La patrie ou la mort · Chapitre 2
La patrie ou la mort
Deux repas et dix litres
4 août 1984. Un an jour pour jour après le coup d'État, la République de Haute-Volta cessa d'exister.
Le nom que la colonisation avait donné au pays, emprunté aux fleuves qui le traversent, disparut. Le pays s'appela désormais Burkina Faso, un nom forgé dans deux de ses langues, le mooré et le dioula, et qui signifie à peu près la patrie des hommes intègres. Il eut un drapeau neuf, des armoiries neuves et un hymne neuf, le Ditanyè, que le président avait écrit lui-même. Il était guitariste.
Un chef d'État qui rebaptise son pays « le pays des hommes intègres » se crée une obligation redoutable, puisque la moindre montre en or démentirait le nom du pays.
Il la tint, et d'une manière qui fit le tour du monde.
Découvrant que ses ministres se déplaçaient en voitures de luxe, il vendit le parc de Mercedes du gouvernement et imposa comme véhicule de fonction la Renault 5, la voiture la moins chère vendue dans le pays. Il supprima les billets d'avion en première classe et les chauffeurs de l'État, baissa les salaires des ministres et des hauts fonctionnaires, le sien compris, et refusa la climatisation dans son bureau, au motif qu'une poignée de Burkinabè seulement y avaient accès. Les traitements de la fonction publique furent ponctionnés de cinq à douze pour cent ; dans le même mouvement, les loyers furent déclarés gratuits pendant un an.
Quand on lui demanda pourquoi son portrait n'était pas accroché dans les bâtiments publics, comme celui de presque tous les chefs d'État du continent, il répondit : « Il y a sept millions de Thomas Sankara. »
Il y eut aussi le tissu.
Les fonctionnaires furent invités à porter le Faso dan fani, le coton tissé et cousu au pays. La mesure avait l'air folklorique, et elle ne l'était pas : en habillant l'administration en local, elle créait un marché, si bien que de nombreuses femmes se mirent à tisser chez elles et gagnèrent, souvent pour la première fois, un revenu à elles.
Sa ligne, il l'avait fixée dès son arrivée :
« Refuser l'état de survie, desserrer les pressions, libérer nos campagnes d'un immobilisme moyenâgeux ou d'une régression, démocratiser notre société, ouvrir les esprits sur un univers de responsabilité collective pour oser inventer l'avenir. »
Restait la question que personne ne posait à un chef d'État de cette époque : que possédait-il, exactement ?
Le 19 février 1987, Thomas Sankara fut le premier convoqué devant la Commission du peuple chargée de la prévention contre la corruption. Il vint, et il énuméra. Un réfrigérateur, dont le congélateur était en panne. Trois guitares. Deux téléviseurs et un magnétoscope, dont un dans son bureau. Une bibliothèque. Une voiture. Quatre vélos.
Il vivait de son salaire, cent trente-huit mille sept cent trente-six francs CFA, environ deux cents euros, auxquels s'ajoutaient les cent quatre-vingt-douze mille six cent quatre-vingt-dix-huit francs du salaire de sa femme. Une autre source parle d'un traitement de quatre cent cinquante dollars par mois ; l'ordre de grandeur est le même.
Il lui restait huit mois à vivre.
25 novembre 1984. Le pays lança ce qu'il appela l'opération « vaccination commando ».
Le mot était militaire, et la méthode aussi. On ne demandait pas aux familles de venir : on allait dans les villages, on s'installait, on vaccinait, on repartait. En quinze jours, deux millions cinq cent soixante mille enfants de neuf mois à quatorze ans furent vaccinés contre la rougeole, la méningite et la fièvre jaune, et pas seulement de petits Burkinabè, puisqu'on vaccina aussi les enfants des pays voisins trouvés sur le passage. Les comités de défense de la révolution portaient l'opération de quartier en quartier.
Pendant ces quatre années, la mortalité infantile passa d'environ vingt et un pour cent à quatorze et demi, et le Burkina Faso fut le premier gouvernement africain à reconnaître publiquement le sida comme une menace majeure pour le continent.
