Le roi pendu pour avoir eu raison · Chapitre 2
Le roi pendu pour avoir eu raison
Un kilomètre de vide
Le kilomètre avait une origine savante. En 1909, un médecin allemand, le professeur Hans Ziemann, avait séjourné au Kamerun, et il en avait rapporté une théorie : une bande de terre d'un kilomètre entre Européens et Africains suffirait à arrêter les moustiques qui transmettaient le paludisme des seconds aux premiers. Le médecin du gouvernement, Ludwig Külz, plaidait dans le même sens. Une hypothèse sur le rayon de vol d'un insecte devint ainsi la largeur réglementaire d'une séparation entre des hommes.
Le plan lui-même était l'œuvre du gouverneur Theodor Seitz et de l'administrateur de la circonscription, Hermann von Röhm. Seitz partit en 1910 pour le Sud-Ouest africain, et son successeur, Otto Gleim, un homme acquis aux idées pangermanistes, reprit le projet avec plus de dureté : il fut question de brûler les maisons duala pour y installer des comptoirs, sans indemnisation à la hauteur de ce qu'on prenait. Pour fonder son droit, l'administration invoquait deux textes. Le traité de 1884, d'abord, par lequel les Duala avaient cédé à l'Empire la souveraineté et le pouvoir d'administrer. Et une ordonnance impériale du 14 août 1896, qui déclarait terre de la Couronne toute terre du protectorat sans maître, sous réserve des droits que des chefs ou des communautés indigènes pourraient prouver.
Les Duala pouvaient prouver les leurs. Ils avaient le traité.
Au début, on discuta. Les chefs acceptèrent le principe d'un arrangement à l'amiable, avant de se rétracter devant l'étendue des terres demandées, la modicité des sommes proposées et les conditions faites aux familles qu'on voulait déplacer. La colère avait aussi une autre racine. Les maisons de la côte avaient longtemps été les intermédiaires obligés entre les firmes allemandes et l'intérieur du pays, et les négociants européens les en évinçaient depuis plusieurs années ; on leur prenait à présent la rive, après leur avoir pris le commerce. La résistance qui se forma autour du roi des Bell fut aussi celle d'une élite qui s'appauvrissait.
À partir de 1911, l'administration passa aux actes, et les premières expropriations furent conduites par la force. La même année, le vieux roi Akwa, celui des délégations de 1902 et de la lettre de 1905, fut exilé à Campo, dans le sud du territoire.
Manga Bell n'était pas un opposant de naissance, et il avait beaucoup à perdre. Il avait hérité de son père une pension, des intérêts dans le cacao et le bois de la vallée du Mungo, des immeubles à Douala et la présidence d'un tribunal d'appel coutumier pour tout le littoral, mais aussi une dette de sept mille marks ; pour la rembourser, il loua des bâtiments à des maisons européennes et transféra ses propres bureaux vers l'intérieur, dans le quartier de Bali. En 1913, il possédait deux cents hectares de cacaoyers. Ses relations avec les Allemands étaient bonnes, au point qu'on le tenait pour un collaborateur exemplaire, ce qui n'avait pas empêché l'administration de l'arrêter en 1910, sans la moindre preuve, en l'accusant de complicité dans un important vol de banque.
L'expropriation touchait toutes les maisons duala, à l'exception de Bonabéri, et pour la première fois de leur histoire, les clans de la côte firent front commun. La maison Bell était la plus puissante d'entre eux, et son chef en devint le porte-parole naturel. Les Allemands furent surpris de le voir prendre la tête de l'opposition. Il ne prit pas les armes. Il écrivit.
Le 30 novembre 1911, un télégramme mandaté par les rois et chefs duala partit pour le Reichstag, le Parlement de l'Empire : c'était la première protestation formelle contre le plan d'expropriation. Le 8 mars 1912, une lettre signée de sa main suivit le même chemin, sans plus de résultat. Le 21 novembre 1912, les chefs duala adressèrent une pétition au gouverneur. Le 15 janvier 1913, un nouveau télégramme de Manga Bell partit pour le Reichstag, le jour même où l'administration faisait avancer son plan. Pendant trois ans, les chefs de Douala écrivirent ainsi au chancelier, à l'Office colonial et au Parlement, et chaque lettre s'appuyait sur le même article du même traité.
Ils n'étaient plus tout à fait seuls. En 1912, l'évêque catholique du Cameroun, Mgr Heinrich Vieter, un pallottin arrivé en 1890, s'était opposé à l'expropriation et avait écrit à Berlin pour la dénoncer. La même année, un journaliste allemand en reportage dans la colonie, Hellmut von Gerlach, rédacteur en chef de l'hebdomadaire berlinois Die Welt am Montag, avait rencontré Manga Bell et s'était pris de sympathie pour sa cause.
