Le roi de Sikasso mort dans sa forteresse · Chapitre 2
Le roi de Sikasso mort dans sa forteresse
Contre qui ?
Dioumanténé, royaume de Tiéba, vendredi 13 janvier 1888.
Trois mois après avoir quitté le camp de Samory, Binger entra dans les États de Tiéba par un autre chemin, plus à l'est, et s'arrêta dans un village fortifié nommé Dioumanténé. Des pintades grises perchaient sur les toits et sur le mur, qui mesurait trois mètres cinquante de haut et portait à l'intérieur une banquette de terre où deux rangs de tireurs pouvaient tenir. Derrière le village, il trouva une bananeraie d'un millier de pieds, la première qu'il voyait depuis Bamako, et des champs de coton partout.
Il nota aussi qui travaillait. Les marchands mandé-dioula installés là faisaient tisser par leurs captifs une cotonnade blanche rayée de bleu. Dans le quartier où il campait, il compta dix-sept métiers en activité.
Quinze jours plus tard, plus au sud, il fit halte au pied d'un grand ficus, à côté de trois petits villages entourés d'enceintes de terre glaise et séparés par un ruisseau. Ils n'avaient pas de nom. On les appelait les togoda de Pégué, les campements de culture de Pégué, le chef de Niélé. Un siècle plus tard, le géographe américain Thomas J. Bassett, qui reconstitua cette époque à partir des archives coloniales et du terrain, décrivit ce que contenaient ces campements : les esclaves du chef, jusqu'à cinquante personnes par campement, qui cultivaient et remplissaient ses greniers. À Dioumanténé, les femmes esclaves récoltaient le coton chaque matin ; on le filait la nuit.
Bassett écrivit une phrase qui vaut pour toute la région : l'instauration du travail forcé dans les champs du faama et de l'almamy « permit l'essor des empires africains ». Tiéba et Samory, ajoutait-il, dépendaient largement de l'agriculture et des esclaves.
Le royaume, de 1850 à 1888.
Le royaume de Tiéba s'appelait le Kénédougou, et il était jeune. Une famille de marchands Traoré, d'origine dioula, installée en pays sénoufo, s'était peu à peu imposée à de petites chefferies paysannes. Selon l'Histoire générale de l'Afrique publiée par l'UNESCO, c'est entre 1850 et 1860 que Mansa Daoula Traoré fonda vraiment cette puissance. Binger, qui interrogea les gens du pays en 1888, la raconta sans politesse : Daoula était au départ le chef d'un village situé à une étape au nord de Sikasso, et « quelques expéditions heureuses contre des villages inoffensifs des environs » l'avaient placé à la tête de contingents assez nombreux pour razzier tour à tour le Menguéra, le Follona et tout le Kénédougou. Il mourut, selon les informateurs de Binger, en 1877, laissant cinq fils et une fille nommée Mômo.
Tiéba était, toujours selon ces informateurs, le plus jeune et le plus remuant des cinq frères. Il fixa la capitale à Sikasso vers 1870. L'historien polonais Michal Tymowski, qui étudia la naissance de la ville, rapporte qu'il choisit le village natal de sa mère, appelé en sénoufo Sukogan ou Surukonokan, « Sikasso » étant le nom dioula. Tombouctou, Gao, Djenné, Kong, Kankan étaient nées d'une évolution parfois séculaire ; Sikasso, elle, se développa de manière « rapide, autant dire immédiate ». C'était une capitale décidée.
Le mur fut commencé en 1877. Le dossier que le Mali déposa en 2009 sur la liste indicative du patrimoine mondial le décrit tel qu'il était à son plus haut : une muraille extérieure de neuf kilomètres, épaisse de six mètres à la base et de deux au sommet, haute de quatre à six mètres ; derrière elle, une deuxième enceinte qui isolait les marchands, les soldats et les nobles ; derrière encore, une troisième autour du Dionfoutou, le quartier du roi et de sa famille. Quarante et un hectares enfermés, des pierres sèches, du gravier et du banco. Ce n'était pas un mur de boue : on avait élevé des murs de renforcement en terre, des barres, des lits de pierres alternés dont on comblait les intervalles de gravier ferrugineux, de terre détrempée et d'autres pierres, et l'ouvrage avait pris son épaisseur par ajouts successifs. Le Mali écrivit qu'aucune autre fortification de la sous-région ne présentait les mêmes traits.
