Le poison de Genève · Chapitre 1
Le poison de Genève
Trois pastis
Genève, dimanche 16 octobre 1960, au réveil.
Un homme voulut se lever et constata que ses jambes lui obéissaient mal. Il avait froid, et ce n'était pas le froid d'une chambre mal chauffée : un froid venu de l'intérieur, qui ne partait pas. Les documents retiendraient de ce matin-là deux termes d'une précision clinique, une paralysie partielle des membres et une sensation de froid.
Or cet homme était médecin, ce qui changeait aussitôt la nature de ce qui commençait, parce que la victime savait lire les symptômes.
Il chercha donc ce qu'il avait pu avaler la veille, comme l'aurait fait n'importe quel praticien devant ce tableau, et il retint un détail. Au restaurant, la veille au soir, il avait bu trois pastis, et l'un des trois avait un goût qu'il n'avait pas reconnu.
Ce chiffre et cette phrase sont tout ce que la victime aura déposé elle-même au dossier de sa propre mort. Aucun témoin du geste, aucun aveu, aucune caméra. Un homme qui dit : j'ai bu trois verres, l'un des trois n'avait pas le bon goût.
Il lui restait dix-neuf jours à vivre.
La soirée dont il cherchait à se souvenir avait eu lieu la veille, le samedi 15 octobre, dans un restaurant huppé de la ville qui s'appelait Le Plat d'argent.
Longtemps on s'est représenté cette soirée comme un tête-à-tête entre deux hommes dans un coin sombre. Félix Moumié dînait ce soir-là avec trois autres personnes. Une table de quatre, dans un bon restaurant, un samedi soir, en Suisse : voilà le décor réel, et il rend l'opération plus impressionnante, non pas moins. Il ne s'agissait pas de profiter d'un isolement, il s'agissait d'agir au milieu d'une conversation, avec des convives autour de la table et du personnel dans la salle. Rien d'un crime de l'ombre, donc. Un crime commis en pleine lumière sociale, par quelqu'un qui savait que personne ne regarderait le bon verre au bon moment.
On prit l'apéritif. Du pastis, dont Moumié but trois verres au cours de la soirée.
Il y eut, quelque part dans ce dîner, un moment où son verre se trouva hors de sa vue. Un passage aux toilettes, une conversation qui tourne la tête, une main qui passe. Les enquêteurs suisses reconstitueraient cette scène pendant des années sans jamais parvenir à la fixer. Ce qu'ils établiraient, en revanche, c'est le résultat : dans le verre du président de l'Union des Populations du Cameroun, il y avait du thallium.
Le thallium est un métal lourd. Sous forme de sel, il est incolore, inodore, pratiquement sans goût, et dissous dans un liquide il ne se voit pas.
Pratiquement sans goût. Moumié, lui, avait senti quelque chose, et ce fut l'unique faille du produit. Elle ne servit à rien, parce qu'un goût bizarre dans un apéritif, personne n'en fait une urgence médicale.
Le second caractère du thallium est celui qui compte vraiment : il ne tue pas tout de suite. Un poison violent fait scandale à table, tandis que celui-ci laisse la victime finir son repas, remercier ses hôtes, rentrer et se coucher. Les premiers symptômes arrivent des heures plus tard, et ils ressemblent à autre chose, troubles digestifs, faiblesse, sensation de froid. Rien qui évoque un empoisonnement. Cela ressemble à une intoxication alimentaire, à une mauvaise grippe, à une fatigue de voyage. Le temps que quelqu'un pense au poison, le poison avait fait son travail, et celui qui l'avait versé était loin.
C'est ce qu'on appelle, dans ce métier, une opération propre : pas de bruit, pas de sang, pas de témoin du geste, et un médecin qui cherche d'abord dans la mauvaise direction.
Dans cette opération propre, il y avait pourtant une ironie que ses concepteurs n'avaient peut-être pas mesurée : la victime était médecin.
Félix-Roland Moumié allait être le seul homme de cette histoire à comprendre techniquement, de l'intérieur, ce qui était en train de le tuer. Il avait trente-cinq ans depuis quinze jours exactement, puisqu'il était né le 1er novembre 1925 à Foumban, dans le royaume bamoun, au Cameroun. Il dirigeait l'Union des Populations du Cameroun, le parti indépendantiste interdit depuis 1955, et il en était le dernier dirigeant en liberté depuis que l'armée française avait tué Ruben Um Nyobè dans une forêt, deux ans plus tôt. S'il se trouvait à Genève, c'était pour travailler : chercher ce qu'un mouvement interdit chez lui ne pouvait trouver nulle part ailleurs, des appuis, des financements, des journalistes.
Il était arrivé au début du mois d'octobre, et le choix de la ville n'avait rien d'un hasard. La Suisse était neutre, on n'y faisait pas la guerre, et Genève abritait le siège européen des Nations unies, c'est-à-dire les tribunes, les délégations et les correspondants de presse dont vit un mouvement qui n'a plus de territoire. Pour un exilé africain que l'on traquait sur son propre continent, c'était, en apparence, le dernier endroit du monde où craindre pour sa vie.
Ce samedi soir, les convives se séparèrent devant le restaurant. Moumié rentra à son hôtel. Il venait de passer une soirée correcte avec un journaliste français plutôt bien informé et deux ou trois autres personnes, et il avait peut-être obtenu un article, un contact, une porte. Dans son carnet, d'autres rendez-vous l'attendaient la semaine suivante.
Il monta se coucher. Il se sentait bien.
Ce fut la dernière nuit de sa vie où il se sentirait bien.
Transporté à l'hôpital cantonal de Genève, il se défit pendant près de trois semaines. Les analyses finirent par établir ce que son corps disait déjà, du thallium. Le 3 novembre 1960, il mourut.
Voilà les faits. L'affaire, elle, commença après.
Car dans les semaines qui suivirent, la police genevoise fit un travail sérieux. Elle reconstitua la soirée du 15 octobre, identifia les convives, et en trouva un qui avait menti sur son métier, un homme qui se présentait comme journaliste et qui ne l'était pas. Elle retrouva même, dans la poche de la veste de cet homme, des traces de thallium. Le 15 décembre 1960, un mandat d'arrêt international fut lancé contre lui.
Il serait arrêté quatorze ans plus tard. Il serait relâché sous caution. Le 27 octobre 1980, vingt ans après les faits, la justice suisse prononcerait un non-lieu. Il mourrait en 1988, à Paris, à quatre-vingt-treize ans, sans avoir jamais été jugé pour la mort de Félix Moumié.
Qui avait tué Félix Moumié, pourtant, ne faisait plus mystère depuis longtemps. Le nom figurait dans les dossiers d'enquête, dans les travaux d'historiens et dans les notices publiques, et personne de sérieux ne le contestait plus.
Restait l'autre question, celle qui n'a jamais reçu de réponse : comment peut-on savoir qui a tué un homme et n'avoir jamais rien jugé ? Comment un poison identifié, un convive identifié, un mensonge établi et un mandat d'arrêt international aboutissent-ils, vingt ans plus tard, à une porte fermée ?
Trois enquêtes y répondent, et elles ne donnent pas le même résultat. Celle de la police genevoise, qui finit en non-lieu. Celle d'une femme, l'épouse du mort, qui passerait sa vie à frapper aux portes. Et celle des historiens, qui n'a rendu ses conclusions qu'en 2025, soixante-cinq ans après le verre de pastis.
Avant d'être un dossier, pourtant, Félix Moumié avait été un médecin de brousse.
Il a dit qu'un des trois verres n'avait pas le bon goût. C'est la dernière chose que la victime aura pu déposer au dossier.
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