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The King Who Invented a Script · Chapter 2
The King Who Invented a Script
Sept écritures
Foumban, 1896-1910.
La première version, vers 1896 ou 1897, s'appelait le Lewa, ou Lerewa, c'est-à-dire « le livre ». C'était un ensemble de pictogrammes et d'idéogrammes, chaque signe encore proche du dessin d'une chose, avec dix signes à part pour les chiffres de un à dix. On pouvait l'écrire de haut en bas, de gauche à droite ou de bas en haut, mais jamais de droite à gauche, le sens de l'écriture arabe des voisins haoussa. On l'écrivait au charbon de bois, l'outil même du rêve, ou avec une encre tirée d'une liane, sur des planchettes, des écorces préparées, des tablettes d'argile et des peaux de bêtes ; on y nota d'abord les noms des rois, puis des événements résumés d'un seul mot. Selon les décomptes, elle en comptait quatre cent soixante-cinq, cinq cent onze ou sept cents. Les Bamoun la désignaient par ses deux premiers caractères, ni nyi, qu'ils traduisaient par « reconnais Dieu ».
Njoya la reprit presque aussitôt. En 1899 ou 1900, le Mbima, « le mélangé », retira soixante-douze signes et en ajouta quarante-cinq, et le total tomba à un peu plus de quatre cents ; à partir de cette version, on écrivit toujours de gauche à droite. Vers 1902 vint l'étape décisive, le Nyi Nyi Nfa' : les signes cessèrent de représenter des choses pour noter des sons, et le système devint un véritable syllabaire. C'est dans cette version que Njoya commença d'écrire l'histoire de son peuple, et qu'il correspondait avec sa mère. En 1907 et en 1908, deux refontes coup sur coup, le Rii Nyi Nsha Mfw' puis le Rii Nyi Mfw' Men, firent encore fondre l'inventaire, de près de trois cents signes à moins de deux cents ; la seconde servit à traduire la Bible.
Vers 1910, la version aboutie prit le nom de ses quatre premières syllabes, A Ka U Ku, comme on dirait « abécédaire ». Elle comptait environ quatre-vingts signes, capables de distinguer cent soixante syllabes, et on l'appelait aussi ni lerewa ngutngure, « les yeux des grandes lettres ». C'est dans cette forme que Njoya rédigea ses ouvrages ; on s'en servit pour la correspondance, et des passages de la Bible furent traduits dans ces caractères. Une dernière mise au point, le Mfemfe, « le nouveau », suivit vers 1918 : quatre-vingts signes, dont dix servaient à la fois de syllabes et de chiffres.
La nouvelle avait déjà passé les frontières. En 1907, une revue missionnaire publiée à Bâle, Der evangelische Heidenbote, annonça à ses lecteurs qu'un jeune roi des montagnes du Cameroun, souverain d'un peuple appelé les Bamoun, avait créé une écriture.
Les chiffres exacts varient d'une source à l'autre, et ce n'est pas faute de sérieux. L'écriture bougeait sans cesse, et les versions sont des étapes reconstituées après coup par les linguistes, d'après tel ou tel manuscrit ; les décomptes n'incluent pas toujours les dix chiffres, les variantes d'un même signe ou les signes rares ; et une partie des manuscrits avait disparu. Pour la version de 1910, on trouve quatre-vingts, quatre-vingt-deux, quatre-vingt-trois, ou quatre-vingt-dix quand on ajoute les chiffres. La trajectoire, elle, ne fait aucun doute : de plusieurs centaines de dessins à quelque quatre-vingts signes, du dessin au son, en quatorze ans.
Comprendre qu'il ne faut pas un signe par chose, mais un signe par son, parce que les sons d'une langue sont en nombre limité alors que les choses ne le sont pas : ailleurs dans le monde, cette découverte avait demandé des siècles. Njoya la fit en une quinzaine d'années, en corrigeant six fois son propre système, et chaque simplification rendait l'écriture plus facile à apprendre.
Il fit plus. Jusque-là, les conquérants bamoun avaient parlé les langues de leurs vassaux, le Shü Pashom d'abord, le Shü Pa Mbèn ensuite. Njoya créa une langue, le Shü Mon, destinée à tout son peuple. On la parla à la cour et parmi les notables, et c'est en Shü Mon qu'il rédigea ses ouvrages, mais elle ne put jamais se répandre tout à fait, l'occupation allemande puis française l'en empêchant.
