Le prophète pieds nus que la France expulsa · Chapitre 2
Le prophète pieds nus que la France expulsa
Vous n'êtes pas en prison
Une prison du cap des Palmes, Liberia, 1910.
Dehors, les Glebo perdaient leur guerre. Le soulèvement de janvier 1910 contre le gouvernement libérien tourna au désastre pour le peuple de Harris, et une notice écrit qu'il l'avait encouragé ; les autres, qu'il n'y prit qu'une petite part. Lui passait ses journées enfermé. Il priait, avec une ferveur que ses biographes soulignent, et il lisait la Bible, systématiquement, au point d'en sortir armé, écrivit un historien, « d'une connaissance étendue de son contenu ».
En mai ou en juin 1910, selon la reconstitution la plus précise, il vécut dans cette cellule ce qu'il appela lui-même une transe. Personne d'autre que lui ne la vit. Il la raconta plusieurs fois, à des hommes très différents, et chaque récit garde quelque chose que les autres n'ont pas.
En juillet 1914, à Axim, en Gold Coast, il la raconta à un avocat africain, Joseph Casely Hayford, qui l'écrivit l'année suivante : en prison, « il tomba en transe. Trois fois il reçut la visite d'étranges visiteurs, et trois fois il reçut son appel. Il fut prompt à comprendre. Il fut prompt à obéir. » Hayford ajoutait que, depuis ce jour, l'Esprit avait fait de lui ce qu'il voulait, et que Dieu semblait avoir fait de l'âme de Harris « une âme de feu ».
Quelques semaines plus tard, vers octobre 1914, il la raconta à un prêtre catholique de Bingerville, le père Joseph Hartz, qui en nota une version plus dure : « Il y a quatre ans, je fus éveillé brusquement durant la nuit. Je vis l'ange protecteur sous une forme sensible au-dessus de mon lit. Par trois fois il me frappa le sommet de la tête et me dit : "Je te demande le sacrifice de ta femme. Elle mourra, mais je t'en donnerai d'autres qui t'aideront dans l'œuvre que tu dois fonder. Ta femme te remettra, avant sa mort, six shillings ; ce sera ta fortune." »
Cap des Palmes, septembre 1926.
Seize ans après, un pasteur protestant français, Pierre Benoît, vint l'interroger chez lui et nota les réponses dans ses carnets. Il lui demanda quand l'ange Gabriel avait commencé à lui parler. « Les hommes du Libéria m'avaient mis en prison. C'était en 1910. Mais en prison, l'ange Gabriel vient et me dit : "Vous n'êtes pas en prison, vous êtes dans le ciel." » Benoît voulut savoir s'il l'avait vu de ses yeux. « Non, pas avec mes yeux. Je le vois à l'intérieur de moi-même. » Et l'onction ? Harris imita le bruit d'un jet d'eau. L'Esprit, dit-il, était descendu sur sa tête « comme de la glace sur ma tête et sur toute ma peau », trois fois de suite, et l'ange lui avait dit : « Dieu va venir et vous oindre. Vous serez prophète. Votre cas ressemble à celui de Shadrach, Méshach et Abed-Nego. Vous êtes comme Daniel, jeté en prison pour être éprouvé. » Benoît sortit de ces entretiens stupéfait de ce que cet homme savait de la Bible, et il écrivit de lui qu'il vivait dans un monde surnaturel où les personnages, les idées, la cosmogonie et l'eschatologie de la Bible étaient plus réels que ce qu'il voyait et entendait de ses yeux et de ses oreilles.
Avant de le voir, Benoît avait parlé à sa fille, Grace Neal. Elle lui avait rapporté ce que la famille savait de la vision : son père avait vu le Seigneur « dans une grande vague de lumière », il avait senti l'eau couler sur sa tête, et Dieu lui avait ordonné de brûler les fétiches, en commençant par les siens, de prêcher partout le baptême chrétien, et de quitter tous ses vêtements européens, l'habit à queue, le chapeau haut de forme et les souliers de cuir verni, pour se vêtir d'une seule pièce d'étoffe. Elle ajoutait qu'il semblait alors si exalté, et qu'il parlait de façon si incohérente, que tout le monde le crut fou.
