Le prisonnier qui inventa l'héroïne du Niger · Chapitre 1
Le prisonnier qui inventa l'héroïne du Niger
Le visiteur de Yantala
Banjul, Gambie, 14 juillet 2004.
Le soir était doux dans les jardins de l'hôtel Kairaba, et l'air sentait la mer. Un colloque sur la littérature orale avait réuni là des chercheurs de plusieurs pays, et parmi eux un Français, docteur en philosophie, qui avait passé sa carrière dans les universités d'Afrique : Bangui, Niamey, Djibouti, et maintenant la Gambie. Il s'appelait Jean-Dominique Pénel. Ce soir-là, une universitaire de Niamey, Antoinette Tidjani Alou, arrivée du Niger la veille, vint lui parler. Elle préparait pour une revue sud-africaine un numéro spécial sur la littérature nigérienne, et elle lui proposa d'y écrire un article sur Abdoulaye Mamani, sans souci d'analyse savante, en laissant venir les souvenirs, comme son cœur le lui dicterait.
Pénel accepta sur-le-champ. Il raconta plus tard pourquoi : il avait envers cet homme une dette de reconnaissance qu'il n'était jamais parvenu à payer tout à fait. Il avait quitté le Niger douze ans plus tôt. Pour s'acquitter, il remonta à son arrivée à Niamey.
Niamey, 1982.
Il venait de passer quatorze ans en Centrafrique, dans une Afrique où la forêt et les gens lui avaient paru exubérants, et le Niger le dérouta. Le paysage l'écrasait par son immensité et sa sécheresse, et les gens lui semblaient réservés, distants. L'austérité du régime militaire du président Seyni Kountché, au pouvoir depuis huit ans, renforçait la réserve habituelle des Nigériens envers les étrangers. À la faculté des lettres de l'université de Niamey, mieux équipée que celle de Bangui, il faisait son métier ; en dehors, il se sentait au bord d'une communauté avec laquelle il vivait sans rien échanger. Pendant un temps, il se demanda s'il sortirait jamais de cet isolement.
Deux hommes l'en tirèrent. Le premier était un compatriote, le cinéaste et ethnologue Jean Rouch, qui arpentait le Niger depuis 1941 et que Pénel voyait rire et bavarder avec des Nigériens qu'il avait crus hautains. Le second fut un Nigérien. Un jour, sans invitation ni protocole, un homme qui avait passé la cinquantaine frappa au portail de sa maison, dans le quartier de Yantala, et entra simplement. Il arrivait de Zinder, la grande ville de l'Est, où il vivait, et il revint chaque fois qu'un voyage l'amenait dans la capitale.
C'était Abdoulaye Mamani. Par lui, Pénel entra dans la société littéraire du Niger et noua peu à peu des liens avec d'autres écrivains ; par lui aussi, il découvrit ce qu'il appela un étonnant destin.
Niamey, années 1980.
Le visiteur connaissait un monde considérable. Il avait été député et grand conseiller de l'Afrique occidentale française, l'assemblée qui siégeait à Dakar pour toutes les colonies de la fédération. Il avait milité dans le Sawaba, le parti de gauche que la France avait écarté du pouvoir en 1958, et il en avait payé le prix : quatorze ans d'exil, de 1960 à 1974, dans le Ghana de Kwame Nkrumah, dans le Mali de Modibo Keïta, et dans l'Algérie d'Ahmed Ben Bella et de Houari Boumédiène. Il avait connu la prison. Il avait rencontré des écrivains, des hommes politiques, des exilés de tous les continents. Il raconta à Pénel qu'il avait fréquenté, dans des rencontres d'écrivains au Nigeria, à Paris, à Rome ou à La Havane, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, David Diop, le jeune Wole Soyinka qu'il trouvait alors « un peu marginal », les Haïtiens René Depestre et Boukman, René Maran, Édouard Glissant, Guy Tirolien, et des Italiens progressistes. Cette vie errante lui avait donné une ouverture d'esprit qui le distinguait de beaucoup d'auteurs de son pays. De l'exil et de la prison, il avait gardé une manière de recevoir les coups : quels qu'ils soient, il les encaissait, ou il essayait, et Pénel ne le vit jamais se laisser écraser par les événements, même les plus désagréables.
