Le silence des gens bien · Chapitre 1
Le silence des gens bien
Sept kilomètres avant Sapouy
Dimanche 13 décembre 1998, vers seize heures. Route nationale 6, à sept kilomètres de Sapouy, au sud de Ouagadougou.
Un Toyota Land Cruiser immatriculé 11-J-6485 BF était immobilisé sur le bas-côté. Le rapport officiel qui décrivit la scène quelques mois plus tard le nota dans une langue administrative d'une platitude presque insoutenable : une légère fumée sortait du coffre arrière, et le véhicule était démuni de toute vitre.
Ses cinq portières étaient condamnées, et des débris de vitre jonchaient le sol. Un corps gisait dehors, à deux mètres environ. Un autre, calciné, était à l'avant, côté passager, et deux autres à l'arrière. Sur le sol, on releva deux douilles de calibre 12 posées l'une à côté de l'autre, et une gourde en plastique bleu.
Ils étaient quatre. Norbert Zongo, quarante-neuf ans, journaliste, fondateur et directeur de l'hebdomadaire L'Indépendant. Ernest Zongo, son jeune frère. Abdoulaye Nikiéma, dit Ablassé, et Blaise Ilboudo, ses collaborateurs. Quatre hommes partis un dimanche après-midi vers un ranch du sud, avec deux fusils de chasse.
Vers seize heures, des voyageurs prévinrent le commissariat de Sapouy qu'un véhicule brûlait sur la route de Léo. Dans Sapouy, un vendeur de cigarettes installé sous un caïlcédrat avait vu filer vers Ouagadougou un 4 × 4 bleu foncé à double cabine, sans plaques. Plus tôt, à sept kilomètres de là, d'autres voyageurs avaient croisé un 4 × 4 bleu à double cabine, sans immatriculation, arrêté sur le bas-côté droit. Trois hommes l'entouraient : l'un, à l'arrière, attachait un mouton blanc ; un autre sortait des broussailles en bouclant sa ceinture ; le troisième attendait, adossé à l'avant, les bras croisés. Un peu plus tard, un homme qui cueillait des plantes médicinales dans un bosquet entendit un moteur, des coups de feu, et se redressa. Il vit quatre hommes en tenue sombre, avec des épaulettes et une coiffure qui leur descendait sur le visage, chacun une arme à la main, placés de part et d'autre de la voiture. Ils tirèrent, mirent le feu, remontèrent dans un véhicule bleu, firent demi-tour, repassèrent devant la voiture en flammes et repartirent vers Sapouy.
Le corps resté dehors était celui d'Abdoulaye Nikiéma, dit Ablassé. Dans la nuit, après un communiqué lu à la radio, une délégation de la famille arriva de Ouagadougou pour reconnaître les trois autres ; il fallut s'en remettre à quelques objets épargnés, et c'est un canif qui permit de reconnaître Blaise Ilboudo. Rares furent ceux, dans le pays, qui crurent à un accident.
Un détail empêcha le dossier de se refermer. Le Comité pour la protection des journalistes le releva : l'intérieur du véhicule avait brûlé, l'extérieur non, et une portière arrière portait ce qui ressemblait à des impacts de balles. Sur les lieux, il n'y avait aucune trace de freinage, aucune trace de collision. L'autopsie établit que ni la fumée ni les flammes n'avaient causé les décès : les quatre hommes avaient d'abord été abattus par balle, et leurs corps n'avaient été brûlés qu'après.
Cinq mois plus tard, une commission d'enquête dotée de vrais pouvoirs écrivit le mot que tout le pays attendait. Norbert Zongo n'était pas mort dans un accident ; il avait été victime d'un guet-apens.
Personne, pourtant, ne fut jamais condamné pour ces quatre morts. L'homme que les parties civiles et l'accusation burkinabè présentèrent pendant des années comme le suspect principal, François Compaoré, frère cadet du président d'alors et conseiller à la présidence, n'a jamais été jugé ; il a toujours nié toute implication, et il est présumé innocent.
