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The King Hanged for Being Right · Chapter 1
The King Hanged for Being Right
La phrase du grand-père
Douala, 2 mai 1910.
Ce jour-là, à Bonanjo, sur la hauteur qui domine le fleuve Wouri, la maison Bell intronisa son nouveau chef selon la coutume. La cérémonie fut présidée par Kum a Mbappe, le chef supérieur de Bonabéri, et l'homme qu'on installait avait trente-sept ans, ou trente-cinq, selon que l'on retient pour sa naissance l'année 1873 ou l'année 1875. Il s'appelait Rudolf Duala Manga Bell. Son père, le roi Manga Ndumbe Bell, était mort le 2 septembre 1908, et le fils lui avait succédé le jour même , et ne fut intronisé que près de deux ans plus tard.
Les Allemands le connaissaient bien, parce qu'il parlait leur langue sans accent et qu'il avait vécu chez eux. Il avait toujours entretenu de bonnes relations avec l'administration coloniale, siégeait dans ses institutions et servait d'intermédiaire entre elle et les siens.
Cette même année, à quelques centaines de mètres de la place, dans les bureaux de la circonscription de Douala, on dessinait un plan. Il prévoyait que les Duala quitteraient la hauteur de Bonanjo et le plateau Joss, où ils vivaient, pour des quartiers neufs bâtis loin du fleuve, et que leurs maisons laisseraient la place à une ville européenne.
Or le nouveau chef connaissait un document qui disait le contraire.
Ce document avait été signé le 12 juillet 1884, dans les locaux de la compagnie maritime Woermann, entre le négociant hambourgeois Eduard Woermann, qui représentait officiellement l'Empire allemand, et les souverains des grands villages duala, Bell, Akwa et Deido. Bonabéri n'avait pas signé. Deux jours plus tard, le 14 juillet, l'explorateur Gustav Nachtigal, envoyé du chancelier Bismarck, avait hissé à Bonanjo le drapeau de l'Allemagne impériale, et la ville avait pris le nom de Kamerunstadt.
Parmi les signataires figurait le grand-père de Rudolf, Ndumb'a Lobe, que les Européens appelaient King Bell. Par ce traité de protection, les Duala cédaient à l'Allemagne la souveraineté et l'administration du territoire. Ils gardaient une chose, et une seule ligne du texte la leur garantissait :
« Les terrains cultivés par nous et les emplacements où sont situés nos villages doivent rester la propriété des possesseurs actuels et de leurs descendants. »
Les possesseurs actuels étaient le grand-père et les siens. Les descendants, c'était lui.
Cette ligne n'était pas une formule de politesse. Les Duala vivaient du fleuve depuis des générations : leurs maisons étaient bâties là où les pirogues accostaient et où les navires mouillaient, et c'était de cette position qu'ils tiraient leur rôle d'intermédiaires entre le commerce européen et l'intérieur du pays, l'huile de palme, l'ivoire, le bois. Ils n'étaient pas un peuple que la colonisation avait découvert au fond d'une forêt. Ils étaient des négociants, et un négociant sait ce que vaut une signature.
Ils savaient aussi ce que vaut un homme. La fortune de la maison Bell, comme celle des autres grandes familles de la côte, reposait à l'origine sur la traite des esclaves, et ses vastes plantations étaient encore travaillées, au début du vingtième siècle, par des esclaves ou par des travailleurs tenus comme tels. L'administration allemande avait toléré ce commerce et accordé aux Duala des privilèges lucratifs, comme le négoce de l'ivoire, aussi longtemps que leurs intérêts ne heurtaient pas les siens. C'était dans cette maison, puissante et accommodante, que Rudolf avait grandi.
En 1891, il embarqua pour l'Allemagne.
