Le roi qui inventa une écriture · Chapitre 1
Le roi qui inventa une écriture
Un livre qui parle sans être entendu
Foumban, royaume bamoun, à la fin du dix-neuvième siècle.
Le roi avait convoqué son peuple, et beaucoup de monde était venu : des notables, des artisans des ateliers du palais, des serviteurs de la cour. Il leur dit une chose que personne, dans cette cour, n'avait jamais entendue :
« Si vous dessinez beaucoup de choses différentes et que vous les nommez, je ferai un livre qui parle sans être entendu. »
Un livre qui parle sans être entendu. Le roi n'avait pas de mot pour ce qu'il demandait, alors il le décrivait par ce que cela ferait : garder une parole sans la voix de celui qui l'avait dite. Il venait de définir l'écriture.
L'idée lui était venue d'un rêve, selon la tradition bamoun, une nuit que certains datent de 1894. Un inconnu se présenta à lui et lui dit : « Roi, prends une planchette et dessine une main d'homme, lave ce que tu auras dessiné et bois. » Dans le rêve, le roi dessina la main avec un morceau de charbon de bois et rendit la planchette à l'inconnu, qui y griffonna une écriture. Au réveil, il prit une planchette et but l'eau qui avait servi à laver son dessin, comme le songe l'avait prescrit. Le geste ressemblait à une pratique connue de l'Afrique de l'Ouest musulmane, où l'on efface à l'eau des versets du Coran pour la boire ; le roi avait vu des corans, et il savait quelle puissance un texte pouvait contenir.
Quelque temps après la convocation, il rappela ses gens. La chronique du royaume garda l'échange mot pour mot.
« Eh bien ! leur dit-il, qu'avez-vous pensé au sujet de ce livre ? »
La réponse fut unanime : « Quoi qu'on fasse, on ne réussira pas. »
« Bien, j'accepte ce que vous dites, répondit le roi. Je veux pourtant essayer moi-même, et si je n'y arrive pas, je laisserai ; allez dessiner des choses différentes et vous m'apporterez ce que vous aurez fait. »
Il essaya. Avec deux lettrés de sa cour, Nji Mama et Adjia Nji Gboron, il compara les dessins, confronta les essais et recommença. Par cinq fois, rapporte la chronique, il tenta d'obtenir un résultat, en vain, devant la cour même qui avait prédit l'échec. Ce fut à la sixième tentative que l'écriture fut trouvée.
Les signes vinrent de ce que le royaume avait sous les yeux : les motifs des étoffes ndop, la forme des instruments de musique, les outils des ateliers du palais. Le roi n'adaptait ni l'écriture arabe qu'il connaissait, ni l'écriture latine qu'apportaient les Européens. Il partait de la chose dessinée et de son nom, pour une langue qui n'avait jamais été écrite.
La part exacte de l'écriture arabe dans cette naissance reste discutée. Au colloque réuni à Foumban en février 1985 pour le centenaire du palais, l'anthropologue Claude Tardits soutint que l'idée était venue au roi à la vue d'ouvrages religieux en arabe, mais qu'il avait « écarté tout de suite l'idée d'avoir recours à cet alphabet étranger ». D'autres savants, bamoun pour la plupart, lui répondirent que l'écriture ne devait rien à l'arabe et que cette thèse venait d'informateurs hostiles au roi. Le code du royaume, lui, tranche à sa manière : « Autrefois, les Bamoums ne savaient pas écrire ; l'écriture dont ils se servent maintenant a été imaginée par le roi Njoya. »
Il s'appelait Njoya. Il était le dix-septième souverain du royaume bamoun, dont la capitale, Foumban, se trouve dans l'ouest de l'actuel Cameroun.
Avant l'écriture, il y avait eu une guerre perdue.
Le père de Njoya, le roi Nsangu, était mort au combat contre les Nso, un royaume voisin, en 1888, et son corps était resté chez l'adversaire. Sans le crâne de son père, le fils ne pouvait pas accomplir l'ensemble des rites de son intronisation : sa consécration demeurait inachevée, et le royaume vivait avec ce manque.