Il ne racontait pas sa vie d'un seul tenant. Pénel l'interrogea plusieurs fois sur les mêmes épisodes, et à chaque fois l'homme ajoutait un détail qu'il n'avait pas donné la fois précédente. Les récits ne se contredisaient pas, ils se complétaient. Pénel le décrivit comme un homme réservé et discret, que tout le monde appelait tantôt Abdoulaye Mamani, tantôt Mamani Abdoulaye, à la manière administrative française qui met le nom de famille en tête, qui ne se livrait jamais d'un coup, et se demanda si ce n'était pas là un effet de l'exil.
Son œuvre avait la même allure fuyante. Un jour, Mamani lui prêta un exemplaire d'Éboniques, un recueil de poèmes qu'il illustrait de ses propres dessins et qu'il disait publié ; ce n'était pas un livre, mais une sorte de manuscrit, que Pénel photocopia avant de le rendre. Une autre fois, il lui remit la maquette d'une Anthologie de la poésie de combat, sans que Pénel parvienne jamais à savoir si elle avait été imprimée : les indications de l'auteur restaient trop vagues. Il parlait aussi d'une pièce intitulée La ballade du mauvais larron et de textes pour enfants, que personne ne vit. Pendant ses années en Algérie, il avait beaucoup écrit pour les services culturels algériens, son employeur, et il considérait que ces textes appartenaient à l'Algérie.
Les dunes de la rive droite du fleuve, face à Niamey.
Pénel trouva Éboniques très beau, et il voulut le faire connaître. Le comédien ivoirien Sidiki Bakaba était venu donner un stage au centre culturel franco-nigérien de Niamey ; Pénel lui montra le texte, et Bakaba, une fois sa lecture faite, accepta de le dire devant une caméra, dans les dunes, de l'autre côté du fleuve. Pour le tournage, on loua un camion de Nigelec, la société d'électricité, équipé pour planter des poteaux. Le camion s'enlisa dans le sable, et le projet fut abandonné.
Pénel ne renonça pas. Il enregistra lui-même le poème sur une bande magnétique, demanda à un musicien nigérien, Mamane Sani, de composer une musique qui suive les mouvements du texte, et à une jeune danseuse de la troupe Mazari de créer une chorégraphie sur cette musique. Il ne restait qu'à filmer l'ensemble, peu avant son départ définitif du Niger. Le jour venu, le cameraman ne vint pas.
Plus tard, il voulut consacrer à Mamani un documentaire vidéo, comme celui qu'il avait monté avec le réalisateur Jean-Pierre Kaba sur l'actrice Zalika Souley. Un entretien d'environ une heure et demie fut filmé. Le film ne fut jamais monté.
Niamey, 27 janvier 1989.
Il restait une bande. Lors d'un des séjours de Mamani à Niamey, Pénel avait eu l'idée d'enregistrer leur conversation, et Mamani avait accepté. Ce 27 janvier 1989, le magnétophone tourna. De cet entretien naquit tout un projet : Pénel décida d'enregistrer aussi d'autres écrivains, en français ou dans les langues du Niger, et il en tira trois volumes intitulés Rencontre, publiés à Niamey par les éditions du Ténéré. L'entretien avec Mamani ouvrit le premier, en 1990. Quand Pénel lui en offrit un exemplaire, Mamani le lut et trouva certains passages mal exprimés : Pénel, par respect pour l'oral, avait trop peu corrigé, et des fautes de frappe s'y étaient glissées. Aucun des autres auteurs ne se plaignit. Pénel en eut honte longtemps.
Les mots, pourtant, étaient sur la bande. Ce jour-là, Pénel interrogea Mamani sur le livre que tout le Niger connaissait, celui que le cinéma avait porté jusqu'au grand prix de Ouagadougou : un roman sur une reine.
Ce que Mamani répondit, il ne l'avait jamais caché. Mais ce qu'il répondit commençait à Zinder, en 1932.
Sur la bande de 1989, Mamani parla d'une reine.
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