La reine qui traversa le fleuve · Chapitre 2
La reine qui traversa le fleuve
Le médecin de la mission Braulot
Dakar, 4 avril 1896.
Le vapeur s'appelait le Pélion, et ce jour-là il embarqua une petite troupe qu'on avait composée à Saint-Louis du Sénégal sur ordre du gouvernement général de la Côte occidentale d'Afrique. Sa mission tenait en une phrase : gagner la Côte d'Ivoire, remonter vers le nord par le pays baoulé et obtenir un traité de Samory, l'almamy dont les armées tenaient alors les savanes au nord du pays. À sa tête se trouvait le capitaine Paul Braulot. L'escorte, quelques tirailleurs, obéissait au sous-lieutenant Simonnot. Il y avait des conducteurs pour les chevaux, un infirmier, des interprètes, et un médecin de deuxième classe des colonies, le docteur Lasnet. Un administrateur devait les rejoindre en route ; la colonie de Grand-Bassam n'en désigna pas, et ce fut un simple commis des affaires indigènes qui en tint lieu.
Le Pélion longea la côte. À Grand-Lahou, Simonnot descendit avec une partie des tirailleurs et les vivres, qu'il devait faire monter en pirogue sur le Bandama jusqu'à Thiassalé, à la lisière de la forêt. Le reste de la mission débarqua plus loin, avec les chevaux, et s'enfonça dans les terres à la suite de quatre-vingts porteurs.
Thiassalé et Toumodi, avril et mai 1896.
Dans la forêt, la mission suivit le chemin qu'avait ouvert avant elle une colonne militaire, celle du commandant Monteil ; les plus gros obstacles avaient été écartés pour le passage de la cavalerie, et il ne restait qu'à couper les branches et les lianes qui avaient repoussé depuis. Du 21 avril au 1er mai, il fallut attendre à Thiassalé trois cents porteurs dioula qui devaient venir prendre les charges. Dès leur arrivée, la marche devint rapide : une demi-journée à Brimbo, une demi-journée à Singorobo, une autre à Ouessou.
À Toumodi, la mission s'arrêta un jour. Le poste avait pour administrateur un jeune Français de vingt-cinq ans qui vivait dans le pays baoulé depuis un an et demi, et qui en parlait déjà la langue. Il s'appelait Maurice Delafosse, et il se joignit à la colonne. C'était lui, le commis qu'on avait promis. Le 10 mai, la mission entra à Kodiokofi et s'installa dans le poste civil, alors entièrement vide.
Le 14 mai, les interprètes partirent vers Bédiala, sur la rive droite de la Comoé, où se trouvait Samory. La route directe leur était fermée par l'hostilité des N'gban, et ils passèrent par Bouaké. Pour leur sécurité, la mission les accompagna jusqu'à Kotiakofi et les remit aux soldats de l'almamy. Le médecin nota ce qu'était l'endroit : un marché de captifs, près de Bouaké. Au-delà commençait le territoire de Samory, et il n'y eut plus qu'à attendre.
Kodiokofi, mai et juin 1896.
