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The Mali King Who Made Gold Fall in Cairo · Chapter 2
The Mali King Who Made Gold Fall in Cairo
Deux mille bateaux
Qarafa, au pied du Moqattam, été 1324.
Le gouverneur du Caire et de Qarafa s'appelait Ibn Amir Hajib. Le roi du Mâli logeait dans son quartier, et les deux hommes se lièrent d'amitié. Le roi lui raconta beaucoup de ses propres affaires, et des choses de son pays et des peuples noirs qui en étaient voisins. Le fils du gouverneur, l'émir Abou l-Hassan Ali, fréquenta lui aussi beaucoup le roi pendant son séjour, et c'est par lui que ces conversations parvinrent, quatorze ans plus tard, à l'encyclopédiste al-'Umari.
Le roi expliqua que son pays était très vaste et touchait à la Mer Environnante, l'océan qui, pour les géographes arabes, entourait le monde. Son sabre et celui de ses soldats y avaient conquis vingt-quatre cités. Ses sujets formaient une immense foule, dit-il ; et pourtant, comparés aux peuples noirs qui les entouraient et qui s'enfonçaient vers le sud, ils n'étaient qu'« une petite tache blanche sur la robe d'une vache noire ». Il avait aussi un ennemi acharné, des archers redoutables au visage large, montés sur des chevaux hongres au nez fendu, qui étaient, dit-il au gouverneur, ce que les Tatars étaient pour les Égyptiens. « La guerre entre nous offre des fortunes diverses. »
Le gouverneur observait ses usages. Le roi ne mangeait jamais devant personne, quel que fût son rang ; il mangeait toujours seul. Et quand un homme de son royaume avait élevé une jolie fille, il l'amenait au roi, qui la prenait comme servante de couche sans l'épouser, ainsi qu'on usait d'une esclave, alors que la jeune fille était libre. Un jour, Ibn Amir Hajib lui dit que cela n'était permis à un musulman ni par la lettre ni par l'esprit de la loi.
« Pas même aux rois, me dit-il ? Pas même aux rois, répondis-je ; demande aux savants ! Par Allah, dit-il, je ne savais pas cela : voilà qui est fait ; j'y renonce complètement. »
« J'ai bien vu, ajouta le gouverneur, que le sultan Moussa aimait la vertu et les gens vertueux. »
Un autre jour, Ibn Amir Hajib lui demanda comment le pouvoir était parvenu entre ses mains. La réponse resta dans le livre d'al-'Umari, et c'est la seule fois de tout le dossier où le roi raconte lui-même son avènement :
« Nous sommes, me dit-il, d'une maison où l'on se transmet le pouvoir par héritage. Le souverain qui m'a précédé ne voulait pas croire qu'il était impossible de parvenir à l'extrémité de la Mer Environnante ; il voulut y atteindre, et s'acharna dans son dessein. Il fit équiper deux cents navires remplis d'hommes, et d'autres, en même nombre, remplis d'or, d'eau et de vivres, en quantité suffisante pour des années. »
Il avait dit aux capitaines de ne revenir qu'une fois atteinte l'extrémité de l'océan, ou leurs vivres épuisés. Leur absence dura longtemps. Un seul navire reparut, et son capitaine raconta qu'ils avaient rencontré en pleine mer « comme un fleuve au courant violent » : les navires qui le précédaient y étaient entrés l'un après l'autre et avaient disparu, et lui, qui marchait le dernier, avait fait demi-tour. Le souverain ne voulut pas le croire. Il fit équiper deux mille vaisseaux, mille pour lui et ses hommes, mille pour l'eau et les vivres.
« Il me conféra le pouvoir et partit avec ses compagnons sur l'Océan ; ce fut la dernière fois que nous le vîmes, lui et les autres ; et je restai maître absolu de l'empire. »
Le traducteur de 1927, Maurice Gaudefroy-Demombynes, s'arrêta sur ce passage. Où le souverain du Mâli avait-il eu, demanda-t-il en note, « le port, l'estuaire, les navires, les marins pour entreprendre une pareille expédition » ? Il l'aurait plutôt vue descendre le Niger et se perdre dans les rapides. Il nota surtout que cette expédition, « les historiens du Soudan l'ignorent » : ni les chroniques de Tombouctou ni la tradition du Manding ne le rapportaient. Et il avança une hypothèse sans ménagement : les visiteurs noirs avaient sans doute voulu se débarrasser des questions gênantes de leurs hôtes égyptiens, « et aussi les étonner un peu ».