Koudougou, juillet 1949.
Norbert Zongo naquit dans la troisième ville du pays, à une centaine de kilomètres à l'ouest de Ouagadougou. Il fut d'abord instituteur, à Pô, la ville de garnison des commandos, et à Ouagadougou. Sa carrière de journaliste commença tard, en 1986, et là où on ne l'attendait pas : dans le quotidien d'État Sidwaya, et à Carrefour africain. Il apprit le métier dans la presse officielle, c'est-à-dire là où l'on sait exactement ce qu'il faut taire.
En 1993, il fonda son propre journal, L'Indépendant. Dans un pays où la presse vivait largement des marchés de l'État, un hebdomadaire de ce nom qui traitait de la corruption se désignait lui-même. Il présida la Société des éditeurs de la presse privée. Il dénonça la corruption, s'opposa au régime de Blaise Compaoré, condamna la politique dite de « rectification » et l'assassinat de Thomas Sankara, dont le dossier dormait alors dans un tiroir. Il signait une partie de ses textes du pseudonyme d'Henri Segbo, et il parcourait le pays pour animer des conférences sur la démocratie et les droits humains. L'Indépendant tirait chaque semaine à plus de quinze mille exemplaires ; c'était le journal le plus lu du pays.
Il avait d'autres vies. Étudiant à l'université du Bénin, à Lomé, au début des années 1980, il avait dû fuir le Togo, recherché par la police pour ses activités syndicales. Grand chasseur, il tenait la concession d'une zone de chasse, le Safari Sissili, près de la frontière du Ghana, animait une association de guides, le Royaume du Trophée, dont il avait encouragé plusieurs membres à se lancer dans le métier, s'était associé à certains d'entre eux dans deux autres zones, au Singou et à Arly, et avait fait venir au Burkina Faso des chasseurs professionnels de France et d'Amérique du Nord. C'est vers cette brousse du sud qu'il roulait, ce dimanche-là.
Il écrivait aussi des romans, Le Parachutage et Rougbêinga, et il laissa une phrase que le pays entier connaît :
« Le pire n'est pas la méchanceté des gens mauvais, mais le silence des gens bien. »
Il savait ce qu'il risquait, et il l'avait écrit.
Le 27 mai 1994, il adressa une lettre à des organisations de défense de la liberté de la presse et à des médias occidentaux. Il y racontait que, dans la nuit du 24 mai, vers vingt-deux heures trente, des hommes à bord de deux voitures, dont l'une portait la plaque rouge réservée aux véhicules de l'État, avaient tenté de l'enlever dans une rue de Ouagadougou, et qu'il n'avait pu s'échapper que parce qu'il circulait à motocyclette. « Mes articles sont essentiellement politiques et je ne critique que les grandes orientations politiques de l'État, ajoutait-il. Donc je ne me connais pas d'ennemi particulier. » Il terminait ainsi :
« Je tiens à vous informer que je prends les autorités de mon pays pour seules responsables de tout ce qui pourrait m'arriver. »
Le procureur du Faso près le tribunal de grande instance de Ouagadougou, Dramane Yaméogo, déclara plus tard aux enquêteurs que le journaliste lui avait confié, vers 1995 ou 1996, avoir été menacé par un certain Hyacinthe Kafando, et lui avoir tenu tête. Le rapport précise qu'il s'agissait d'un sous-officier de la garde présidentielle. Un homme du même nom, chef de la sécurité rapprochée de Blaise Compaoré, fut condamné par contumace en 2022 à la prison à vie pour l'assassinat de Thomas Sankara ; aucune des sources consultées n'affirme qu'il s'agit du même homme.
Fin 1997, il ouvrit une enquête qui n'avait l'air de rien. Un chauffeur avait disparu dans une caserne.
Il s'appelait David Ouédraogo, et il conduisait la voiture du frère du président de la République.
Un chauffeur accusé d'un vol, remis à des militaires, et un journaliste qui pose une seule question.
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