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The colony that said no to de Gaulle · Chapter 2
The colony that said no to de Gaulle
Soixante-treize jours
Faranah, Haute-Guinée, années 1920 et 1930.
L'homme en boubou blanc ne connaissait pas avec certitude sa propre date de naissance. Sa biographie officielle disait le 9 janvier 1922 ; d'autres témoignages recueillis par André Lewin parlaient du 11 décembre 1919, et une amie très proche affirmait qu'il lui avait confié la fin du mois de novembre 1919. Il n'existait pas encore d'état civil obligatoire pour les Africains de la colonie.
Il était né à Faranah, une bourgade proche des sources du Niger. Son père, Alfa Touré, était un commerçant soninké venu de l'ouest du Soudan français, l'actuel Mali ; sa mère s'appelait Aminata Fadiga. Il se dirait plus tard, et de plus en plus souvent après 1960, descendant par sa mère de l'almamy Samory Touré, le chef de guerre qui avait tenu tête à l'armée française pendant seize ans avant d'être capturé en 1898, mais la filiation était disputée : selon les uns, sa grand-mère maternelle était une fille de l'almamy, selon les autres la fille d'un de ses guerriers sofas mort au combat, que Samory avait recueillie et élevée. Lui n'en douta jamais en public : le 9 décembre 1970, dans un message à l'Organisation de l'unité africaine, il écrirait que ses « deux grands-pères », l'almamy Samory Touré et Boubacar Sidiki Touré, avaient fini leur existence en exil, « le premier au Gabon, le second à Madagascar, victimes de l'impérialisme ». Le père était distant et parfois violent ; la mère, petite et de santé fragile, n'entendait presque plus de l'oreille gauche, sans doute, écrit Lewin, parce que son mari l'avait frappée à la tête. En 1930, l'enfant perdit en quelques jours son père et sa mère, et ce fut la seconde épouse de son père, Bintou Savané, la mère de son demi-frère Ismaël, qui l'éleva. Il garda pour elle une affection particulière et la logea, bien plus tard, au palais présidentiel jusqu'à la fin de ses jours.
Il fit l'école coranique, l'école de Faranah et deux années de cours moyen à l'école régionale de Kissidougou ; pour rentrer chez lui aux vacances, il marchait quatre jours. On le renvoya un jour pour avoir protesté violemment pendant une leçon d'histoire qui mettait en cause Samory ; une autre fois, pour s'en être pris au directeur, qui faisait travailler illégalement des élèves sur sa plantation personnelle et avait refusé de signaler au médecin la morsure de serpent dont l'un d'eux, un ami de Sékou, avait été victime. Avant le certificat d'études de 1936, on écrivit dans son dossier scolaire : « Élève intelligent, assidu, ponctuel, mais un danger pour l'autorité. En cas d'admission, l'orienter plutôt sur l'École Georges-Poiret. » Les reçus entraient d'ordinaire à l'école primaire supérieure Camille-Guy, qui ouvrait les portes des écoles normales et de l'école William-Ponty de Dakar, où se formait l'élite africaine de l'AOF ; l'école Georges-Poiret formait surtout des ouvriers. Le directeur de son école, Fodé Bokar Marega, raya son nom de la liste de Camille-Guy, et il entra à Georges-Poiret.
Conakry, 1941-1953.
Il fut commis aux écritures dans une maison de commerce, employé des Postes et Télécommunications en 1941 et 1942, et réussit en 1948 le concours des cadres du Trésor. Il se forma par la lecture et par les cercles d'études, celui des Jeunesses ouvrières chrétiennes en 1943 et 1944, les Groupes d'études communistes de 1944 à 1946. En 1945, il cofonda un syndicat des agents du service des transmissions, et le 23 mars 1946 l'Union des syndicats confédérés de Guinée. En juin 1950, il mena une grève intersyndicale pour le salaire minimum ; arrêté trois jours pour « grève illégale » avec six autres responsables, il fut libéré parce que les travailleurs se mobilisèrent pour lui.
De septembre à décembre 1953, il dirigea en Guinée une grève qui dura soixante-treize jours, pour obtenir l'application du Code du travail d'outre-mer. C'est pendant cette grève que le parti noua son alliance avec les travailleurs des villes et avec les femmes de Conakry. Elle fut gagnée : la réduction du temps de travail apporta une hausse des salaires de vingt pour cent. L'historienne Céline Pauthier écrit dans sa notice du Maitron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, que ce succès le dota « d'une légitimité politique fondamentale ». Il était devenu, l'année précédente, secrétaire général du Parti démocratique de Guinée, la section guinéenne du Rassemblement démocratique africain ; en août 1953, les électeurs de Beyla l'envoyèrent à l'Assemblée territoriale.
