Le roi du Mali qui fit baisser l'or au Caire · Chapitre 1
Le roi du Mali qui fit baisser l'or au Caire
Trois jours au pied des pyramides
Gizeh, au bord du désert, juillet 1324.
La caravane sortit du désert de l'ouest et s'arrêta au pied des pyramides. Elle venait du pays que les Égyptiens appelaient le Tekrour, et que ses propres habitants appelaient le Mâli, au-delà du Sahara, à des mois de marche. Elle quitta la route du désert à cet endroit précis, et pendant trois jours elle campa là, sur la rive gauche du Nil, en face du Caire, traitée en hôte et nourrie aux frais du sultan d'Égypte.
L'homme qui la conduisait était roi. Les chroniqueurs du Caire l'appelèrent Mansa Moussa, ou Moussa Mansa, sans toujours savoir que mansa n'était pas un nom mais un titre, le mot mandingue pour dire « roi ». Chez lui, on l'appelait Kankou Moussa. L'historien égyptien Maqrizi, qui recopia plus tard les registres de cette année-là, le décrivit ainsi : « un homme jeune, de couleur brune, de figure agréable et de belle tournure, instruit en le rite malékite ». Il se montrait au milieu de ses compagnons magnifiquement vêtu et monté. Plus de dix mille de ses sujets l'accompagnaient, écrivit le même Maqrizi, et quand ils lui adressaient la parole, ils se découvraient la tête, selon une coutume de leur pays. Ses couleurs, rapporta un témoin du Caire, étaient le jaune sur fond rouge, et quand il montait à cheval, on faisait flotter au-dessus de sa tête de très grands étendards. Derrière lui, dans son royaume, il avait laissé pour lieutenant son fils Mohammed.
Avant de paraître devant le sultan, il lui fit offrir, selon Maqrizi et Ibn Khaldoun, environ cinquante mille dinars d'or, avec des cadeaux de son pays « qui dépassaient toute mesure et tout éclat ».
Le jeudi 26 du mois de rajab de l'an 724 de l'hégire, le 18 ou le 19 juillet 1324 selon la manière de faire la concordance, il franchit l'enceinte du Caire.
Le Caire, la Citadelle, juillet 1324.
Le sultan d'Égypte s'appelait al-Malik an-Nasir Mohammed ben Qalawoun. Il régnait depuis la Citadelle, sur l'éperon de rocher qui domine la ville, sur un État gouverné par les Mamelouks, une dynastie issue d'anciens esclaves militaires. Pour accueillir les souverains étrangers, il avait un officier dont c'était la charge, le mehmendar. En 1324, ce poste revenait à un émir nommé Abou l-Abbas Ahmed.
Ce fut lui qui sortit à la rencontre du roi du Mâli. Quatorze ans plus tard, il raconta la scène à un haut fonctionnaire de la chancellerie, Chihab ad-Din al-'Umari, qui l'écrivit dans une encyclopédie des royaumes du monde.
« Quand je sortis pour aller à sa rencontre au nom du sultan magnifique el Malik en Nâsir, il me fit le plus excellent accueil et il me traita avec la politesse la plus exquise. Mais il ne s'entretint avec moi qu'au moyen d'un interprète bien qu'il sût parler parfaitement la langue arabe. »
Le roi fit porter au trésor du sultan de nombreuses charges d'or, travaillé et non travaillé. Le mehmendar lui suggéra alors de monter au palais pour rencontrer le sultan. Il refusa : « Je suis venu pour faire le pèlerinage, pas pour autre chose, et je ne veux mêler mon pèlerinage à rien d'autre. » Et il se mit à argumenter.
L'émir n'était pas dupe. Il comprenait, dit-il, que la rencontre répugnait à son hôte parce qu'il lui déplaisait de baiser la terre devant le sultan, ou de lui baiser la main. Ils continuèrent ainsi, l'un à insister, l'autre à chicaner et à se dérober, jusqu'à ce que le protocole l'emporte : le mehmendar ne le lâcha pas qu'il n'eût consenti.
