La colonie qui dit non à de Gaulle · Chapitre 1
La colonie qui dit non à de Gaulle
Le boubou blanc
Aéroport de Gbessia, Conakry, lundi 25 août 1958, seize heures quarante.
Il venait de tomber des trombes d'eau quand le quadrimoteur d'Air France toucha la piste, à l'heure exacte que fixait le programme. C'était un Constellation Super Starliner immatriculé F-BHBO, et l'on avait peint sur son fuselage une croix de Lorraine. Au bas de la passerelle, trois petites filles attendaient avec des fleurs, une Africaine, une métisse et une Blanche. L'homme qui descendit vers elles, en uniforme, avait soixante-sept ans, présidait depuis le mois de juin le gouvernement de la France et parcourait l'Afrique depuis le 20 août pour y présenter sa Constitution : Madagascar, Brazzaville, Abidjan, et maintenant Conakry, avant Dakar et Alger. Le 28 septembre, chaque territoire de l'empire voterait oui ou non, et le général de Gaulle était venu chercher des oui.
Cette escale n'avait pas été prévue d'abord. Le ministre de la France d'outre-mer, Bernard Cornut-Gentille, l'avait réclamée, et c'était un jeune juriste guinéen, Diallo Telli, qui la lui avait suggérée. Le haut-commissaire de l'Afrique occidentale française, Pierre Messmer, s'y était opposé : la présence du Général, disait-il, « monterait à la tête de Sékou », et « cela pourrait tourner à l'aigre ». Félix Houphouët-Boigny, le chef du Rassemblement démocratique africain, n'en voulait pas davantage. La veille encore, à Abidjan, un ancien collaborateur avait conseillé au ministre de parler seul à seul avec Sékou Touré avant toute chose, faute de quoi, disait-il, « il fera voter non ». Cornut-Gentille avait haussé les épaules : « Bah ! Vous n'y entendez rien. »
L'homme dont on parlait se tenait au pied de l'avion. Il avait trente-six ans, ou trente-huit, selon la date de naissance qu'on retenait ; il présidait le Conseil de gouvernement de la Guinée française, il était député à l'Assemblée nationale de Paris et maire de Conakry. De tous les dirigeants africains qui accueillirent le Général pendant cette tournée, il fut le seul à le recevoir en tenue africaine, et il l'avait voulue entièrement blanche : un boubou à manches courtes, une toque, des babouches. Une grosse montre ornait son poignet gauche.
Avenue du Niger, Conakry, dix-sept heures.
Le protocole préparé à Paris plaçait le Général seul dans la voiture de tête et le président du Conseil de gouvernement dans la cinquième. Le gouverneur Jean Mauberna obtint au dernier moment que l'on change l'ordre, si bien que Sékou Touré monta dans la Chambord noire, à côté du chef de la France. Le Bureau politique de son parti, le Parti démocratique de Guinée, avait arrêté le 20 août les dispositions de l'accueil, et il avait prévu de sévir contre quiconque brandirait une pancarte hostile. La consigne vestimentaire était la même que celle du chef : du blanc. Sur quinze kilomètres, de l'aéroport au centre de la ville, une foule habillée de blanc borda l'avenue du Niger sans laisser un seul vide.
Elle chantait une phrase que les journalistes français ne comprirent pas : « Sily so tay », l'éléphant est entré dans la ville. Le Général, souriant, répondait par de grands gestes des deux bras levés. L'ancien ambassadeur de France André Lewin, qui écrivit plus tard la biographie de Sékou Touré en huit volumes, nota qu'il crut sans doute que l'éléphant, c'était lui. Or l'éléphant, Sily, était l'emblème du parti, peint sur ses banderoles, et c'était le surnom de l'homme assis à sa gauche. Le lendemain, à Paris, le quotidien France-Soir écrivit que ce salut s'adressait au général de Gaulle.
Le cortège s'arrêta au monument aux morts, où le Général déposa une gerbe, et gagna à pied le palais du gouverneur. Sur le chemin, à plusieurs reprises, Sékou Touré prit le bras de son hôte pour l'orienter ou pour l'écarter de militants trop proches. Au fronton des bâtiments publics, des banderoles annonçaient ce qu'on allait entendre : « Autonomie interne totale. Droit à l'indépendance des États africains », et encore : « La Communauté franco-africaine sera une union d'États libres et égaux, ou ne sera pas. » Les caméras des Actualités françaises filmèrent les danseuses, les files d'enfants, les costumes. Le commentaire, diffusé en France le 31 août, dirait : « De l'aéroport à la ville, ce devait être, sur quinze kilomètres, une ovation ininterrompue. »
Palais du gouverneur, dix-huit heures.
Le Général reçut Sékou Touré seul à seul. Sur ce qu'ils se dirent, rien ne filtra sur le moment ; Sékou Touré confia peu après à Messmer et au gouverneur qu'il n'avait pas été question de son discours, que le Général tenait pourtant, enroulé, dans sa main gauche.
