La syndicaliste en prison à l'indépendance · Chapitre 2
La syndicaliste en prison à l'indépendance
Les jeunes du non
Brazzaville, 1956.
Les statuts de la nouvelle association furent déposés en 1956. Elle s'appelait l'Union de la jeunesse congolaise, l'UJC, et ses fondateurs venaient presque tous du même syndicat. Aimé Matsika, secrétaire adjoint de la CGAT, la dirigeait. Julien Boukambou, qui deviendrait secrétaire général de la centrale en 1957, en était l'un des pères, avec un autre syndicaliste, Abel Thauley-Ganga. Selon la notice que lui consacra le Maitron, Alice Badiangana participa à sa création, et elle en devint l'un des membres permanents sans quitter ses fonctions à la CGAT. D'autres sources, dont le dictionnaire de Philippe Moukoko, placent cette fondation en 1955.
Julien Boukambou avait trente-neuf ans ; elle en avait seize ou dix-sept. Il était né en 1917 à Madianga, dans le Pool, et il avait grandi dans une famille où l'on racontait la résistance : son grand-père maternel, Mwa Nkono, avait été un lieutenant de Mabiala Ma Nganga, le chef qui avait tenu tête aux colonnes françaises à la fin du XIXᵉ siècle. Enfant, il avait passé dix jours en prison avec son père, livreur de poisson pour l'administration, pour une livraison d'écrevisses arrivée en retard. En 1954, il avait suivi en France une formation de la Fédération syndicale mondiale et de la CGT, suivie d'une tournée de cinq mois derrière le rideau de fer, et en janvier 1959 Sékou Touré l'inviterait en personne au congrès fondateur de l'UGTAN, à Conakry.
Dans le paysage de Brazzaville, l'UJC tranchait. Un chroniqueur des Dépêches de Brazzaville, Mfumu, la décrivit des décennies plus tard comme « l'organisation de jeunesse la plus tranchante », classée à l'extrême gauche. Elle se voulait au-dessus des trois grands partis du Moyen-Congo, le Parti progressiste congolais de Jean-Félix Tchicaya, le Mouvement socialiste africain de Jacques Opangault ou l'Union démocratique de défense des intérêts africains de l'abbé Fulbert Youlou, et elle était affiliée à la Fédération mondiale de la jeunesse démocratique, l'organisation internationale que Moscou avait créée pour rassembler les mouvements de jeunesse favorables au socialisme.
Brazzaville, 1957-1960.
Les femmes, à Brazzaville, s'organisaient déjà, mais on ne les voyait guère. À la fin des années 1940, des citadines avaient fondé des associations d'entraide et d'élégance, La Rose, Diamant, La Violette, qui organisaient des fêtes et secouraient leurs membres ; selon Scholastique Dianzinga, on y entrait par amitié et par solidarité féminine, alors que les partis des hommes fonctionnaient d'abord selon l'appartenance ethnique. L'historienne, qui consacra sa thèse aux Congolaises de la colonisation à 1960, montra qu'aucun des trois partis ne leur ouvrait ses instances dirigeantes. Chacun regroupait ses militantes dans une association distincte, où elles étaient reléguées, selon ses mots, « aux tâches de second plan comme l'organisation de la collation lors des manifestations et à des activités de propagande ». Celle du parti de l'abbé Youlou, dont l'emblème était un caïman, s'appelait les Femmes caïmans. Sa présidente, Pauline Madieta, était chargée de gagner l'électorat féminin de la capitale ; les Femmes caïmans, très actives, contribuèrent aux succès électoraux de l'abbé, et en janvier 1960 elles réunirent deux cent cinquante déléguées en congrès. L'historienne en tirait une conclusion qui renversait le tableau : « sans les femmes les leaders de ces partis n'auraient pu être élus et être reconnus comme les Pères de l'indépendance du Congo ».
Dianzinga dressait aussi une autre liste, celle des femmes qui avaient payé. Elle la faisait commencer en 1896, avec Mama Ngunga, l'une des épouses de Mabiala Ma Nganga, morte dans la répression conduite par Baratier. Elle y plaçait les femmes qui avaient rejoint, en 1930, l'Amicale d'André Matsoua. Elle y ajoutait celles de juillet 1959 : quand le gouvernement de l'abbé Youlou réprima le mouvement matsouaniste, les femmes « ont subi des violences et ont été déportées avec leurs époux à l'intérieur du pays ».
