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The trade unionist jailed at independence · Chapter 1
The trade unionist jailed at independence
La salve
Brazzaville, nuit du 14 au 15 août 1960.
Le 14 août 1960, André Malraux, ministre d'État chargé des Affaires culturelles, arriva à Brazzaville, envoyé par le général de Gaulle pour représenter la France à l'indépendance du Congo. Le jour même, il alla déposer avec le président de la République du Congo, l'abbé Fulbert Youlou, une gerbe au pied du monument de Félix Éboué et une autre au pied de celui de Brazza. Il n'y avait chaque fois qu'une seule gerbe, en forme de V, et le prêtre-président en tenait une branche pendant que l'envoyé du général tenait l'autre ; Malraux le raconta lui-même le lendemain.
À minuit, dans les jardins de la résidence du haut-commissaire, les deux hommes prirent la parole. L'abbé Youlou remercia la France en des termes que la presse congolaise conserva : « Notre accession à l'Indépendance se réalise dans la paix et l'unité, en complet accord avec la France à laquelle nous adressons notre gratitude et notre affection. » Il eut aussi un mot pour le général de Gaulle, « l'homme de Brazzaville, le glorieux artisan de notre liberté et notre indépendance ». Près de cent coups de canon furent tirés, et dans les quartiers africains de la ville les tam-tams répondirent jusqu'au matin. Malraux alla dormir à la Case De Gaulle.
À huit heures, le président et le ministre assistèrent ensemble à la messe que l'archevêque, Mgr Michel Bernard, célébra dans la basilique Sainte-Anne. La foule s'était massée au centre-ville pour la cérémonie officielle, et ce fut l'envoyé du général qui parla le premier :
« Cette nuit a retenti la salve solennelle qui salue l'indépendance des peuples et qui retentira dans la mémoire de vos enfants, comme celles qui saluaient jadis la naissance des rois. »
Il déclara que « l'ère coloniale » était « désormais révolue », que la France léguait au nouvel État ses organisations économiques, administratives et financières, et que ce n'était pas « un transfert d'attributions » mais « un transfert de destin ». Sous les applaudissements, l'abbé Youlou lança la phrase que l'on attendait : « Cette indépendance de la République du Congo, mes chers concitoyens, je la proclame solennellement et universellement. » Après le défilé militaire, le cortège officiel traversa les quartiers noirs de la ville, Poto-Poto et Bacongo, où la foule acclama les deux hommes. Dans la matinée, l'Assemblée nationale s'était réunie en session extraordinaire sous la présidence d'Alphonse Massamba-Débat pour ratifier, à l'unanimité, les accords que le président venait de signer avec la France. Joseph Kasa-Vubu, le président du Congo voisin, avait traversé le fleuve pour l'occasion. Le gouvernement envoya le jour même un télégramme aux Nations unies pour demander l'admission du pays. Vers vingt heures, la fête battait son plein dans toute la capitale, et la journée officielle se termina par une grande réception dans les jardins du palais, qui devenait depuis la nuit la résidence du président de la République.
Maison d'arrêt de Brazzaville, le même jour.
Pendant ce temps, vingt-quatre personnes ne virent rien de tout cela. Elles étaient détenues à la maison d'arrêt depuis le mois de mai, accusées d'atteinte à la sûreté de l'État, et elles y attendaient leur procès. Seize venaient de la Confédération générale africaine du travail, la CGAT, la centrale syndicale liée à la CGT française ; huit appartenaient à une organisation de jeunesse, l'Union de la jeunesse congolaise.
Les hommes partageaient tous la même cellule. L'administration pénitentiaire, qui savait avoir affaire à des personnalités connues de la ville, leur avait laissé de quoi écrire et un poste de radio. Ils suivaient ainsi l'actualité, et il leur arrivait de rédiger des communiqués qui sortaient de la prison pour paraître dans leurs journaux. Ces détails, ce fut le syndicaliste Julien Boukambou, l'un des vingt-quatre, qui les raconta plus tard, et sa notice du Maitron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, les conserva.
Une seule personne n'était pas dans cette cellule. On la tenait à l'écart parce qu'elle était la seule femme du groupe.
Elle s'appelait Alice Badiangana. Elle avait vingt et un ans. Ce qu'elle entendit de la salve, des tam-tams ou de la messe, aucune source ne le dit. L'historienne congolaise Scholastique Dianzinga n'écrivit qu'une phrase, mais elle suffit : Alice Badiangana et les autres inculpés « vivront la proclamation de l'indépendance du Congo en prison ».
Selon la notice que lui consacra plus tard le Maitron, elle était la première femme congolaise à faire de la prison pour ses opinions politiques avant l'indépendance.
Brazzaville, années 1950.
On sait peu de choses de sa jeunesse. Elle était née en 1939 à Brazzaville, alors capitale de l'Afrique-Équatoriale française. Les sources consultées ne nomment ni ses parents, ni son quartier natal, ni ses frères et sœurs.
Elle avait fait ses classes dans une école catholique de la ville, jusqu'à la septième, la dernière année du primaire. À la sortie, elle avait passé le concours d'entrée aux « cours complémentaires », qui offraient l'équivalent de quatre années de collège sans quitter l'école primaire. Selon la notice du Maitron, « son niveau d'instruction était supérieur à celui de la moyenne des filles de sa génération ». Les chiffres disent la même chose autrement : sur les cent bourses que l'État congolais accorda en 1959 et 1960, sept seulement allèrent à des filles. En 1958, on avait fixé entre treize et quinze ans l'âge d'entrée des filles au collège, on leur avait ouvert des bourses d'internat et l'on avait créé pour elles une école normale, à Mouyondzi.
Selon le dictionnaire du Congo-Brazzaville de Philippe Moukoko, elle fut d'abord vendeuse à la SCKN, la Société commerciale du Kouilou-Niari. Elle entra plus tard à la caisse de prévoyance sociale de Brazzaville, et elle y trouva autre chose qu'un salaire. Quand l'historienne Héloïse Kiriakou l'interrogea, des décennies plus tard, elle lui raconta que c'était là que tout avait commencé, et la notice le rapporta d'après ses dires : « c'est là que naît sa vocation de syndicaliste ». L'historienne ajouta une précaution honnête : il était difficile de savoir si c'étaient les conditions de travail ou la rencontre d'autres militants qui l'avaient décidée.
Elle s'affilia à la CGAT, et ses collègues la choisirent comme déléguée syndicale du personnel. Son rôle consistait à porter leurs revendications et leurs difficultés devant la direction et devant le syndicat ; en cas de conflit, la CGAT pouvait faire pression sur la direction, avec l'aide de la CGT de Paris. Elle-même expliqua plus tard que les militants syndicaux étaient pour la plupart des salariés mariés, et que les femmes, peu nombreuses à toucher un salaire, l'étaient aussi dans les syndicats.
Brazzaville, printemps 1960.
Une jeune femme qui tenait un mandat syndical dans un bureau de Brazzaville n'était pas encore une adversaire politique. Elle le devint en quelques années, par une organisation de jeunesse, un voyage en Europe et un « non » prononcé quand les partis disaient oui. Le 1ᵉʳ mai 1960, la CGAT appela à la grève générale, et les autres centrales syndicales la rejoignirent. Elles voulaient contraindre le gouvernement de l'abbé Youlou à prendre des mesures d'urgence pour l'économie et pour les travailleurs avant l'indépendance, fixée au mois d'août. L'abbé refusa de négocier.
Le 9 mai 1960, le régime rendit publique une affaire qu'il présentait comme un complot communiste.
Un complot, disait le gouvernement. Il lui fallait des comploteurs.
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