1ᵉʳ février 1985. Commença la « bataille du rail ».
L'unique voie ferrée du pays montait d'Abidjan jusqu'à Ouagadougou, et s'y arrêtait. Le gouvernement voulait la prolonger vers le nord, jusqu'à Tambao, près de la frontière du Niger, où dormait le plus grand gisement de manganèse de la région, faute de route pour l'atteindre. Un chemin de fer, d'ordinaire, suppose des prêts, des ingénieurs étrangers et des années de négociation. Celui-là fut confié aux habitants. Dans les villages situés sur le tracé, des équipes de volontaires rivalisèrent pour dégager le remblai et poser les rails, et ils posèrent ainsi une centaine de kilomètres de voie, de Ouagadougou à Kaya. Le chantier s'arrêta le 15 octobre 1987.
Dans le même temps, on planta. L'opération de récolte populaire des pépinières forestières approvisionna sept mille pépinières villageoises, et plusieurs millions d'arbres furent mis en terre contre l'avancée du désert. Chaque événement heureux, mariage, baptême, remise de décoration ou visite d'une personnalité, se célébrait désormais par une plantation d'arbres. Pour saluer l'année 1986, les écoliers et les étudiants de Ouagadougou construisirent de leurs mains plus de trois mille cinq cents foyers améliorés, qui brûlaient moins de bois, et les offrirent à leurs mères ; les femmes en avaient fabriqué quatre-vingt mille en deux ans. Le droit d'acheter ou de louer l'un des logements publics bâtis depuis 1983 fut soumis à la promesse de planter des arbres et de les soigner comme la prunelle de ses yeux, et ceux qui oublièrent leur promesse furent expulsés par les comités de défense de la révolution. On creusa des puits, on bâtit des retenues d'eau, souvent de la main des paysans, et l'on ouvrit des briqueteries pour construire du logement en dur.
Il y eut aussi ce que ce pouvoir fit pour les femmes.
Dès 1983, des femmes furent nommées ministres et hautes fonctionnaires ; en 1986, cinq des vingt-cinq ministres étaient des femmes. Sankara fut le premier chef d'État africain à en nommer à des postes ministériels de premier plan, et il les recruta activement dans l'armée. Le gouvernement interdit l'excision, s'attaqua au mariage forcé, à la dot et au lévirat, et lança des campagnes d'alphabétisation qui leur étaient destinées. Certaines mesures frappèrent les esprits, comme ces journées où les hommes furent envoyés faire le marché à la place de leurs épouses.
Le 8 mars 1987, devant des milliers de femmes réunies à Ouagadougou, il dit :
« Que jamais mes yeux ne voient une société, que jamais mes pas ne me transportent dans une société où la moitié du peuple est maintenue dans le silence. »
Et il posa la règle qui donna son titre au discours : « Il n'y a pas de révolution sociale véritable que lorsque la femme est libérée. »
De la démocratie, il avait une idée à lui, qui éclaire une bonne part de ce qui suivit : « Le bulletin de vote et un appareil électoral ne signifient pas, par eux-mêmes, qu'il existe une démocratie. Ceux qui organisent des élections de temps à autre, et ne se préoccupent du peuple qu'avant chaque acte électoral, n'ont pas un système réellement démocratique. »
En 1986, le Burkina Faso atteignit l'objectif qu'il s'était fixé : deux repas et dix litres d'eau par jour et par personne.
Le rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l'alimentation le résuma plus tard d'une phrase :
« Il a vaincu la faim : il a fait que le Burkina, en quatre ans, est devenu alimentairement autosuffisant. »
Seulement, dans le pays même où l'on construisait des écoles, des milliers d'instituteurs n'avaient plus le droit d'y enseigner.
Ils avaient fait grève trois jours, en mars 1984, et on les avait révoqués en bloc.
Sept hommes fusillés sous un baobab, des tribunaux sans avocat, et un pouvoir qui se croyait menacé.
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