La patrie ou la mort · Chapitre 1
La patrie ou la mort
La chaise vide
Ouagadougou, lundi 11 octobre 2021.
On jugeait dans une salle des banquets, parce qu'aucun palais de justice du pays n'était assez grand. Il fallait plusieurs centaines de places, un lieu que l'on puisse sécuriser, et de quoi faire entrer les familles ; on avait donc pris la plus vaste salle disponible, et le frère de l'accusé principal s'en moqua publiquement, comme si le décor jugeait d'avance de ce qui allait s'y dire.
Le président du tribunal était un civil, maître Urbain Méda, entouré d'assesseurs tous militaires. Quatorze accusés furent appelés, dont deux qui ne viendraient jamais.
Le premier d'entre eux manquait.
Blaise Compaoré, président du Burkina Faso pendant vingt-sept ans, vivait à Abidjan depuis 2014, et la Côte d'Ivoire n'exécutait pas le mandat d'arrêt international lancé contre lui. Ses avocats parlaient d'un « simulacre de procès, un procès politique » ; l'un d'eux, maître Pierre-Olivier Sur, le dit sans avoir assisté à une seule audience.
Le procès s'ouvrit donc sur une chaise vide.
Ce que ce tribunal devait juger tenait d'abord dans un document administratif.
Quelques jours après le 15 octobre 1987, la presse burkinabè avait publié le certificat de décès du président Thomas Sankara. Il y était écrit qu'il était mort de mort naturelle.
Vingt-huit ans plus tard, une expertise balistique constata que le corps présumé de Thomas Sankara était criblé de balles.
Entre ces deux mentions, « mort naturelle » et « criblé de balles », il y avait trente-quatre ans de silence d'État, une veuve en exil, une tombe ouverte sans que l'ADN parle, un pays qui avait chassé son président, et enfin cette salle des banquets.
Ce 15 octobre 1987, au Conseil de l'Entente, le siège du pouvoir à Ouagadougou, treize personnes avaient été tuées. Le président en faisait partie ; les douze autres étaient ses collaborateurs, ses gardes, un gendarme et son chauffeur. Pendant trente-quatre ans, on avait dit « Sankara et douze autres », et les noms de ces douze-là allaient enfin être prononcés dans la salle.
L'avocate des parties civiles Anta Guissé, qui plaida pour les familles, résuma ce que fut ce jour-là : « Ce fut un bain de sang sous la forme d'une exécution en règle. » Elle ajouta ce que tout le monde savait sans tout à fait y croire, que l'homme accusé de l'avoir ordonné était le meilleur ami de la victime, ce qui, disait-elle, « ajoute une dimension un peu shakespearienne ».
Six mois d'audience plus tard, après avoir écouté les témoins d'une révolution qui avait aussi fusillé, révoqué et emprisonné, elle résumerait l'homme en une phrase où rien n'était retranché :
« Il y avait certainement les erreurs de la révolution, mais on ne peut pas enlever à Sankara qu'il était d'une extrême probité. »
L'histoire avait commencé loin de cette salle, et sans rien d'héroïque.
Un garçon né en 1949 dans une petite ville du plateau mossi. Un père qui avait porté l'uniforme français et connu les camps de prisonniers allemands. Et, près de quarante ans plus tard, devant tous les chefs d'État africains réunis, ce fils-là parlant d'une dette que l'Europe n'avait jamais remboursée : celle du sang que l'Afrique avait versé pour la sauver.
Yako, Haute-Volta, le 21 décembre 1949. Un garçon naquit, que l'on prénomma Thomas Isidore Noël.
Le père, Joseph, était silmi-mossi ; la mère, Marguerite, était mossi et venait de Ziniaré. Le ménage était modeste, mais le père avait été soldat de l'armée française et prisonnier de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale, avant de devenir infirmier-gendarme. Ce métier lui valut des affectations successives dans plusieurs régions du pays, et la solde d'un gendarme suffit à tenir ses enfants juste au-dessus de la grande pauvreté où vivaient alors la plupart des Voltaïques.
Le fils grandit ainsi entre les valeurs militaires du père et la religion chrétienne de la maison.
Il fut bon élève. Il fit le collège à Bobo-Dioulasso, au lycée Ouezzin Coulibaly, et la seconde jusqu'au baccalauréat à Ouagadougou, au Prytanée militaire de Kadiogo, où il côtoya des fils de colons. Il jouait de la guitare dans un orchestre, le Tout-à-Coup Jazz.
Il servait la messe, si bien que les prêtres le remarquèrent et lui proposèrent le séminaire. Il refusa.