L'UJC fit autre chose. Sur une idée d'Aimé Matsika, elle se dota d'un mouvement féminin, l'Union des femmes africaines au Congo, l'UFAC, affiliée à la Fédération démocratique internationale des femmes, d'obédience communiste. On en connaît deux dirigeantes, Véronique Bouesso, responsable des sections féminines de Bacongo, et Alice Badiangana. L'épouse de Matsika y militait aussi, comme Georgette Bouanga, qui présiderait plus tard l'organisation nationale des femmes. Le programme de l'UFAC tenait en une phrase : « rassembler les femmes congolaises de toutes les régions du pays afin de leur faire prendre conscience des problèmes qui se posent au pays et à œuvrer pour un Congo libre, prospère et meilleur ».
L'UFAC ne parvint jamais à exister durablement sans l'UJC. Un ancien militant, Jean-Saturnin Malonga, interrogé par Héloïse Kiriakou, se souvenait que les femmes servaient surtout d'informatrices aux partis ; celles de l'UJC, ajoutait-il, cachaient les militants quand il le fallait.
Vienne, Autriche, juillet 1959.
En juillet 1959, Alice Badiangana prit la route de l'Europe avec une autre militante congolaise, Marie Gamavelle. L'UJC les envoyait au septième Festival mondial de la jeunesse et des étudiants, que la Fédération mondiale de la jeunesse démocratique organisait à Vienne. Le festival réunit environ dix-huit mille jeunes venus de cent douze pays, sous un mot d'ordre qui disait la paix, l'amitié et la coexistence pacifique. Selon Scholastique Dianzinga, ce n'était pas son premier voyage de ce genre : elle avait déjà participé à d'autres rencontres de la Fédération à la fin des années 1950.
Pour les Congolaises, écrivit l'historienne Lola Jouve, les sorties à l'étranger restaient rares avant la révolution de 1963 ; une poignée d'étudiantes en France, quelques militantes comme elle. De Vienne, aucune source consultée ne rapporte un mot d'elle : ni ce qu'elle y vit, ni qui elle y rencontra.
Brazzaville, juin-septembre 1958.
Un an plus tôt, le Congo avait eu à répondre à une question que le général de Gaulle posait à toutes les colonies d'Afrique : le 28 septembre 1958, il fallait dire oui ou non à la Communauté française, c'est-à-dire à l'autonomie interne sans l'indépendance. Les partis congolais faisaient campagne pour le oui.
La CGAT et l'UJC choisirent le non. Selon Aimé Matsika, les cadres de la centrale, réunis à Brazzaville le 27 juin 1958, rédigèrent une pétition qui dénonçait le référendum et appelait à voter non, et ils la remirent à Barthélemy Boganda, qui présidait le Grand Conseil de l'Afrique-Équatoriale française et passait par la capitale. Julien Boukambou réclamait l'indépendance immédiate, comme Sékou Touré en Guinée, et rêvait d'États-Unis d'Afrique centrale. L'UJC, écrivit Dianzinga, sensibilisa la population congolaise à voter non. De la jeune déléguée de la caisse de prévoyance, l'historienne écrivit une phrase sans ornement :
« Alice Badiangana était pour l'indépendance immédiate. »
Le oui l'emporta. À la fin de 1958, l'abbé Youlou devint Premier ministre de la nouvelle République du Congo, encore autonome au sein de la Communauté, et à partir de ce moment la CGAT et l'UJC furent les principales forces d'opposition du pays. Comme les autres militants, dit plus tard la notice du Maitron, elle exigeait une « indépendance réelle ».
Au printemps de 1960, l'indépendance était fixée au mois d'août, la CGAT avait appelé à la grève générale le 1ᵉʳ mai, et le gouvernement de l'abbé Youlou ne cachait plus son anticommunisme. L'UJC était affiliée à Moscou par sa fédération internationale ; ses dirigeants voyageaient à l'Est ; une de ses militantes revenait de Vienne.
Sur la liste des comploteurs, il y avait un nom de femme.
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