Le prophète pieds nus que la France expulsa · Chapitre 1
Le prophète pieds nus que la France expulsa
Le drapeau de Puduke
Plage de Puduke, près de Harper, au cap des Palmes, Liberia, 13 février 1909.
Ce jour-là, au bord de l'océan, un homme d'une cinquantaine d'années s'approcha du mât avec une bande de partisans, fit descendre le drapeau libérien et hissa à sa place l'Union Jack, le drapeau britannique. Autour de lui, ses hommes lançaient des insultes aux Américano-Libériens venus regarder. Les biographes donnent deux dates pour cette scène, le 11 ou le 13 février, et deux orthographes pour la plage, Puduke ou Paduke ; aucun ne doute qu'elle eut lieu.
L'homme qui tenait la drisse ne ressemblait pas à un émeutier. Dans la vie ordinaire, il s'habillait d'un habit à queue, d'un chapeau haut de forme et de souliers de cuir verni qu'il faisait venir des États-Unis. Il était maître d'internat à la mission épiscopale américaine, lecteur laïc autorisé par l'évêque, interprète officiel du gouvernement libérien auprès des Glebo, et il gagnait au moins quatre cents dollars par an. Il s'appelait William Wadé Harris.
Changer un drapeau sur une plage, dans un pays où les Glebo et le gouvernement de Monrovia s'étaient déjà fait la guerre quatre fois au XIXe siècle, c'était un acte de trahison. Harris le savait mieux que personne : depuis dix ans, c'était par sa bouche que passaient les mots entre les deux camps.
Half-Graway, sur la côte glebo, vers 1860-1873.
Il était né vers 1860, dans le village de Half-Graway ou de Glogbale, sur le territoire glebo du comté de Maryland, à l'extrême sud-est du Liberia, tout près de l'actuelle Côte d'Ivoire. Les sources ne s'accordent pas sur l'année : vers 1860 pour les notices, vers 1865 pour l'étude de Watson Omulokoli, entre 1850 et 1865 pour l'historienne Sheila Walker. Sa mère, Youde Sie, était méthodiste, de la première génération de chrétiens du village. Son père, Poede Wadé, suivait la religion des Glebo, et c'est d'abord dans cette religion qu'il éleva l'enfant. Wadé était le nom de famille ; on le prononçait « Woddy ». Le pays où il naquit avait été fondé par des Noirs libres venus des États-Unis, dix-sept mille en tout ; ils dominaient la vie politique et l'économie, et la devise de leur république disait : « L'amour de la liberté nous a amenés ici. » Les peuples de la côte n'y figuraient pas. En 1873, les Kru et les Glebo tentèrent de fonder leur propre État chrétien, sous la devise « In God We Trust ».
En 1873, la guerre menaça entre les Glebo et les colons noirs venus d'Amérique installés au cap. Un oncle maternel, le révérend John Lowrie, pasteur méthodiste, emmena l'enfant et son frère aîné loin du village, à Sinoe, une ville libérienne de la côte. Lowrie avait lui-même un passé singulier : jeune Glebo pris comme esclave, il avait été libéré par les Anglais à Freetown, converti à la mission wesleyenne et renvoyé prêcher chez les siens. Chez lui, de douze à dix-huit ans, le garçon apprit à lire et à écrire en anglais et en glebo, récita le catéchisme méthodiste, et c'est son oncle qui le baptisa. Une lettre de sa main, datée de 1908, montre encore l'orthographe soignée des maîtres wesleyens de Sierra Leone.
Son père le reprit pourtant. De retour au cap des Palmes, Poede Wadé le remit dans la vie glebo, et dans la tradition des garçons de la côte : la mer. Harris s'embarqua quatre fois comme simple manœuvre sur les navires britanniques qui longeaient l'Afrique de l'Ouest. Il vit Lagos et le Gabon, fit escale à Grand-Bassam et à Assinie, et travailla, semble-t-il, comme chef d'équipe dans les mines d'or de Tarkwa, en Gold Coast. Vieux, il se désignerait encore lui-même comme un « Kru boy », un garçon d'équipage.
Cap des Palmes, vers 1881-1882.