Ce qu'il écrivit en premier, avec cette écriture neuve, ce ne furent ni des poèmes ni des prières. Ce fut de l'administration.
Une pharmacopée, recueil de remèdes, fut achevée en 1908. Un code juridique et coutumier, le Libonar Oska, compta en 1912 cinq cent quarante-huit pages. Un traité exposa en 1916 la religion qu'il avait composée, et un autre livre enseignait l'interprétation des rêves. Autour d'eux s'accumulèrent des registres de justice, des actes d'état civil, de la correspondance officielle et des plans d'architecture portant leurs cotes. Dès 1911, un bureau d'état civil enregistrait les naissances et les mariages, des recensements locaux étaient faits, et les jugements du tribunal royal étaient consignés.
La justice se rendait aussi à ciel ouvert. En 1914, un officier britannique, le colonel Gorges, vit le roi tenir chaque jour sa cour devant la porte du palais, pour juger et recevoir le tribut, et tous ses sujets pouvaient l'approcher. L'étiquette était précise : le courtisan qui voulait lui parler se courbait, ôtait son bonnet, joignait les mains, faisait le tour par derrière jusqu'au coude du roi et présentait sa requête à voix basse, la tête détournée. Quand le roi toussait ou s'éclaircissait la gorge, toute l'assistance applaudissait doucement.
Le livre de médecine contenait une carte du pays bamoun, un grand rectangle de quatre-vingt-seize centimètres sur soixante-dix-huit, qui montrait le royaume dans ses frontières naturelles, le massif Mbam et le Mvi au nord, la rivière Mbam à l'est, le Noun au sud et à l'ouest. Le pays réel avait plutôt la forme d'un triangle de cent vingt kilomètres de haut, large de soixante-huit à sa base nord, et la carte avait ses imperfections, mais les premiers Européens arrivés à Foumban furent saisis de surprise devant un royaume africain qui s'était cartographié lui-même. En 1912, Njoya voulut une carte complète de son pays. Il accompagna en personne l'expédition topographique, qui dura cinquante-deux jours et leva les deux tiers du territoire ; le relevé fut achevé en 1920.
En tête de son code du mariage, le roi parlait à la première personne :
« Ceci est le nouveau code de mariage que moi, Njoya, roi des Bamoun, j'ai fait pour les notables de Foumban et pour les sujets du roi dans les campagnes. »
Le droit écrit ne se contenta pas d'enregistrer la coutume. Il la réforma. Le grand livre d'histoire et de droit consigne soixante-dix-huit modifications apportées par Njoya : des privilèges royaux abolis, et surtout un droit pénal allégé, par la suppression de nombreuses règles dont la transgression était punie de mort, comme manger la chèvre du roi ou récolter le vin de sa palmeraie. Les voyages à l'étranger furent autorisés.
L'écriture d'État enregistrait aussi ce que l'État faisait de plus dur. Parmi les tout premiers textes conservés de la version de 1902 figure une transaction : « Taankua dit au roi : achète-moi la femme que possède Taangu Fifen. Le roi acheta cette femme en donnant deux personnes et vingt mille cauris. » Dans le royaume bamoun, l'esclavage existait, et l'on payait encore avec des personnes.
Le grand livre d'histoire du royaume connut plusieurs états. L'un dépassait mille cent pages, et une réplique s'en trouve aujourd'hui au musée Pitt Rivers, à Oxford. Les archives du musée royal de Foumban conservent même un « Livre d'amour du roi Njoya ».
Ces écrits avaient leur maison. Une voyageuse suisse, Anna Rein-Wuhrmann, décrivit une grande pièce lambrissée de palmes, où pendaient à de longs clous de magnifiques sacs en peau de mouton tannée rouge, brodés et frangés de cuir ; chacun renfermait, sur des feuilles volantes écrites dans l'écriture royale, une partie de l'histoire du pays. Au début, seuls les initiés avaient le droit d'y entrer.
Un État qui tenait ses propres archives, dans sa propre écriture, ne dépendait plus de ce que les étrangers écrivaient sur lui. Restait à former ceux qui sauraient les lire.
En 1898, deux ans après les premiers dessins, une salle du palais devint une école.
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