Guinée française, juin 1954.
En juin 1954, une élection législative partielle l'opposa à un homme du Fouta-Djalon, et il la perdit. Barry Diawadou était né en 1917 à Kolo, dans le cercle de Dabola, dans la famille Soriya, l'une des deux lignées parmi lesquelles le Fouta-Djalon choisissait son almamy avant la conquête. Son père, Almamy Aguibou Barry, était chef de canton de Dabola pour l'administration coloniale. Lui-même était passé par William-Ponty, l'école que Sékou Touré n'avait pas pu atteindre, et il était comptable de l'AOF. Sa victoire fut aussitôt contestée : l'administration, écrit l'historien John Straussberger dans la notice que le Maitron consacre à Barry Diawadou, « fut accusée d'avoir organisé la fraude pour garantir son élection ». Toute l'année 1954, Sékou Touré fit campagne sur la « victoire volée ».
Dans les campagnes, le parti s'attaquait aux chefs de canton, ces auxiliaires africains nommés par l'administration qui levaient l'impôt et désignaient les hommes pour le travail forcé. Le 9 février 1955, à Tondon, en Basse-Guinée, l'un d'eux frappa au sabre une militante du parti enceinte, M'Balia Camara, qui mourut le 18 février. Son histoire est racontée tout entière dans « La militante guinéenne frappée au sabre ».
À partir de 1956, le parti remporta tout. En janvier, Sékou Touré fut élu député à l'Assemblée nationale française, avec son second, Saïfoulaye Diallo ; en novembre, maire de Conakry, contre un autre candidat du Fouta, Ibrahima Barry, que tout le monde appelait Barry III. En mars 1957, le PDG gagna l'Assemblée territoriale, et Sékou Touré prit la tête du gouvernement semi-autonome que la loi-cadre accordait aux territoires. En décembre 1957, ce gouvernement abolit la chefferie administrative : d'un seul décret, les chefs de canton disparurent, et parmi eux le père de Barry Diawadou. En mai 1958, le parti gagna encore les nouveaux conseils de circonscription.
Conakry et Cotonou, février-juillet 1958.
Battus dans les urnes, les adversaires du PDG se regroupèrent. En février 1958, Barry Diawadou et Barry III fondèrent la section guinéenne du Parti du regroupement africain, le PRA. Barry III, né en 1923 près de Pita, ancien élève de William-Ponty devenu avocat en France, socialiste, dirigeait jusque-là la Démocratie socialiste de Guinée ; on le surnommait Syliyoré, le petit éléphant, parce que son programme ressemblait beaucoup à celui de Sily. Leur parti accusait le PDG d'exploiter les habitants du Fouta-Djalon et d'attaquer la culture peule, et le journal que dirigeait Barry Diawadou, La Voix du Peuple, alla jusqu'à écrire que les chefs du PDG étaient « vendus aux Blancs, au pouvoir de l'argent et au colonialisme ».
Le 27 juillet 1958, à Cotonou, le congrès du PRA, réuni pour toute l'Afrique occidentale, se sépara sur un mot d'ordre : l'indépendance immédiate. Le Rassemblement démocratique africain d'Houphouët-Boigny, auquel appartenait le parti de Sékou Touré, refusait au contraire de rompre avec la France.
Sékou Touré, lui, n'avait jamais rencontré le général de Gaulle qu'une seule fois, à Paris, le 5 août 1958, quand il était venu lui présenter les observations du RDA sur le projet de Constitution. Le 30 juillet, devant l'Assemblée territoriale, il avait prononcé un discours qui annonçait presque mot pour mot celui du 25 août. Et le matin même de l'arrivée du Général, le journal du parti, Liberté, publiait sous sa signature un article intitulé « Les conditions de notre vote ». Il y écrivait qu'il n'était pas question que la Guinée adopte une attitude particulière, « sauf si le projet qui nous est présenté ne comporte pas la reconnaissance du droit à l'indépendance », et qu'en ce cas « le projet sera rejeté par la Guinée, quand bien même tous les autres territoires seraient d'accord pour l'adopter ».
Personne, au palais du gouverneur, ne semblait avoir lu ce journal-là non plus.
Ce que le discours du 25 août demandait vraiment tenait en trois conditions, et il finissait par deux mots que personne ne cite.
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