Njoya monta sur le trône vers 1886 ou 1887, selon les sources, et il était alors trop jeune pour gouverner seul ; sa mère, Njapdunke, exerça la régence jusqu'à ce qu'il soit en âge de régner, et son règne effectif ne commença qu'en 1895. Son âge exact reste inconnu, car les dates de naissance avancées s'étalent de 1860 à 1880. Selon celle qu'on retient, le nouveau roi était un homme de vingt-sept ans ou un enfant de dix ; la régence de sa mère, dispositif ordinaire pour un souverain trop jeune, est le seul indice. Le livre des rois bamoun lui prête ces mots, adressés à ceux qui l'avaient porté au trône : « Vous m'avez couronné roi alors que j'étais encore jeune. J'avais dix-sept ans. Vous m'avez nourri jusqu'à ce que j'atteigne ma maturité. Vous êtes comme mon père. »
Le royaume dont il héritait était un État ancien. Foumban était entourée d'une muraille, la cour avait son administration, la dynastie comptait seize rois avant lui, et des corps de métiers organisés en guildes travaillaient pour le palais : fondeurs, tisserands, sculpteurs, brodeurs. Ce seraient ces ateliers qui fourniraient plus tard les formes de l'écriture, puis les mains capables de fabriquer ce qu'on refuserait au roi.
Au début de son règne, un grand officier du palais, Gbetnkom, se souleva contre le jeune roi. Njoya, en difficulté, fit appel aux cavaliers peuls du lamidat de Banyo, à quelque deux cents kilomètres du pays bamoun, et leur charge décida de la bataille.
Le roi tira de cette victoire une leçon de stratège. La chronique rapporte qu'impressionné, il décida d'adopter ce qui faisait, selon lui, la puissance de ceux qui l'avaient sauvé. Il se dota d'une cavalerie. Il fit venir des marabouts de Banyo pour s'initier à l'islam, dont les rites lui paraissaient plus puissants que ceux qu'on lui transmettait. Et il voulut le troisième instrument de cette puissance, l'écrit : il avait vu un coran, il avait vu écrire les Allemands, et il voulait une écriture qui soit la sienne. La cavalerie s'achetait, la religion s'apprenait ; l'écriture, il faudrait l'inventer.
Il traita les religions comme il traiterait l'écriture. Il se tourna d'abord vers le christianisme des missionnaires allemands installés dans la région, composa ensuite sa propre synthèse, mêlant éléments chrétiens et croyances bamoun, et se convertit enfin à l'islam en 1916, avec une grande partie de sa cour, en reconnaissant l'autorité du calife de Sokoto, à qui il demanda un étendard d'émir et des maîtres musulmans. Il prenait ce qui venait du dehors, le démontait, et en tirait une version qui appartenait à son royaume.
Un de ses biographes résuma sa manière de régner : Njoya ne se contentait pas de s'informer et de décider, il travaillait avec son entourage à la réalisation des projets. Il devint cavalier, pratiqua l'islam, élabora une écriture, surveilla les plantations, où il introduisit des plantes venues d'Europe, visita les ateliers des artisans, assista aux leçons des écoles et dicta les préceptes d'une religion nouvelle. Il sculptait lui-même. Il régnait aussi en souverain de son temps et de son pays : un officier britannique qui le rencontra en 1914, le colonel Gorges, le décrivit comme « un bel homme, droit », et lui compta six cents épouses et cent quarante-neuf enfants en 1915 ; d'autres sources parlent de mille deux cents épouses et concubines et de trois cent cinquante enfants.
Sa propre chronique raconte qu'il fit bâtir derrière le palais une demeure plus belle que toutes les autres, la Nkue-yam, qui ressemblait à une maison de Blancs alors qu'il n'en avait encore jamais vu, et dont il avait imaginé seul la construction : une terrasse haute, des murs de briques, un plafond couvert de terre qui portait une seconde pièce, et une échelle si bien faite qu'on ne sentait pas qu'on montait. Deux tuyaux de métal reliaient l'étage au rez-de-chaussée, l'un pour l'eau, l'autre pour le vin. Chaque matin, on versait l'eau dans le premier pour la toilette des serviteurs qui dormaient en bas ; quand le roi voulait leur offrir à boire, on versait le vin dans le second, et ils remplissaient leurs coupes sans voir qui les servait.
C'était un roi ingénieur. Et la plus grande machine qu'il construisit fut un système de signes qu'il allait démonter et remonter lui-même, de fond en comble, pendant quatorze ans.
Cette écriture, il allait la refondre six ou sept fois.
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