Les administrateurs, eux, ne cédaient rien. On soupçonnait même le gouverneur Gleim de ne pas rendre fidèlement compte à Berlin de ce que réclamaient les Duala. Il fut remplacé le 29 mars 1912 par Karl Ebermaier.
Le 20 février 1913, les chefs signèrent sous sa conduite une pétition qui contestait le principe même du plan :
« Nous commençons par nier le besoin de créer une ville européenne et une ville purement indigène. […] En outre, l'assainissement de Douala n'exige pas une séparation spatiale aussi vaste de ses quartiers. »
Ils rappelaient que le gouverneur Seitz avait promis de laisser les terres des Bell en paix lorsqu'il avait fait construire le chemin de fer, et ils ajoutaient un avertissement qui, sous la plume d'un juriste de Berlin, aurait passé pour une clause ordinaire de rupture de contrat. Si l'Allemagne ne respectait pas le traité, la violation pourrait amener les indigènes à se demander s'il ne serait pas plus sage de le révoquer et d'en conclure un avec une autre puissance.
Un contrat lie deux parties, et si l'une cesse de l'exécuter, l'autre peut le dénoncer et traiter ailleurs. En temps de paix, la phrase relevait du droit des obligations. Lue par un procureur en temps de guerre, elle deviendrait la preuve qu'un chef indigène avait envisagé de passer à l'ennemi.
La phrase resta dans un dossier.
Le 4 août 1913, le gouverneur Ebermaier destitua Rudolf Duala Manga Bell de sa charge de chef supérieur.
On ne l'arrêta pas, on ne le frappa pas, on ne l'exila pas. On lui retira son titre et sa pension, et l'on installa à sa place son propre frère, Henri Lobe Bell. La royauté demeurait, la coutume aussi ; seul changeait l'homme qui siégeait, et l'administration pouvait désormais répondre à Berlin que le plaignant n'était plus qu'un particulier mécontent, un ancien chef aigri par sa disgrâce.
Il continua d'écrire. Le 10 septembre 1913, il adressa une longue lettre au chef de l'Office colonial, dont la dernière page se trouve encore aux archives fédérales allemandes. Il écrivit aussi à Hellmut von Gerlach, pour lui demander de mobiliser l'opinion publique allemande, et quelques mots de cette lettre furent conservés :
« … il serait nécessaire de faire paraître quelques remarques dans le journal parce que la vie telle qu'elle est vécue ici devient insupportable. Si l'opinion publique allemande n'intervient pas, donc le Reichstag, nous sommes perdus… »
À partir de ce jour, Gerlach porta l'affaire dans son journal, et il mit Manga Bell en relation avec un juriste berlinois, l'avocat Halpert.
Ce même mois d'août 1913, le chef de l'Office colonial, le secrétaire d'État Wilhelm Solf, vint en personne au Cameroun pour raisonner les chefs duala. Il repartit sans avoir rien obtenu.
De retour à Berlin, il demanda à l'amiral Tirpitz, qui commandait la marine impériale, d'intimider les populations. Le croiseur Bremen, fleuron de la flotte, fut expédié à Douala au mois d'août. En septembre, trois autres navires de guerre jetèrent l'ancre dans le Wouri, le Kaiser, le Strassburg et le König Albert, et plus de mille marins allemands débarquèrent et défilèrent dans la ville, en démonstration de force.
Les Duala qui regardaient passer les colonnes de marins n'avaient pourtant opposé à l'Empire, depuis trois ans, que des télégrammes, des lettres et des pétitions.
Le 15 décembre 1913, l'expropriation fut décrétée, et dès ce mois de décembre, avec l'aide de la police, l'administration commença à déplacer de force les habitants et à démolir des bâtiments.
Quatre mois avaient séparé la destitution de l'homme qui contestait et le décret qui prenait la terre. Il ne restait à Rudolf Duala Manga Bell ni titre, ni pension, ni droit officiel de parler au nom des siens. Il lui restait le chemin de Berlin, qu'il connaissait depuis l'enfance. Le gouverneur, au-dessus de lui, dépendait d'un secrétaire d'État, et le secrétaire d'État d'un Parlement qui votait le budget ; or un projet que le Parlement refusait de payer ne se réalisait pas.
Il fallait porter l'affaire là-bas, et cette fois par un homme. Son secrétaire, qui était aussi son parent, était né en 1882. Il s'appelait Adolf Ngoso Din.
En janvier 1914, un Duala embarqua clandestinement pour l'Allemagne avec le dossier de son peuple.
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