le vol. Selon le médecin-chef présent, il était mort « de sa maladie ».
Onze ans plus tôt, un autre certificat avait porté la mention « mort naturelle », celui de Thomas Sankara.
La commission d'enquête entendit plus tard trois codétenus de David Ouédraogo, et c'est par eux qu'elle mesura ce qu'il avait subi. On les avait conduits de nuit hors de la ville, battus à coups de ceinturon, on leur avait fait creuser une tombe ; l'un d'eux raconta qu'on avait attaché les pieds et les mains de David et qu'on lui avait passé des flammes sur le corps. Leurs geôliers parlaient de « manœuvres ». Le médecin-chef de l'infirmerie, un lieutenant-colonel, qui avait écrit que David Ouédraogo était mort le 18 janvier 1998 à six heures cinquante « de sa maladie », refusa de témoigner devant la commission en invoquant le secret médical.
Pour justifier la détention, l'adjudant Marcel Kafando et ses hommes avancèrent devant la commission, sans la convaincre, que le chauffeur préparait un coup d'État, et Kafando déclara avoir tenu personnellement informé de l'évolution du dossier le lieutenant-colonel Gilbert Diendéré. Le chef d'état-major de la gendarmerie de l'époque, Djibril Bassolé, reconnut pour sa part : « Quand nous avons appris la mort de David Ouédraogo des suites de mauvais traitements, nous aurions pu et nous aurions dû ouvrir une enquête. » On ne l'avait pas fait, à cause, dit-il, du contexte de sécurité qui précédait la Coupe d'Afrique des nations.
Sur l'origine de l'affaire, l'adjudant Marcel Kafando, adjoint au chef de la sécurité rapprochée du chef de l'État, déclara devant la commission : « J'ai été saisi par François Compaoré du vol d'argent, le jour même. » François Compaoré, de son côté, dit avoir saisi à la fois la gendarmerie et cet adjudant.
La procédure qui suivit montre comment un dossier s'éteint.
Le 18 janvier 1999, François Compaoré fut inculpé du meurtre de David Ouédraogo et du recel de son cadavre. Il ne fut pas arrêté. Les charges ne furent rendues publiques que le 30 mars, dix semaines plus tard, et dès le lendemain, après qu'il eut demandé l'abandon des poursuites, la chambre d'accusation de la cour d'appel de Ouagadougou se déclara incompétente et renvoya l'affaire devant un tribunal militaire. En décembre, Amnesty International nota que le juge de ce tribunal entravait la procédure et qu'aucun progrès n'avait été accompli. Les charges furent abandonnées.
Au procès des militaires, il témoigna longuement, refusa toute responsabilité dans la mort de son chauffeur et nia avoir su qu'il était détenu dans les locaux de la garde présidentielle. Il n'a jamais été jugé pour cette mort, et il est présumé innocent.
Devant la commission d'enquête, pourtant, le lieutenant-colonel Gilbert Diendéré, chef d'état-major particulier de la présidence, avait déclaré : « J'ai rendu compte au chef de l'État de la présence de David Ouedraogo et de ses compagnons dans les locaux de la caserne. » Et le ministre de la Justice, Larba Yarga, avait dit avoir transmis au chef de l'État, « main à main », une copie du procès-verbal de gendarmerie sur l'affaire du vol. Ces déclarations coexistent dans le même dossier, et aucun tribunal n'eut jamais à les départager.
13 janvier 1998. Cinq jours avant la mort de David Ouédraogo, alors qu'il vivait encore dans la caserne, L'Indépendant parut avec un texte de Norbert Zongo sur l'affaire.
Il n'y accusait personne et ne parlait même pas du vol :
« Nous ne cherchons pas à savoir s'il y a eu un vol, cela ne nous regarde pas. Ce qui nous préoccupe, c'est l'incarcération des suspects au conseil. Nous sommes dans un État de droit, paraît-il. Le Conseil, jusqu'à preuve du contraire, n'est ni une brigade de gendarmerie, ni un commissariat de police. Qui conduit les enquêtes sur ce vol en ces lieux ? Comment le fait-il ? Où a-t-on gardé les présumés coupables ? »
Il posait la question la plus banale du métier, qui détient qui, où et sous quelle autorité, dans un pays où personne ne la posait.
Pendant onze mois, il poursuivit cette enquête et les autres, car il en menait plusieurs. Reporters sans frontières écrivit plus tard qu'il « en était arrivé à la conclusion que François Compaoré était impliqué dans le meurtre de son chauffeur ». C'était une conclusion de journaliste, jamais soumise à un tribunal, et l'intéressé l'a toujours démentie. C'est elle, pourtant, qu'une commission d'État retiendrait pour désigner le mobile de son assassinat.
Dans les derniers mois, les menaces se firent pressantes, et les témoignages recueillis par la commission sont d'une précision insupportable.
Le 27 octobre 1998, un témoin le vit « tout abattu » : il lui confia qu'il avait reçu des menaces de mort, et qu'un informateur l'avait conduit chez un tueur chargé de l'exécuter.
Le 8 novembre, à Kaya, après une conférence, on l'invita à un repas. Il hésita ; on le rassura, le repas avait été préparé par des amis sûrs. Rentré le soir même à Ouagadougou, il fut pris le lundi matin de douleurs abdominales aiguës, de diarrhées et d'une chute de tension, et il fallut le conduire en clinique. C'est son cousin, Victor Zongo, qui le raconta.
Autour de lui, on cherchait à le faire taire. Son épouse, Geneviève Zongo, affirma devant la commission que plusieurs personnes avaient été envoyées pour lui demander de cesser ses articles sur l'affaire David, et elle cita l'homme d'affaires Oumarou Kanazoé, qui nia d'abord connaître le journaliste avant de reconnaître, lors d'une confrontation, des contacts destinés à trouver une solution à l'affaire ; il a toujours nié toute implication dans sa mort. Le 8 décembre 1998, L'Indépendant publia ces lignes de son directeur : « Supposons aujourd'hui que L'Indépendant arrête définitivement de paraître pour une raison ou pour une autre (la mort de son directeur, son emprisonnement, l'interdiction définitive de paraître, etc.) nous demeurons convaincus que le problème David restera posé et que tôt ou tard il faudra le résoudre. »
Le vendredi 11 décembre, deux jours avant, il refusa d'aller en mobylette à un rendez-vous dans un hôtel de la ville et prit un taxi, en expliquant à une connaissance que « les menaces se précisent ». Au retour, il lui dit : « On va m'assassiner. »
Le dimanche, il prit la route du sud avec son frère, deux collaborateurs et deux fusils de chasse.
Le pays apprit la nouvelle un lundi matin, et il ne la supporta pas.
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