Dans un salon voisin, Cornut-Gentille, Messmer et Mauberna se penchaient pour la première fois sur ce texte. Il avait été remis au gouverneur le samedi précédent, et personne ne l'avait vraiment lu. Messmer en voulut longtemps à Mauberna : il aurait dû, dit-il des années plus tard, lui transmettre le discours par téléphone ou par télégramme la veille ou l'avant-veille, pour demander des corrections et pour que le Général sache à quoi il répondrait, et le gouverneur ne l'avait lu que le matin même. Les trois hommes le jugèrent médiocre, sans rien de désastreux ni d'inacceptable. Ils ne savaient pas encore que le Général ne s'arrêterait pas au texte.
Salle de l'Assemblée territoriale, dix-huit heures trente.
La salle était petite, et ce soir-là elle était surchauffée par la chaleur de la saison des pluies et par la foule. Les conseillers territoriaux africains portaient presque tous la tenue blanche des militants ; on avait invité les autorités civiles, militaires et religieuses, les chambres de commerce, les représentants des planteurs. Comme ils ne tenaient pas tous à l'intérieur, le parti avait installé sur la place de puissants haut-parleurs, et c'est de là que monteraient les applaudissements les plus forts. Le Général, Sékou Touré et le président de l'Assemblée, Saïfoulaye Diallo, s'arrêtèrent en haut des marches devant des micros qu'ils ignorèrent, saluèrent la foule et entrèrent.
Saïfoulaye Diallo parla le premier, d'une voix mesurée. Il se réjouissait, dit-il, de ce que « les atermoiements et les confusions vont enfin faire place aux décisions hardies et sans équivoques ». Vint alors le tour de Sékou Touré.
Il parla dans un micro de mauvaise qualité qui grossissait encore sa voix. Sur une bonne partie du texte, il la retint ; sur certains mots, il la détacha syllabe par syllabe, Li-ber-té, Di-gni-té, et sur les passages essentiels il la haussa jusqu'au cri. « Ce qui est convenable est presque avalé dans un murmure et ce qui est agressif est crié et hurlé », dirait Messmer. On avait distribué aux militants de la salle des exemplaires où certaines phrases étaient soulignées, ce qui voulait dire qu'il fallait les applaudir ensemble, et c'est un conseiller territorial, Moussa Sanguiana Camara, qui donnait le signal. Dans la ferveur, certains applaudissaient avant la fin de la phrase. Assis à la tribune à côté de l'orateur, le Général enleva plusieurs fois ses lunettes et tapota du doigt son képi posé devant lui, tandis que Saïfoulaye Diallo s'épongeait le front avec un mouchoir blanc.
Au milieu du discours vint la phrase. Elle tenait en une ligne : « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l'esclavage. » Le texte que conserve aujourd'hui la bibliothèque en ligne webGuinée porte cet ordre, « la Pauvreté dans la Liberté ». André Lewin et l'Institut national de l'audiovisuel la citent dans l'ordre inverse, « la liberté dans la pauvreté », et c'est dans les deux ordres qu'elle allait faire le tour de l'Afrique.
Dans ses Mémoires, le Général résuma ce qu'il avait entendu : « Sur un ton péremptoire, il m'adresse un discours fait pour sa propagande et coupé par des rafales bien rythmées de hourras et d'applaudissements. »
Même salle, quelques minutes plus tard.
Le Général répondit sans texte. Il commença par se dire « touché » par l'accueil de la ville, où il distinguait, dit-il, « beaucoup d'attachement à la France et aucun reproche à son égard », et il ajouta qu'il n'y avait pas de raison pour que la France « rougisse, en rien, de l'œuvre qu'elle a accomplie ici avec les Africains ». Il évoqua alors la Communauté que la France proposait, et que personne, dit-il, n'était tenu d'accepter. Sa voix monta :
On a parlé d'indépendance, je dis ici plus haut encore qu'ailleurs que l'indépendance est à la disposition de la Guinée. Elle peut la prendre, elle peut la prendre le 28 septembre en disant « NON » à la proposition qui lui est faite et dans ce cas je garantis que la Métropole n'y fera pas obstacle.
Dehors, la foule applaudit à tout rompre. La phrase n'était pas finie : « Elle en tirera, bien sûr, des conséquences, mais d'obstacles elle n'en fera pas. »
Il termina en souhaitant revenir à Conakry « dans quelques mois » pour célébrer avec la Guinée la fondation de la Communauté, et il ajouta : « Et si je ne devais pas vous revoir, sachez que le souvenir que je garde de mon séjour dans cette grande, belle, noble ville, laborieuse, ville d'avenir, ce souvenir je ne le perdrai pas. » Il cria « Vive la Guinée ! Vive la République ! Vive la France ! », se leva, et oublia son képi sur la table. Le film tourné ce jour-là montre une main anonyme qui s'en saisit pour le lui rapporter.
Le Général et Sékou Touré redescendirent ensemble les marches et montèrent dans la même voiture pour regagner le palais. Ce qu'ils se dirent pendant ce trajet de quelques minutes, aucun des deux ne le raconta jamais.
Le képi était resté sur la table de l'Assemblée, et quelqu'un courut le rendre au Général.
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