Not translated in this language yet — showing the original.
The prisoner who invented Niger's heroine · Chapter 2
The prisoner who invented Niger's heroine
Zinder
Zinder, 1932.
Abdoulaye Mamani naquit en 1932 dans une ville qui se souvenait d'avoir été une capitale. Au XIXᵉ siècle, Zinder avait été le siège du sultanat du Damagaram, un État haoussa musulman bâti sur la route des caravanes qui reliait le Maghreb au pays des Noirs, et son quartier royal, le Birni, s'abritait derrière de hautes murailles. Les habitants l'appelaient encore Damagaram. En 1899, la ville avait été prise par les Français malgré la résistance du sultan Ahmadou Kouran Daga, et c'était la colonne Voulet-Chanoine qui l'avait conquise, reprise en main par un officier subalterne après la mort de ses deux chefs. Zinder était devenue le chef-lieu du territoire militaire du Niger, et plus tard de la colonie, jusqu'en 1926, année où l'administration, craignant les révoltes haoussa et mieux disposée envers les Djerma de l'Ouest, transféra la capitale à Niamey, à neuf cents kilomètres de là. Au recensement de 1929, Zinder comptait 7 176 habitants. Kano, la grande ville du Nigeria britannique, n'était qu'à deux cent trente kilomètres au sud.
De son enfance, les sources écrites ne gardèrent presque rien. Un ami d'enfance, Gonimi Boukar, vécut assez longtemps pour en témoigner, des décennies plus tard, devant la caméra de sa fille, et il fut le témoin de beaucoup de ce qui suivit. On sait que Mamani alla à l'école française, dans un territoire qui ne scolarisait alors qu'une infime partie de ses enfants, et qu'il en sortit avec une langue qu'il allait manier toute sa vie : celle des tracts, des articles, des discours et, plus tard, des poèmes.
Niger, 1953.
Le Niger d'après-guerre vivait sous un gouverneur de la vieille école, qui avait servi Vichy et resta en poste jusqu'en 1954. Les réformes votées à Paris, l'abolition du travail forcé et de la justice administrative, tardaient à descendre jusqu'aux villages ; les salaires stagnaient ; l'impôt pesait plus lourd au Niger que dans les autres territoires de l'Afrique occidentale française, alors même qu'il comptait parmi les plus pauvres. Dans les petites villes neuves, une population sortie des villages faisait vivre la colonie : maçons, boulangers, bouchers, domestiques des Européens, plantons des maisons de commerce, mécaniciens, standardistes, chauffeurs. L'historien néerlandais Klaas van Walraven les appelle le petit peuple. Ils savaient compter leur paie, et ils la comparaient à celle des Européens.
Mamani était syndicaliste à Zinder. En 1953, avec Djibo Bakary, un instituteur de dix ans son aîné qui avait monté un syndicat des travailleurs agricoles de la région de Niamey, il organisa la première grève de masse de l'histoire du Niger. Elle prit l'administration française par surprise, et elle s'acheva sur de fortes augmentations de salaires. Mamani avait vingt et un ans.
Niamey, 1954.
L'année suivante, les hommes de cette grève fondèrent un parti. Bakary avait été secrétaire général du Parti progressiste nigérien, la section locale du Rassemblement démocratique africain, et il en avait été écarté en 1951 pour avoir refusé que le RDA rompe avec les communistes français. En 1954 naquit l'Union démocratique nigérienne. Parmi ses membres fondateurs, van Walraven compte un barman, un boulanger, deux maçons, un standardiste et un comptable. Dans les campagnes, on la salua bientôt d'un nom haoussa, celui qu'on donnait déjà à un parti frère du nord du Nigeria : Sawaba, un mot qui dit le soulagement, la délivrance après la misère. Le quotidien national nigérien Le Sahel écrivit soixante-dix ans plus tard que l'UDN-Sawaba était le « parti créé par Djibo Bakari, Mamani Abdoulaye ».
