Le poison de Genève · Chapitre 2
Le poison de Genève
Le médecin de Foumban
Foumban, 1925. Capitale du royaume bamoun, et capitale qui avait encore son souverain.
Le sultan Ibrahim Njoya y régnait toujours lorsque Félix Moumié y naquit, le 1er novembre. Njoya avait inventé une écriture pour son peuple, ouvert des écoles, monté une imprimerie royale où l'on tirait des livres dans des caractères que personne n'avait vus ailleurs ; l'administration coloniale détruirait l'imprimerie avant d'exiler le sultan. Un enfant qui grandissait à Foumban dans ces années-là grandissait dans une ville où l'on savait déjà ce qu'il coûtait d'avoir des idées à soi.
Son parcours scolaire se lit comme une série de portes basses. L'école de Bandjo, l'école protestante de Njissé, l'école publique de Bafoussam, l'école régionale de Dschang : le chemin long et étroit réservé aux quelques Africains que le système acceptait de former. Chaque étape était un concours, et chaque concours éliminait.
Au bout du chemin se trouvait l'École de médecine de Dakar, la voie royale de l'élite africaine sous administration française. On y entrait sur concours et l'on en sortait médecin, notable, respecté, avec une carrière tracée d'avance, un titre que l'administration reconnaissait et des papiers qui ouvraient des portes fermées à presque tous ses compatriotes.
Or ce fut ce métier qui le radicalisa.
Un médecin colonial voyageait. Il allait là où les gens tombaient, les plantations, les chantiers, les villages sans dispensaire, et il y arrivait toujours après la maladie.
Moumié apprit son pays par les corps. Il vit qui mourait, de quoi, à quel âge ; il vit de quel côté se trouvaient les plaies ouvertes et les fièvres mal soignées, et de quel côté se trouvaient les ampoules comptées dans une armoire. Il vit qui avait droit aux médicaments et qui n'y avait pas droit, village par village, saison après saison. Un homme qui passe ses journées à constater la même inégalité dans les mêmes chiffres finit par cesser de la tenir pour un hasard.
Il rencontra aussi des idées. Parmi ceux qui l'exposèrent à l'anticolonialisme, les sources citent le juriste et homme politique Gabriel d'Arboussier ainsi que l'historien Jean Suret-Canale. Sa conscience politique ne venait donc pas d'une haine héritée : elle venait d'une pratique professionnelle et de lectures.
En 1948, lorsqu'une poignée d'hommes fonda l'Union des Populations du Cameroun dans une arrière-salle de Douala, il n'avait pas encore vingt-trois ans. Quatre ans plus tard, en 1952, ce parti le porta à sa présidence.
Deux hommes, dès lors, et deux fonctions que beaucoup de récits confondent. Ruben Um Nyobè était le secrétaire général, l'homme des textes, des motions, du droit. Moumié était le président, l'homme des tribunes, de la voix, du contact avec le monde. Ils se respectaient et se tendaient : l'un croyait que la porte légale finirait par s'ouvrir, tandis que l'autre la pensait de plus en plus murée depuis le début.
À Lolodorf, en 1947, Félix Moumié rencontra une jeune femme née le 4 septembre 1931 à Ebom Essawo. Elle s'appelait Marthe Ekemeyong. Ils se marièrent le 22 juillet 1950.
Elle n'était pas la femme du docteur Moumié. Elle entra à l'UPC à dix-neuf ans, figura parmi les trente premiers upécistes envoyés à l'École des cadres du parti, fonda l'UDEFEC et la dirigea, l'organisation des femmes liée à l'UPC, et se retrouva à la tête de centaines de militantes.
Les témoignages sur leur vie commune gardent un détail qui dit le couple mieux qu'un portrait. Chaque soir, sa journée finie, Marthe lisait à son époux les articles de presse qu'elle avait relevés dans la journée. Lui apprenait son pays par les corps ; elle lui apportait le monde par les journaux.
En 1951, leur première fille mourut. Les sources ne disent rien de plus, ni le nom de l'enfant, ni ce que firent ses parents cette semaine-là. Voilà pourtant ce que ces deux-là portaient déjà lorsque la politique se referma sur eux.
Et elle se referma vite. Le 22 mai 1955, des affrontements éclatèrent à Douala et dans les principales villes du territoire. Le 13 juillet, un décret signé à Paris dissolvait l'UPC. Le parti bascula dans la clandestinité, ses dirigeants dans le maquis ou dans l'exil. Um Nyobè choisit la forêt. Moumié choisit l'inverse : puisqu'on lui interdisait son pays, il irait chercher le monde. Marthe partit avec lui.
