La reine qui traversa le fleuve · Chapitre 1
La reine qui traversa le fleuve
Le passage de notre maman Pokou
Bettié, sur la rive de la Comoé, dimanche 31 août 2025.
Ils étaient une cinquantaine, des chefs traditionnels baoulé venus des villages de la zone forestière et de la diaspora, et ils avaient fait le voyage jusqu'à l'est du pays, dans la région de l'Indénié-Djuablin, là où la Comoé coule entre deux mondes. Celui qui les conduisait portait depuis cinq semaines seulement le titre de chef des Baoulé de la zone forestière : il s'appelait Nanan Bokosso Ier, et on l'avait intronisé à Yamoussoukro le 26 juillet. Pour le premier acte de son règne, il avait choisi ce fleuve.
Bettié n'était pas un village baoulé. C'était une terre agni, et l'on n'y entrait pas comme chez soi. La délégation se présenta donc d'abord au domicile du chef de canton, Nanan Sanhou Ier, et les échanges suivirent les rites akan, avec leurs formules, leurs porte-parole et leurs silences. Nanan Bokosso dit alors la raison de leur venue : « Nous venons demander l'autorisation de nos frères de Bettié pour accéder au site du passage de notre maman Pokou, afin de nous ressourcer. »
Les notables de Bettié descendirent au bord de l'eau et versèrent une libation sur la rive. Par ce geste, la chefferie agni accordait à ses hôtes le droit d'approcher l'endroit où, selon la mémoire baoulé, un peuple avait franchi la Comoé deux siècles et demi plus tôt. Nanan Bokosso déclara qu'il voulait en faire un lieu de mémoire vivante et de tourisme culturel, en hommage à celle qu'il appelait une figure emblématique, dont le sacrifice, dit-il, avait permis la naissance et la survie du peuple baoulé. Avant de repartir, la délégation alla saluer le président du conseil régional, Wouadja Essau, un fils de Bettié.
Ce que ces hommes étaient venus chercher sur la rive, tout enfant de Côte d'Ivoire pouvait le raconter.
Le récit que tout le pays connaît.
Dans la version qui circule le plus, celle des livres illustrés, des manuels et des pages d'Internet, l'histoire commence par une fuite. Un peuple quitta le pays ashanti, poursuivi par des ennemis qui n'étaient plus qu'à quelques kilomètres. Devant lui coulait la Comoé, grossie par les pluies, et elle mugissait.
La reine Abla Pokou leva les bras au ciel et se tourna vers son devin : « Dis-nous ce que demande le génie de ce fleuve pour nous laisser passer ! » Le vieil homme répondit : « Reine, le fleuve est irrité, et il ne s'apaisera que lorsque nous lui aurons donné en offrande ce que nous avons de plus cher. »
Les femmes tendirent alors leurs parures d'or et d'ivoire ; les hommes avancèrent leurs taureaux et leurs béliers. Le devin repoussa toutes ces offres et dit, de plus en plus triste : « Ce que nous avons de plus cher, ce sont nos fils ! » Personne ne voulut donner son enfant. La reine éleva le sien au-dessus d'elle, le contempla une dernière fois et le jeta dans les flots. Aussitôt les eaux se calmèrent et se retirèrent jusqu'au genou, et toute la tribu franchit le fleuve.
Sur l'autre rive, la reine se retourna et murmura dans un sanglot deux mots : « Ba-ouli », c'est-à-dire « l'enfant est mort ». C'était de là, disait-on, que le peuple tenait son nom : les Baoulé. Et le lieu où il s'établit plus tard reçut, selon la même version, le nom de Sakassou, « le lieu des funérailles ».
D'autres conteurs faisaient passer le peuple autrement. Chez certains, un grand fromager se couchait en travers du courant et l'on marchait sur son tronc. Chez d'autres, des hippopotames s'alignaient d'une rive à l'autre et formaient un pont. La scène, elle, changeait peu : une reine, un fleuve, un enfant, et deux mots.
Le fleuve qui s'ouvre devant un peuple en fuite n'appartenait pas aux seuls Baoulé. Dans la Côte d'Ivoire d'aujourd'hui, on le retrouvait chez les Abron, chez les Aïzi de la lagune, chez les Agni, chez les Dida : chaque peuple ou presque avait sa rivière franchie par miracle. Mais pour les Baoulé, cette traversée était devenue bien davantage qu'un conte parmi d'autres. Elle tenait lieu d'acte de naissance.