Pour expliquer pourquoi on bâtissait de tels murs, le même dossier remonte aux guerres d'hégémonie qui suivirent la chute de l'empire songhaï, et à ce qu'il appelle « la recrudescence de la traite négrière ». Les murailles se multiplièrent au XVIIIᵉ siècle, « âge d'or de la traite négrière », et de nouveau au milieu du XIXᵉ. C'est l'État malien qui l'écrivit, dans un dossier destiné à l'UNESCO. En 1877, aucun Français n'avait vu Sikasso, et aucun officier français n'entrerait dans la ville avant 1890. Le mur avait été bâti dans un monde où, à tout moment, on pouvait venir vous prendre.
Le pays autour du mur.
Ce monde-là, Binger le traversa pendant des mois. À Komina, il compta dix-sept villages en ruine, qui avaient dû contenir chacun deux ou trois cents habitants et où vivaient maintenant des singes verts. Dans la région de Niélé, il estima que la population était passée d'environ quarante habitants au kilomètre carré à douze ou quinze, et il eut cette phrase, que Bassett retrouva : « Les ruines sont trop nombreuses pour être toutes relevées. » Sept ans plus tard, en janvier et février 1894, un autre officier français, Jean-Baptiste Marchand, traversa la même région et écrivit dans son rapport :
« Le spectacle d'horreur qui se déroulait incessamment sous nos yeux pendant cette longue marche était d'ailleurs peu fait pour nous réconforter : champs ravagés, villages détruits et encore fumants d'où s'élevait une véritable odeur de charniers. »
Qui avait détruit ces villages ? Samory, souvent. Tiéba, aussi. Binger dressa la liste de ses campagnes telle qu'on la lui donna : en 1882, il ravagea une partie du Follona, battit Fan, le père de Pégué, et fit détruire sa capitale, Niélé ; en 1883, il conquit une partie du Ganadougou et tua son chef ; de 1884 à 1886, ses troupes multiplièrent les incursions sur la rive gauche du Bagoé, et c'est de ces incursions, selon Binger, que naquit la guerre de Samory. Pendant que le capitaine attendait à Fourou, en décembre 1887, six hommes de Niélé passèrent par le village : ils allaient à Sikasso pour racheter deux femmes de chef que Tiéba avait prises et vendues à Niélé.
Deux ans à peine après avoir survécu au siège, Tiéba alla lui-même en assiéger un autre. L'Histoire générale de l'Afrique plaça plus tard les deux faits dans la même phrase : il avait « victorieusement repoussé le siège de Samori derrière la forteresse puissamment bâtie de Sikasso », et il échoua à son tour, en 1890, devant Sinématiali. Le Kénédougou, comme le Ouassoulou de Samory, comme Kong, était un État qui vivait en partie de ce qu'il prenait à ses voisins.
Ouarakana, mercredi 26 octobre 1887.
Entre le camp de Samory et Fourou, Binger dormit dans un village de cent vingt habitants nommé Ouarakana. Son hôte lui offrit des patates, du maïs et du mil, et le soir il apporta même une bouillie de mil pour le mulet du capitaine. Il s'excusa de ne pas pouvoir mieux le recevoir, et il expliqua pourquoi :
« Avant que le village fût détruit par Tiéba, nous avions beaucoup de bœufs et de chèvres. Il nous en restait encore pas mal il y a un an, mais les sofa qui passent ici de temps à autre nous ont tout pris. »
Il ajouta une phrase que Binger nota telle quelle, sans commentaire : « Nous aimons les blancs, nous savons qu'ils ne font pas la guerre pour prendre des captifs. »
Deux ans plus tard, à Kayes, un colonel français signa un ordre de mission pour Sikasso.
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