Après une formation d'officier à l'École militaire interarmes de Yaoundé, au Cameroun, il partit en octobre 1969 pour Madagascar, à l'Académie militaire d'Antsirabe.
Il y étudia ce qu'on n'apprenait pas dans une caserne ordinaire : les sciences politiques, l'économie politique, le français, et les sciences agricoles. Il y lut Marx et Lénine, et ces lectures marquèrent durablement ses convictions.
Surtout, il y vit un peuple renverser un pouvoir. En 1972, la rue malgache fit tomber le régime de Philibert Tsiranana, et le jeune officier voltaïque en tira une idée qu'il ne lâcha plus, celle d'une révolution démocratique et populaire.
Rentré au pays sous-lieutenant, il fut affecté à la formation des jeunes recrues, et il s'y fit remarquer en ajoutant ce que personne n'avait demandé : un enseignement sur les droits et les devoirs du citoyen. Il voulait des soldats formés politiquement, et il avait pour l'expliquer une formule qu'il répétait volontiers : « sans formation patriotique, un militaire n'est qu'un criminel en puissance ».
En 1974, un conflit frontalier opposa la Haute-Volta au Mali. Il s'y battit, et sa conduite le rendit célèbre dans tout le pays. À vingt-cinq ans, il était un héros militaire.
Des années plus tard, il renia cette guerre.
Il la qualifia d'inutile et injuste, et ses biographes virent dans ce reniement la marque d'une conscience politique en train de se former. Un officier africain des années 1970 tenait sa carrière de sa gloire militaire ; lui déclara publiquement que la sienne ne valait rien.
L'armée lui confia bientôt un camp d'entraînement de commandos, dans une petite ville du sud appelée Pô. C'est là qu'il se lia aux trois hommes avec lesquels il allait prendre le pouvoir.
Pô, 1976.
Thomas Sankara prit le commandement du Centre national d'entraînement commando, au sud de Ouagadougou. Un centre de commandos est une troupe d'élite, liée à son chef plus qu'à l'organigramme ; sept ans plus tard, cette garnison-là marcherait sur la capitale.
Sous la présidence du colonel Saye Zerbo, de jeunes officiers formèrent une organisation secrète, le ROC, le Regroupement des officiers communistes. Les plus connus étaient quatre : Henri Zongo, Jean-Baptiste Boukary Lingani, Blaise Compaoré et Sankara lui-même.
Le premier et le deuxième seraient fusillés le même mois de 1989. Le troisième serait condamné en 2022 à la prison à vie pour l'assassinat du quatrième.
Septembre 1981. On lui offrit un portefeuille, celui de secrétaire d'État à l'Information dans le gouvernement militaire de Saye Zerbo, et il accepta.
Il tint sept mois. Le 12 avril 1982, il démissionna. On lui prête ce jour-là une formule qui court dans tous les hommages, « Malheur à ceux qui bâillonnent le peuple », et qu'aucune des sources consultées ne permet de certifier mot pour mot. La date, elle, est sûre, et la suite aussi : le 14 mai 1982, il fut arrêté à Dédougou.
Les régimes se succédaient vite. Le 11 janvier 1983, l'officier arrêté huit mois plus tôt devint Premier ministre, parce que l'aile de l'armée qu'on disait progressiste avait pris l'avantage.
Il ne prit aucune précaution. Il se prononça ouvertement pour la rupture de ce qu'il appelait le rapport néocolonial entre la Haute-Volta et la France, et un Premier ministre de trente-trois ans qui tenait ce langage, en Afrique de l'Ouest, en 1983, ne pouvait pas durer.
Le 17 mai 1983, il fut arrêté et placé en résidence surveillée.
Ce qui suivit, personne ne l'avait prévu.
Les gens sortirent. Des manifestations, soutenues par les partis de gauche et les syndicats, réclamèrent sa libération et finirent par l'obtenir. Le 4 août 1983, la garnison de Pô se souleva à son tour, et ses commandos entrèrent dans Ouagadougou au milieu d'une foule en liesse.
Le coup d'État réussit. Thomas Sankara fut porté à la présidence du Conseil national de la révolution. Il avait trente-trois ans.
Restait à dire qui avait conduit cette colonne : qui avait fait sortir la garnison de Pô, qui l'avait menée sur la capitale, qui avait délivré le prisonnier et l'avait installé au pouvoir.
C'était son ami, celui que les quatre du ROC tenaient pour un frère d'armes, celui qui allait être son numéro deux pendant quatre ans.
C'était Blaise Compaoré.
Un an plus tard, jour pour jour, le pays changea de nom.
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