Il existe une carte de la libération africaine qui ne figure dans aucun atlas, et il la parcourut pendant cinq ans.
Le Cameroun britannique d'abord, dès 1955, jusqu'au jour où on l'en poussa dehors. Khartoum. Le Caire de Nasser, où l'Égypte recevait volontiers les révolutionnaires du continent. Conakry, où Sékou Touré venait de dire non à la France. Accra enfin, capitale de Kwame Nkrumah et premier pays d'Afrique noire indépendant. Dans ses dernières années, il résidait principalement entre le Ghana et la Guinée.
Les documents qui décrivent ses déplacements gardent un détail d'apparence technique : il évitait l'espace aérien français. Pour aller d'un point à un autre du continent, cet homme devait donc calculer des itinéraires qui ne survolaient pas les territoires contrôlés par la France et n'y posaient pas l'avion pour une escale. Rien là d'une prudence de principe ; c'était la routine d'un homme qui savait que descendre au mauvais endroit suffirait.
Pendant cinq ans, il se méfia des aéroports, des escales et des frontières. Il ne se méfia pas d'un dîner.
Ce qu'il faisait dans ces villes ne relevait pas de la survie, mais d'une diplomatie sans État.
En avril 1958, il participa à Accra à la Conférence des États africains indépendants organisée par Nkrumah. En décembre de la même année, il siégeait à la Conférence des peuples africains, toujours à Accra, où se trouvait aussi un jeune dirigeant du Congo belge presque inconnu hors de chez lui, nommé Patrice Lumumba. En 1959, Marthe fut à son tour d'une conférence panafricaine d'Accra, non pas en accompagnatrice, en déléguée.
Un parti interdit chez lui devenait, à l'étranger, une voix qu'on invitait : des tribunes, des traductions simultanées, des mains serrées dans des couloirs de palais. Dans ces couloirs, pourtant, se croisaient des hommes dont presque aucun ne mourrait dans son lit. Lumumba serait assassiné en janvier 1961. Osendé Afana tomberait au maquis camerounais en mars 1966. Et l'homme qui venait de serrer la main de l'un et de l'autre mourrait avant eux deux. Aucun des trois ne le savait, et tous figuraient déjà sur des listes.
Or le 13 septembre 1958, l'armée française tua Ruben Um Nyobè dans la forêt de Boumnyebel. Moumié, qui présidait l'UPC depuis 1952, en devint aussi le secrétaire général, héritant de la fonction du mort et de sa place sur la liste.
1960 fut son année la plus chargée, et sa dernière.
Le 1er janvier, le Cameroun devint indépendant, cependant que l'UPC restait interdite, ses militants pourchassés, l'armée en opération dans deux régions du pays. Pour Moumié, ce qu'on venait de proclamer n'était pas l'indépendance mais son décor, et il le disait à la radio, dans les conférences, à tous les journalistes qui voulaient l'écouter, réclamant la levée de l'interdiction du parti, le retour des exilés, des élections libres.
La même année, il se rendit au Congo avec l'économiste Castor Osendé Afana pour rencontrer Lumumba. Ils en furent expulsés lorsque Mobutu prit le pouvoir.
Automne 1960. Moumié préparait un déplacement en Europe.
Ses raisons tenaient debout : trouver des financements, rencontrer des soutiens, parler à la presse internationale. L'Europe abritait les journalistes qui faisaient l'opinion, et l'opinion était la seule armée dont l'UPC disposait à l'étranger. Ses proches lui demandèrent d'être prudent. Il connaissait le risque mieux qu'eux, puisque plusieurs militants camerounais de l'extérieur avaient déjà été suivis, menacés, inquiétés ; mais un dirigeant politique qui se cache cesse d'être un dirigeant politique, et cette phrase-là décrivait son métier plutôt qu'elle ne faisait une bravade.
Il partit. Destination la Suisse, un pays neutre, un pays sans guerre, le siège européen des Nations unies. En apparence, le dernier endroit du monde où un exilé africain aurait eu à craindre pour sa vie.
Il arriva à Genève au début du mois d'octobre 1960. Il lui restait trois semaines, et il avait déjà rencontré, ailleurs, l'homme qui le tuerait.
Il avait appris son pays par les corps. Il allait devoir apprendre le monde par les aéroports.
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