Dans la salle d'audience, on lui dit de baiser la terre.
Il s'abstint, et manifesta ouvertement son refus : « Comment, dit-il, cela se pourrait-il ? »
Un homme sage de sa suite s'approcha alors de lui et lui dit à voix basse quelques mots que le mehmendar ne comprit pas. Le roi parla de nouveau :
« Hé bien ! je me prosternerai devant Allah, qui m'a créé et mis au monde. »
S'étant prosterné, il s'avança vers le sultan. Al-Malik an-Nasir se leva un instant pour l'accueillir, lui souhaita la bienvenue et le fit asseoir à côté de lui. Ils eurent ensemble un long entretien. Maqrizi rapporta la même réponse sous une autre forme, plus sèche : « Je suis un musulman du rite malékite, et je ne me prosterne que devant Allah. » Et il nota que le sultan ne l'y contraignit point.
Quand le roi eut quitté le palais, le sultan lui fit envoyer des vêtements complets pour lui, pour ses courtisans et pour tous ceux qui l'accompagnaient, et des chevaux sellés et bridés pour lui et pour ses principaux officiers. Le vêtement d'honneur du roi était une gaze à dessins d'animaux, fourrée de petit-gris, bordée de castor et brodée d'or, avec un bonnet de brocart, un turban de mousseline, un baudrier d'or orné de pierreries et un sabre damasquiné. On le logea à Qarafa, la ville des tombeaux, au pied du mont Moqattam, dans un palais que le sultan lui donna. Jusqu'au départ du pèlerinage, des vivres et des cadeaux arrivèrent chez lui en abondance.
Six siècles plus tard, le traducteur français d'al-'Umari, l'orientaliste Maurice Gaudefroy-Demombynes, s'arrêta sur cette scène et écrivit en note, en 1927 : « Il n'y a aucune raison de la croire fausse, mais elle a sa variante chez tous les peuples : c'est presque du folklore. » L'historien Hadrien Collet montra beaucoup plus tard qu'au XIVᵉ siècle deux versions avaient circulé au Caire. Dans l'une, le roi du Mâli était contraint de se prosterner. Dans l'autre, il ne s'inclinait que devant Dieu. C'est la seconde qui finit par s'imposer chez les historiens mamelouks.
Le Caire, été 1324.
L'or se répandit dans la ville. Le mehmendar résuma ces semaines d'une phrase : « Cet homme a répandu sur le Caire les flots de sa générosité : il n'a laissé personne, officier de la cour ou titulaire d'une fonction sultanienne quelconque, qui n'ait reçu de lui une somme en or. »
De tout ce que les chroniqueurs du Caire écrivirent cet été-là sortit, beaucoup plus tard, la date la plus solide de toute sa vie. Car de ce roi, on ignore l'année de naissance. On hésite entre 1307 et 1312 pour son avènement, entre 1332 et 1337 pour sa mort. En 1972, l'historienne Nawal Morcos Bell, qui avait consacré une étude entière à la chronologie de son règne, posa le constat : le seul événement de ce règne qui puisse être daté avec certitude est son passage au Caire, en 1324. Sa propre chronique, rédigée trois siècles plus tard à Tombouctou, plaçait même son pèlerinage au début du IXᵉ siècle de l'hégire, avec un siècle d'erreur, en ajoutant « mais, mieux que personne, Dieu sait à quelle date exacte ». Le traducteur français de cette chronique, Octave Houdas, corrigea en note, d'après l'historien maghrébin Ibn Khaldoun : 724 de l'hégire, 1324.
De ce roi, les écrits gardèrent donc surtout trois mois d'été passés chez des étrangers qui l'observaient. Et l'un de ces étrangers, le gouverneur du quartier où il logeait, allait lui poser la question que personne au Caire n'avait encore osé lui poser.
Au Caire, un gouverneur nota tout ce que le roi lui confiait, même ce qu'il aurait mieux valu taire.
Partager ce chapitre