Au début de 1881, le président du district méthodiste du cap des Palmes, le révérend Harmon, signala dans son rapport un « réveil glorieux » qui durait depuis trois semaines à l'église de Mount Scott : chaque soir, environ trois cents personnes priaient en pleurant. C'est dans une assemblée de ce genre que Harris, revenu de la mer, entendit le révérend Thompson prêcher sur un verset de l'Apocalypse, celui qui reproche à une Église d'avoir « abandonné ton premier amour ». Il raconta la scène quarante-cinq ans plus tard : « La première fois que je me convertis, ce fut par le moyen du Rév. Thompson, un Libérien, dans l'Église méthodiste épiscopale de Cap Palmas. J'avais 21 ou 22 ans. » On lui demanda comment il l'avait su. « Je sentis le Saint-Esprit venir sur moi et me changer juste à cet instant, dans l'église. » La même année, il commença à prêcher.
Il épousa vers 1885 Rose Farr, fille de John Farr, catéchiste et maître d'école réputé de la station épiscopalienne de Spring Hill. Il gagnait sa vie comme maçon, et il se bâtit sur la station une maison à étage, à la manière occidentale. En 1888, déjà père, il passa à l'Église épiscopale de sa femme, où l'attiraient, selon une notice, de meilleures perspectives financières, et l'évêque Samuel Ferguson le confirma. Ils eurent six enfants. Il appela l'un de ses fils Edward, apparemment d'après le docteur Edward Blyden, le grand penseur panafricain qui s'opposait à l'évêque.
Spring Hill et Graway, 1892-1908.
En 1892, l'évêque Ferguson l'engagea comme maître adjoint et catéchiste à Spring Hill, et il resta seize ans sur les listes du personnel payé de la mission. Il tint une école du dimanche, et en 1894 l'école de son village natal. En 1897, Ferguson le nomma lecteur laïc : il conduisait désormais le culte en l'absence du pasteur, et il bâtit cette année-là, à Half-Graway, la chapelle Wolfe Memorial. En 1899, le gouvernement libérien en fit l'interprète officiel du comté de Maryland. En 1903, on lui confia l'internat de Spring Hill et ses trente-huit élèves. Un an plus tard, il entra en conflit avec l'évêque et son école fut suspendue, pour des raisons que les sources disent inconnues ; il fut rétabli en 1905.
Sa place l'exposait. En juillet 1907, les villageois de Graway restés fidèles à la religion des ancêtres exigèrent que le catéchiste boive la sassywood, l'écorce empoisonnée de l'ordalie, et il fallut l'intervention des ecclésiastiques de Harper pour le sauver. En octobre, il commanda aux États-Unis un nouveau livre de prières de l'Église épiscopale, avec ses cantiques. Ses lectures, elles, l'éloignaient de l'évêque : il lisait les brochures millénaristes des disciples de Russell, les futurs Témoins de Jéhovah, qui annonçaient la fin des temps, et il suivait un parent glebo, le révérend Seton, pasteur devenu juge et adversaire des colons.
En 1908, tout se défit. En juin, il perdit l'internat et sa charge d'interprète, et l'évêque lui retira peu après sa licence de lecteur. Il se proclama alors « Secrétaire du peuple de Graway ». Sur ce qui suivit, les sources divergent. Une notice dit qu'il fut « injustement accusé » de complicité dans une tentative de coup d'État d'inspiration britannique contre le président Arthur Barclay, alors qu'il était venu protester à Monrovia ; une autre, que son rôle fut « mineur ». Le missionnaire et historien David Shank, qui passa des années dans les archives, écrivit au contraire qu'il complotait avec les Anglais pour armer son peuple, qu'il usait de menaces de mort et d'accusations de sorcellerie, et qu'il fit abattre soixante têtes de bétail pour punir ceux qui refusaient de le suivre.
Le drapeau de Puduke couronna cette année-là. Harris fut arrêté et jugé pour trahison. Les sources varient encore sur la peine : deux ans de prison avec sursis et une amende selon une notice, deux ans et cinq cents dollars d'amende payés pour lui éviter la cellule selon une autre, une caution versée par la population selon Shank, plus d'un an de prison selon Omulokoli. L'Église épiscopale, elle, le renvoya.
Il continua d'exhorter les siens à la guerre. En janvier 1910, la guerre éclata entre les Glebo et le gouvernement, et Harris fut arrêté de nouveau.
En 1910, l'interprète de Graway entra en prison. Il ne parla jamais de ce qu'il y perdit, seulement de ce qu'il y entendit.
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