Cela s'était-il produit ? Aucun document ne permettait de le dire, et aucun ne le permettrait jamais. Ce qui était établi se trouvait ailleurs, à l'est du fleuve, à Kumasi.
Kumasi, au XVIIIᵉ siècle.
Au début du siècle, Kumasi était devenue la capitale de l'Asante, l'État que les Européens appelaient l'empire ashanti, et qui allait dominer pendant deux cents ans le cœur de l'actuel Ghana. Son fondateur, Osei Tutu, avait uni les chefferies du pays autour d'un trône. Chez les Ashanti, le pouvoir passait par les femmes : un roi n'avait pas pour héritier son fils, mais le fils de sa sœur, et une princesse de la lignée royale était d'abord la mère possible d'un roi.
Sur un fait, au moins, les historiens ne se contredirent jamais. Une faction de la famille royale, que les Baoulé appellent les Asabu, fut battue dans une lutte pour le trône et s'enfuit de Kumasi vers l'ouest, en entraînant ses partisans, ses clients et ses esclaves. À sa tête marchait une femme : Abla Pokou, qu'on écrit aussi Aura Poku, Awura ou Abraha Pokou, et dont le frère, Dakon, était l'un des prétendants. La colonne franchit la Comoé, qui marquait la limite occidentale de l'influence ashanti ; la passer, c'était échapper à l'emprise d'une puissance impériale. Sur l'autre rive naquit, au fil des générations, le peuple baoulé, dont les descendants formeraient au XXIᵉ siècle environ 15 % de la population ivoirienne.
Sur la date, en revanche, ils se divisèrent, et l'écart dépassait vingt ans. Le premier à proposer une chronologie, un Français, écrivit en 1900 que la crise avait éclaté vers 1730 à la mort d'Osei Tutu, entre deux de ses neveux, Dakon et Opoku Ware ; Dakon avait été tué, et sa sœur Poku avait réuni ses partisans pour fuir. Les historiens anglais Margaret Priestley et Ivor Wilks reprirent en 1960 la chronologie des rois ashanti et la décalèrent. Pour eux, la crise datait de 1750 environ, à la mort d'Opoku Ware lui-même, quand une lutte violente opposa Dako à Kusi Obodum, qui eut le dessus et tua son rival. Les historiens ghanéens, eux, fixèrent plus tard la mort d'Osei Tutu en 1717 et l'avènement d'Opoku Ware vers 1720. Les notices consacrées à la reine en gardèrent la trace : elle serait née vers 1700 ou vers 1730, aurait régné vers 1750-1760 et serait morte vers 1760 ou vers 1770. Aucune de ces dates ne venait d'un acte écrit sur place. Toutes avaient été reconstruites après coup, à partir de généalogies récitées et de listes de règnes.
Le reste, le devin, l'enfant, le fromager et les hippopotames, n'avait qu'une source : la parole. Elle s'était transmise de village en village pendant cent cinquante ans sans que personne ne l'écrive. Les Baoulé n'avaient pas de griots ni de diseurs attitrés pour raconter la traversée ; aucune cérémonie ne commandait de la réciter, et chacun pouvait la raconter à sa façon.
Une question.
Où se trouvait le gué ? Les notables de Bettié montraient leur rive. Le premier auteur à proposer un lieu, en 1900, avait écrit que la reine avait dû atteindre la Comoé « près d'Attakrou », et il avait pris soin d'ajouter : « sans doute ». Aucun texte plus ancien ne tranchait.
Les chefs de Bettié avaient versé leur libation sur une histoire que leurs grands-parents tenaient de leurs propres grands-parents. Mais sous quelle forme l'histoire avait-elle d'abord été fixée, et par qui ? La première trace écrite qu'on en connaisse ne se trouve dans aucune archive baoulé. Elle dort dans un rapport de mission rédigé par un médecin de la marine française, au printemps de 1896, et dans ce rapport la reine ne sacrifie aucun enfant.
En 1896, un médecin français nota la légende, et ce qu'on jetait au fleuve n'était pas un enfant.
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