Le roi de Sikasso mort dans sa forteresse · Chapitre 1
Le roi de Sikasso mort dans sa forteresse
Un seul cri
Bords du Baoulé, mardi 20 septembre 1887, quatre heures de l'après-midi.
Le capitaine Louis-Gustave Binger quitta la rive du Baoulé avec deux hommes et son interprète Diawé, en direction du sud-est. Il avait reçu une lettre de Samory Touré, l'almamy du Ouassoulou, qui lui demandait de venir l'aider à prendre une ville. Samory voulait trente tirailleurs noirs, cinq Blancs et, écrivit Binger, « quelque chose de plus formidable », du canon sans doute. Binger n'avait ni tirailleurs ni canon à donner. Il partit quand même, avec l'idée de proposer à l'almamy une paix qu'il pourrait négocier lui-même, et de voir de ses yeux ce que valait l'armée qui assiégeait cette ville depuis le printemps.
La ville s'appelait Sikasso.
À la tombée de la nuit, un orage menaçait, et la petite troupe chercha à s'abriter dans un village abandonné nommé Toula. Elle n'y resta pas. Dans chaque case, il y avait des cadavres, une centaine peut-être, des gens morts de faim, et l'odeur chassa les voyageurs sous la pluie jusqu'au village suivant. Les jours d'après, la route fut la même : des ruines, des chemins encombrés de corps, un convoi de vivres qui montait vers l'armée de Samory. Dans le pays qu'on traversait pour atteindre Sikasso, la guerre avait déjà tout mangé.
Devant Sikasso, fin septembre 1887.
L'armée de Samory occupait un grand plateau de terre ferrugineuse, à deux kilomètres de la ville. Pour bâtir ses camps fortifiés, que l'on appelait des diassa, elle avait abattu presque tous les arbres des environs, si bien que le plateau était nu. De là, on ne distinguait Sikasso que par temps très clair. Binger regarda le mur de loin et le décrivit en deux phrases : il était en terre glaise, ses murs paraissaient très élevés, et leur tracé présentait « une série de saillants arrondis et de rentrants ingénieusement combinés ». Un mur qui avance et recule ainsi permet à ceux qui le défendent de tirer sur le flanc de quiconque attaque le pan voisin.
Dans le camp, il trouva, entassés pêle-mêle, des chefs, des guerriers, des captifs, des femmes, des enfants, des chevaux, des selles hors d'usage et des fusils un peu partout. Il voulut savoir combien d'hommes l'almamy avait vraiment. Un chef nommé Kémébirama, qui commandait l'un des plus grands camps, lui fit l'honneur de lui présenter tous ses guerriers. Binger et son domestique les comptèrent chacun de leur côté : trois cent quarante pour l'un, trois cent vingt pour l'autre. Il en tira un chiffre total de cinq mille combattants, dont cent quarante à cheval, et environ dix mille bouches avec les femmes, les captifs, les palefreniers, les griots et les forgerons. Les estimations reprises plus tard par les historiens montèrent jusqu'à dix ou vingt mille hommes ; l'officier qui était sur place en compta moins.
Il compta aussi la nourriture. Il arrivait au camp environ deux cents charges de vivres par jour, à peu près deux tonnes, de quoi donner à huit mille personnes deux cent cinquante grammes chacune, « juste ce qu'il faut pour ne pas mourir ». Or les chefs se servaient à pleines mains, et la moitié du camp, écrivit Binger, mourait littéralement de faim. La nuit, les affamés se volaient les uns les autres, et malheur à celui qui ne dormait pas couché sur son sac. Il calcula encore ce que coûtait la guerre : mille kilos de poudre par semaine, qu'il fallait acheter, et qui revenaient selon lui à quelque huit cents captifs par mois. Un cheval valait de huit à vingt-quatre esclaves.
Binger était un officier français, et il écrivait pour des lecteurs français que Samory inquiétait. Ses chiffres étaient ceux d'un adversaire ; c'étaient aussi les seuls relevés sur place par un témoin.
Camp de Samory, une nuit de septembre 1887.
Certains soirs, vers huit ou neuf heures, le tam-tam de l'almamy donnait un signal. Une courte batterie courait sur toute la ligne des camps, et aussitôt tous les guerriers de Samory poussaient ensemble une série de cris aigus, désordonnés, que Binger ne sut comparer qu'à des hurlements de bêtes. Le silence revenait.