Il avait d'abord fréquenté à Douala l'école du gouvernement, où l'on enseignait l'allemand, et un oncle acquis aux manières européennes, David Mandessi Bell, avait eu sur lui une grande influence. Sur l'intervention d'un haut fonctionnaire des finances impériales, Gustav Pahl, on le plaça comme enfant en pension à Aalen, une petite ville du Wurtemberg, chez les Österle, une famille d'enseignants. Il y vécut cinq ans, de 1891 à 1896, à leur table et dans leur maison, et il y apprit l'allemand qu'on parle à table bien plus que celui des manuels. Sa famille, qui tenait à rester en bons termes avec la puissance nouvelle, l'avait fait baptiser dans l'Église évangélique luthérienne.
À partir de 1896, il passa une année au lycée d'Ulm, où il obtint le certificat qui sanctionnait alors la fin du cycle moyen des études secondaires ; son nom figurait en tête d'une liste de bulletins de l'établissement. Il n'alla pas plus loin. On lirait souvent, par la suite, qu'il avait étudié le droit à l'université de Bonn, et la formule séduirait par sa symétrie, celle d'un juriste africain battant les juristes allemands sur leur propre terrain. Or aucun document de sa scolarité ne mentionnait d'université, de faculté de droit ni de séjour à Bonn. Il était un garçon de Douala qui avait passé six ans dans des maisons et des classes allemandes, et qui en avait rapporté une conviction : dans ce pays-là, il existait des lois, des tribunaux, un Parlement et des journaux, et tout cela valait aussi pour lui.
En 1897, rentré à Douala, il épousa Emily Engome Dayas. Elle avait seize ans, était née en 1881 d'un négociant européen et d'une femme duala, et avait grandi entre les deux mondes qui se côtoyaient sur le fleuve. À Douala, on l'appelait Emma ; les documents allemands écrivaient Emily. Leur premier fils, Alexandre, naquit la même année. Quatre autres enfants suivirent, Tekla, Eitel, Henri et Ekedi, la dernière au début des années 1910.
En 1902, il retourna en Allemagne avec son père. À Berlin, ils furent reçus par Oscar Wilhelm Stübel, le directeur de la section coloniale du ministère des Affaires étrangères, et le fils observa de près, cette fois en adulte, la manière dont l'Empire gouvernait ses colonies : qui décidait, qui payait, et à qui l'on pouvait écrire. Le voyage les mena aussi à Manchester, où le maire les reçut à l'hôtel de ville ; l'African Times en rendit compte en octobre, et son rédacteur doutait qu'ils soient de vrais rois.
La même année, l'autre grande maison de la côte, celle des Akwa, choisit précisément d'écrire. Son roi, Dika Mpondo Akwa, envoya deux fois des délégations des clans duala porter plainte à Berlin contre les empiètements sur leurs terres. En 1905, il adressa au Reichstag, avec vingt-six autres chefs, une lettre ouverte contre le gouverneur Jesko von Puttkamer, ses juges, les maisons rasées, le travail forcé sans salaire et les chefs fouettés en public. La lettre se terminait par une profession de loyauté :
« Nous sommes allemands et nous resterons allemands jusqu'à la fin du monde. »
La maison Bell, rivale des Akwa, ne s'associa pas à cette lettre. Le roi Akwa fut condamné avec ses partisans à la prison et aux travaux forcés, et Puttkamer, rappelé à Berlin, ne revint jamais au Cameroun.
Le plan de 1910 avait un nom, Gross Duala, le Grand Douala, et il devait faire de la ville l'un des plus grands ports d'Afrique. Il découpait Douala en trois bandes : au bord du fleuve, la ville européenne et ses services ; loin derrière, de nouveaux lotissements pour les Duala, que l'on appellerait New Bell, New Akwa et New Deido ; et entre les deux, un espace où personne ne vivrait.
Cet espace avait reçu un nom administratif, Freie Zone, la zone libre, et il mesurait un kilomètre de large.
Rudolf Duala Manga Bell en apprit le tracé au moment où il prenait la tête de sa maison. Il avait devant lui une colonie qui voulait la terre de son grand-père, et dans ses papiers une phrase signée par l'Empire qui disait qu'elle ne pouvait pas la prendre.
Sur le plan, on avait déjà tracé au crayon la bande d'un kilomètre ; il restait à savoir qui la viderait.
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