L'attente dura près de deux mois. Le rapport que le docteur Lasnet tira de ce voyage compta les fièvres, décrivit les postes, la nourriture, les chevaux et les mulets, et il raconta aussi l'histoire des gens chez qui la mission passait. Il les appelait des Agni, et il pensait qu'ils étaient le produit d'un mélange ancien entre des envahisseurs venus du pays ashanti et les peuples qu'ils avaient trouvés sur place, les Sénoufo et les Gouro. La dernière de ces invasions, écrivit-il, ne remontait pas à plus de cent cinquante ans, et la plupart des chefs et des vieux dans les villages en connaissaient fort bien l'histoire. Il ajouta, avec le regard de son temps, que l'histoire de cette conquête avait été « enjolivée » et que « l'imagination de ces gens primitifs en a fait une légende intéressante ». Il la recopia telle qu'on la lui donna :
« La conquête du Baoulé a été faite par une femme, Aoua-Pokou, qui commandait la tribu achanti des Aka-Tanoé, sur la rive gauche du Comoé ; Aoua-Pokou voulant s'étendre de l'autre côté du fleuve réunit son armée, mais le fleuve était gros et les guerriers n'osaient le traverser. Aoua-Pokou jeta sur ses eaux le pagne et la tunique tout tissés de fils d'or qu'elle portait ; les eaux suspendirent leur cours et l'armée traversa à pied sec le lit du Comoé. »
Le récit ne s'arrêtait pas là. Le chef qui vivait sur la rive droite, effrayé, voulut à son tour passer le fleuve avec tous les siens, et quand il fut au milieu, les eaux reprirent leur cours et l'engloutirent avec toute sa tribu. Aoua-Pokou parcourut alors triomphalement le pays, s'engagea dans la forêt, descendit jusqu'à Thiassalé, où elle fonda un village de captifs, et remonta la vallée du Bandama pour s'installer à Sakassou, au milieu de la tribu des Ouarèbo. Sa fille, Aoua-Boni, lui succéda, mais ne sut pas garder tout le pouvoir : la plupart des tribus soumises reprirent leur indépendance.
Les vieux lui avaient parlé aussi des tombes. Celle de la reine et celle de sa fille, écrivit Lasnet, étaient vénérées à Sakassou par tous les Ouarèbo, soigneusement entretenues, cachées au milieu de massifs de pourguère et abritées par un hangar. Dans tout le Baoulé, la reine passait pour un être surnaturel, et les tribus éloignées de Sakassou croyaient encore qu'elle vivait.
Ce que la version de 1896 ne disait pas.
Dans ce texte, la reine ne fuyait personne. Elle ne sortait d'aucune guerre de succession perdue à Kumasi ; elle commandait une tribu, voulait s'étendre et menait une armée. Rien ne la poursuivait, sinon son ambition. Elle n'avait pas de devin à consulter, pas d'enfant à donner : elle jetait au fleuve ce qu'elle portait sur elle de plus précieux, son pagne et sa tunique tissés d'or. Les eaux ne se calmaient pas, elles s'arrêtaient. Et le seul peuple que la Comoé engloutissait, dans cette version, n'était pas celui des poursuivants, mais celui qui habitait déjà la rive d'en face.
L'anthropologue italien Fabio Viti, qui retrouva ce texte un siècle plus tard, nota que la reine de Lasnet était une conquérante et que sa traversée avait une inspiration biblique, tout en rappelant qu'on ne pouvait pas établir que les Écritures eussent pénétré le pays baoulé à la fin du XIXᵉ siècle. Une chose, en revanche, était certaine : cette version avait été écrite quatre ans avant celle que tout le pays allait apprendre.
Le rapport manuscrit du docteur Lasnet partit aux archives de la colonie, où il fut classé sous la cote 1 EE 28. Un résumé en parut dès 1896 dans À travers le monde, le supplément du Tour du monde, et le texte complet en 1898 dans les Annales d'hygiène et de médecine coloniales, une revue de médecins, au milieu d'observations cliniques. La version de la reine au pagne d'or y resta, et presque personne ne vint l'y chercher.
Kodiokofi, juillet 1896.
Les interprètes revinrent au début du mois de juillet. Samory refusait de traiter et refusait de recevoir la mission. Le 7 juillet, la colonne reprit la route de la côte, et le 13 elle était de nouveau à Thiassalé. Le capitaine Braulot ne vit jamais l'almamy : un an plus tard, le 20 août 1897, il fut tué devant la ville de Bouna, sa colonne fut détruite, et sa mort relança la guerre entre la France et Samory.
Le commis de Toumodi connaissait ces villages bien mieux que le médecin et le capitaine. Il avait fait la route avec eux jusqu'à Kodiokofi, et il tenait, lui aussi, ses cahiers. Mais il y notait les récits d'une autre manière : dans la langue même des gens qui les racontaient, mot à mot, avant de les traduire.
Dans le cahier du commis de Toumodi, la reine ne jetait pas un pagne au fleuve.
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