Le récit des deux mille navires ne vint jamais que d'une seule bouche, au Caire, en 1324. Au XXᵉ siècle, elle fit pourtant carrière. Au Mali, on enseigna que le mansa Aboubakar II était parti sur l'Atlantique avec un millier de pirogues, et l'on en tira qu'il avait atteint l'Amérique avant Christophe Colomb. Le capitaine du récit, lui, ne parlait que d'un courant violent en pleine mer. Aucun texte du XIVᵉ siècle ne mentionne une terre atteinte au-delà.
Au XXIᵉ siècle, des historiens lurent la scène autrement : un roi partait et ne revenait pas, et avant de partir il confiait le pouvoir à celui qui racontait. Isaac Samuel y voit moins le récit d'une aventure maritime ratée que « l'argumentation de sa propre légitimité à régner ». François-Xavier Fauvelle, dans son cours au Collège de France, en fit la version officielle donnée au Caire pour justifier le remplacement d'un prédécesseur sur le trône.
Car la légitimité était justement ce qui manquait le plus. Selon Ibn Khaldoun, qui interrogea à la fin du siècle des voyageurs du Mâli, la succession avait souvent changé de branche depuis le fondateur de l'empire, Mari-Djata, que la tradition orale appelle Soundjata. Un frère faible d'esprit, qui tirait des flèches sur les passants pour s'amuser, avait été tué par le peuple. Un affranchi de la famille royale, Sakoura, avait pris le pouvoir, agrandi l'empire, fait le pèlerinage de La Mecque, et il avait été tué à Tadjora sur le chemin du retour. Le roi qui siégeait au Caire en 1324 descendait, selon l'historien guinéen Djibril Tamsir Niane, de la branche d'un frère cadet du fondateur, Mandé Bory, aussi appelé Abou Bakari. Ibn Khaldoun l'appelle « Moussa fils d'Abou Bekr », ce qui pouvait aussi bien vouloir dire « descendant d'Abou Bekr ».
Le Manding, avant 1324.
De son père, on ne sait presque rien. La tradition du Dioma et du Hamana lui donnait pour père un certain Faga Leye, dont on ignore tout le reste. Le nom que l'Afrique de l'Ouest retint fut celui de sa mère. Pendant longtemps, les copistes avaient mal lu les manuscrits arabes et écrit « Kankan Moussa », « Kanga Moussa », « Congo Moussa ». En 1959, Djibril Tamsir Niane trancha : il fallait lire Kankou, et Kankou était le nom de sa mère, selon « une habitude courante en pays malinké de faire précéder le nom d'un fils de sa mère, pour éviter les homonymies trop courantes ». Kankou Moussa : Moussa, fils de Kankou.
Une chronique de Tombouctou du XVIIᵉ siècle, le Tarikh el-fettach, ajoute sur cette mère une seule phrase terrible : le roi l'aurait tuée par accident avant son pèlerinage, et ce malheur aurait été le mobile du voyage. Elle ne donne ni circonstances ni date. Aucun auteur du XIVᵉ siècle, ni al-'Umari, ni Ibn Khaldoun, ni Maqrizi, ni Ibn Battouta, n'en dit un mot, alors que les Égyptiens qui le côtoyèrent pendant trois mois notèrent la couleur de ses étendards et jusqu'à son habitude de manger seul. Le matricide ne repose que sur l'affirmation d'une chronique écrite trois siècles après les faits.
Le récit du fondateur posait d'autres questions. Le duel entre Soundjata et le roi du Sosso, Soumaoro Kanté, vers 1235, chanté depuis des siècles par les griots, n'était devenu un fait d'histoire, selon l'historien néerlandais Jan Jansen, que sous la plume d'un administrateur colonial français, Maurice Delafosse, dans son Haut-Sénégal-Niger de 1912 : « Son but était d'imposer la loi française sur cette partie du monde, c'est pourquoi il l'a rendue lisible pour les colons. » Dans toutes les épopées, ajoutait Jansen, Soundjata est un guerrier en quête de chevaux et Soumaoro un forgeron-sorcier ; leur affrontement raconterait peut-être le passage d'une époque où le fer commandait à une époque où commandait le cheval.
Le fils de Kankou n'avait donc pas reçu le trône d'un père illustre. Il le tenait, selon ses propres mots, d'un homme parti sur la mer. Et il avait pris la route de La Mecque, celle que Sakoura avait prise avant lui, et dont Sakoura n'était pas revenu.
Avant de traverser le désert, il avait fait charger quelque chose que les marchands du Caire n'avaient jamais vu en telle quantité.
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