Rose Farr, la mère de ses six enfants, mourut cette année-là, en mai ou en juin 1910 d'après la même reconstitution. L'historienne Elizabeth Isichei écrivit qu'en apprenant la vision, elle crut son mari devenu fou, tomba malade de chagrin et mourut. Watson Omulokoli s'en tint à une phrase prudente : il semble que sa femme soit morte avant qu'il quitte le Liberia. Dans la version du père Hartz, l'ange avait annoncé cette mort avant qu'elle arrive.
Liberia, 1912-1913.
Il sortit de prison vers 1912. Il avait dépassé la cinquantaine, il n'avait plus ni école, ni Église, ni charge, et il commença par son propre pays. Il prêcha à Monrovia et le long de la côte libérienne, et on se moqua de lui. Le gouvernement, qui voyait d'abord en lui le condamné de 1909, le fit arrêter encore une fois, brièvement, comme perturbateur de l'ordre public.
Il avait changé d'habit. Il portait désormais une longue robe blanche barrée sur la poitrine de bandes noires croisées, un petit chapeau rond ou un turban blanc, et il marchait pieds nus. Une barbe blanche achevait de lui donner l'air d'un prophète des images bibliques. Il tenait à la main un grand bâton surmonté d'une croix, souvent fait de bambou, et il emportait une calebasse-hochet pour rythmer les chants, un bol en calebasse pour l'eau du baptême, et sa Bible anglaise, la version autorisée du roi Jacques. Il lui arrivait de briser son bâton et d'en tailler un autre, de peur, écrivit Isichei, que les gens ne se mettent à l'adorer.
Il ne demandait rien. Il refusait l'argent pour son ministère, comme le prophète Élisée de la Bible, auquel il se comparait. Car c'est dans la Bible qu'il cherchait désormais qui il était : Daniel en prison, Moïse devant Pharaon, et surtout Élie, le prophète qui avait défié les prêtres de Baal sur le mont Carmel. Le dernier livre de l'Ancien Testament annonçait qu'Élie reviendrait avant « le jour grand et redoutable » du Seigneur. Harris se présentait comme cet Élie-là, un Élie noir des derniers jours, et il disait de lui-même : « Je suis la sentinelle. »
Cap des Palmes, dimanche 27 juillet 1913.
Ce dimanche-là, il quitta le cap des Palmes à pied, vers l'est. Deux femmes l'accompagnaient, vêtues de blanc comme lui. Helen Valentine était une veuve instruite ; Mary Pioka lui donnerait plus tard un fils. Elles chantaient en battant la mesure sur des calebasses garnies de perles, et ce sont leurs chants qui, de village en village, allaient rassembler les foules avant qu'il parle.
Sur la nature de ces deux femmes, les sources ne disent pas la même chose. Omulokoli les présente comme des assistantes que, dans certains milieux, on prit pour ses épouses. Les notices, et Harris lui-même dans un entretien de 1926, parlent d'épouses : il reconnut alors qu'à Axim, en 1914, il en avait six, et il justifiait cette polygamie par un verset du prophète Isaïe, celui où sept femmes saisissent un seul homme. À un prêtre qui l'interrogeait, il répondit qu'il y avait une loi pour les Blancs et une autre pour les Noirs en ce qui concernait le mariage.
À l'est du cap des Palmes coulait le Cavally, et au-delà commençait la colonie française de Côte d'Ivoire. La France venait d'y achever sa conquête. Elle avait imposé l'impôt de capitation et le travail forcé, regroupé les campements en gros villages le long des pistes et du chemin de fer, et les missionnaires catholiques arrivés en 1895 n'y comptaient encore que quelques centaines de baptisés. Harris ne parlait pas le français. Il ne connaissait aucune des langues de la lagune. Il avait une Bible qu'il savait presque par cœur, deux chanteuses et un bâton.
De l'autre côté du Cavally, personne ne l'attendait. Un administrateur français allait bientôt le traiter de Krouman tout juste bon à tenir l'aviron.
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