Alors, de l'autre côté, il se passait autre chose. Binger l'écrivit ainsi :
« Dès que le silence est rétabli, un seul cri d'ensemble sort à la fois de Sikasso et des diassa de Tiéba. C'est un hou allongé ressemblant à un rugissement : on sent qu'il sort de poitrines mâles et que les défenseurs sont nombreux. »
Le roi qui tenait cette ville s'appelait Tiéba Traoré. Binger ne le vit jamais. Il ne le connut que par ce cri, et par ce qu'il observa autour du camp. Sikasso n'était sérieusement bloquée qu'à l'ouest ; le reste du pays de Tiéba restait ouvert, et les vivres continuaient d'y entrer. Les assiégés, nota-t-il, étaient si peu inquiets qu'ils cultivaient leurs champs. Les postes de Samory n'osaient placer que deux ou trois sentinelles à moins de deux cents mètres de leurs palissades, et les hommes de Tiéba venaient souvent les enlever, avec les chevaux qui paissaient autour des camps. Au bout de six mois de siège, l'almamy n'avait pas avancé à moins de deux kilomètres du mur.
Camp de Samory, mercredi 28 et vendredi 30 septembre 1887.
Le mercredi soir, Binger reçut la visite de Karamokho, un fils de Samory. Il lui parla longuement de la paix ; il proposa d'aller lui-même voir Tiéba pour amener les deux souverains à s'entendre. Karamokho répondit que c'était vrai, mais que l'almamy ne voudrait pas, et il alla lui répéter la conversation. Une heure plus tard, Samory entra dans la case. Binger recommença son plaidoyer, et l'almamy ne trouva qu'une conclusion : si les Français voulaient qu'il finisse la guerre, ils n'avaient qu'à lui envoyer les trente hommes et les canons qu'il avait demandés. Il refusa formellement tout négociateur. Il lui fallait, écrivit Binger, « la tête de Tiéba ».
Le vendredi, au petit jour, Samory vint dire au capitaine qu'il ne le laisserait pas partir. Avant la fin de la lune, dans quinze jours, Sikasso serait prise ; des renforts arrivaient ; et de toute façon les hommes de Tiéba mouraient de faim dans la ville. Binger lui répondit par un objet. Le matin même, un guerrier avait apporté à l'almamy le bras coupé d'un Sénoufo tué devant le mur. La chair, à l'endroit de la section, était entourée d'un épais bourrelet de graisse, ce qui n'indiquait guère la famine. Samory ne répondit pas. Il refusa de donner des porteurs pour le retour, et Binger comprit pourquoi on le retenait : la présence d'un Européen dans le camp devait faire croire à Tiéba que l'avant-garde d'une colonne française était arrivée au secours de l'almamy.
Il réussit pourtant à quitter le camp, et le samedi 1er octobre il était à Kouroula, sous une pluie battante. Plus tard dans le mois, revenu à Bénokhobougoula où l'attendait son convoi, il apprit par deux déserteurs que les hommes de Tiéba avaient enlevé l'un des camps de Samory et tué tous ses défenseurs, sauf le chef et un griot qui s'étaient enfuis à cheval. Les femmes de l'almamy, elles, racontaient que Tiéba avait envoyé des bœufs et des chevaux à Samory pour demander la paix, et que Samory avait répondu : « Dans huit jours, Sikasso sera pris et Tiéba aussi. »
Ce ne fut pas dans huit jours. Le siège avait commencé au printemps de 1887. Le dossier déposé par le Mali à l'UNESCO le date de mars 1887 à juin 1888, quinze mois ; le géographe Thomas J. Bassett écrit seize. En juin 1888, Samory leva le camp et s'en alla, et ce fut la première grande défaite de l'almamy. L'histoire militaire française publiée en 1901 nota qu'il s'était retiré « après avoir perdu la plupart de ses meilleurs guerriers ».
Le 18 juin 1888, à Bamako, un fils et un neveu de Tiéba signèrent avec le capitaine Septans, commandant du poste français, un traité qui plaçait le royaume sous la protection de la France.
Le mur avait tenu. Il restait à savoir contre qui on l'avait bâti.
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