Cette même année 1954, Mamani partit pour Pékin. La Fédération mondiale de la jeunesse démocratique, dont le siège était à Budapest et dont la jeunesse du Sawaba était membre, y tenait une conférence. La République populaire de Chine avait cinq ans ; elle n'était reconnue ni par la France ni par les États-Unis, et la conférence de Bandung, qui allait faire connaître Zhou Enlai au tiers-monde, ne se tiendrait que l'année suivante. Un syndicaliste de Zinder de vingt-deux ans fit le voyage. Les historiens du Sawaba datent de ce voyage le premier lien entre le parti et la Chine, un lien qui allait compter, dix ans plus tard, bien au-delà de ce que personne pouvait alors imaginer.
Zinder et Dakar, 1956-1957.
En 1956, Mamani fut élu député de Zinder sous la bannière du Sawaba. Il avait vingt-quatre ans. Il siégea aussi au Grand Conseil de l'Afrique occidentale française, l'assemblée de la fédération, qui se réunissait à Dakar. En 1957, le Sawaba gagna les premières élections au suffrage universel tenues dans le cadre de la loi-cadre, et Djibo Bakary forma le premier gouvernement autonome du Niger.
Mamani avait une autre arme que son mandat. Il dirigeait la rédaction du journal du parti, Sawaba, sous-titré « organe du Mouvement socialiste africain, section du Niger », dont dix numéros parurent entre 1957 et 1959. La Bibliothèque nationale de France les conserve. Il y écrivit de nombreux articles, et la chercheuse Elara Bertho, qui les lut, y repéra une figure qui revenait de texte en texte : celle de femmes résistantes, qui fascinent les hommes et se lancent dans des combats d'idées violents. Le parti, lui, dénonçait l'exploitation du paysan par les chefs coutumiers autant que par les maisons de commerce françaises. Ses adversaires du RDA le disaient communiste ; son programme parlait de « contradictions » de la société nigérienne et de « féodaux ».
Le Sawaba gouvernait. Le député de Zinder avait vingt-cinq ans, une tribune, un journal et un siège à Dakar.
Niger, septembre 1958.
En 1958, le général de Gaulle revint au pouvoir à Paris et soumit aux colonies d'Afrique, le 28 septembre, un référendum : celles qui voteraient oui entreraient dans une Communauté avec la France, celles qui voteraient non deviendraient indépendantes sur-le-champ et perdraient toute aide française. Avec la Guinée de Sékou Touré, le Sawaba fut le seul parti au pouvoir en Afrique de l'Ouest à faire campagne pour le non, et il y jeta les moyens de l'État ; ses militants s'en prirent aussi physiquement à leurs adversaires. À la fin du mois d'août, Djibo Bakary demanda que le refrain de l'indépendance résonne de Téra à N'Guigmi, dans chaque village et dans chaque case, et il dénonça le chantage de la France. À Paris, on s'inquiétait. Des rapports des renseignements français, conservés aujourd'hui aux Archives nationales d'outre-mer d'Aix-en-Provence, redoutaient que, si l'on ne faisait rien, les chefs traditionnels suivent le Sawaba et que le peuple suive le charismatique Djibo Bakary.
Paris envoya un administrateur corse que l'on surnommait le Bulldozer, Don Jean Colombani. Il fit venir des forces paramilitaires d'Algérie et finança une campagne pour le oui. Des avions larguèrent des tracts sur les villages. Selon l'historien nigérien Mamoudou Djibo, ils menaçaient de mort ou de bombardement les communautés qui voteraient non, et ils prévenaient : « Djibo Bakary va vous vendre aux communistes. » Le 19 septembre 1958, neuf jours avant le scrutin, Colombani destitua Bakary et retira au Sawaba ses pouvoirs de gouvernement. Le 28 septembre, à peine plus d'un tiers des électeurs votèrent, et le oui l'emporta avec environ les trois quarts des suffrages. Mamoudou Djibo conclut que le vote avait été truqué.
Il restait au Sawaba une chance de revenir par les urnes : des élections territoriales furent fixées au mois de décembre. À Zinder, Abdoulaye Mamani se présenta.
En décembre 1958, à Zinder, le député du Sawaba avait un adversaire de poids.
Share this chapter