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The lake that killed 1,746 people in one night · Chapter 2
The lake that killed 1,746 people in one night
L'antilope sur la bicyclette
Route de Wum à Nyos, vendredi 22 août 1986, au matin.
Emmanuel Ngu Mbi pédalait vers Subum, où se trouvait le centre de santé qu'il dirigeait. La route montait de Wum vers les villages du lac par des pistes que les averses de la veille avaient détrempées. Quand il arriva à hauteur de Cha, il sentit une odeur étrange. La tête lui tourna, et il tomba sans connaissance au bord du chemin.
Il se réveilla à huit heures trente-cinq et reprit la route. L'historien camerounais Forka Leypey Mathew Fomine reconstitua plus tard ce trajet étape par étape, d'après le témoignage d'un collègue de Ngu Mbi recueilli à Wum en 2008. Un peu plus loin, une antilope gisait à côté de la route. L'homme se dit qu'il serait dommage de la laisser perdre, l'attacha sur sa bicyclette et continua. Plus loin encore, il vit deux rats morts, un chien mort, d'autres bêtes encore, et il se demanda si la foudre était tombée : quand elle frappe le sol, il n'était pas rare que les animaux alentour soient tués d'un coup. Il arriva enfin devant un groupe de cases de Nyos, avec l'idée de demander à quelqu'un ce qui était arrivé aux animaux.
Il ne trouva personne en vie.
Il jeta sa bicyclette et courut jusqu'à Wum. Il y arriva à dix heures quarante et alla tout droit trouver son supérieur, Anthony Wango Wabua, adjoint au chef du service de médecine préventive, qui prévint le médecin, le préfet de la Menchum et la sécurité publique. La sécurité publique envoya un message au gouverneur de la province du Nord-Ouest, qui informa la présidence de la République.
Le magazine Time raconta la même scène deux semaines plus tard, avec une différence : dans sa version, l'employé du gouvernement roulait à moto, et la nouvelle n'atteignit Wum que tard dans l'après-midi. Les deux versions gardaient l'antilope.
Subum, vendredi 22 août 1986.
À Subum, Joseph Nkwain était resté au sol toute la nuit. Il raconta la suite lui-même :
« Je suis resté là jusqu'à neuf heures du matin, jusqu'à ce qu'un ami vienne frapper à ma porte. […] J'ai été surpris de voir que mon pantalon était rouge, avec des taches comme du miel. J'ai vu une sorte de substance pâteuse sur mon corps. »
Ses bras étaient blessés, sans qu'il sache comment. Il crut que sa fille dormait encore.
Il n'était pas un cas isolé. Les survivants se réveillèrent entre six et trente-six heures après avoir perdu connaissance, faibles et désorientés. Beaucoup trouvèrent les lampes éteintes avec encore de l'huile dedans. Les médecins qui les examinèrent les jours suivants reconnurent, sur la peau de beaucoup d'entre eux, des plaies qu'ils connaissaient bien : non pas des brûlures chimiques, comme on le crut d'abord, mais des escarres, celles qui se forment quand un corps reste trop longtemps couché dans la même position, comme après un coma. Certains souffraient d'une paralysie passagère pour la même raison. Quelques-uns, tombés près d'un foyer encore chaud, s'étaient brûlés sans se réveiller.
Ce qui frappa le plus les enquêteurs, c'était la façon dont la mort avait choisi. Elle n'avait pas frappé partout pareil, mais par nappes, selon le relief. À Nyos, dans un enclos, quatre chèvres sur cinq étaient mortes ; dans une maison voisine, quatre membres d'une famille de neuf avaient survécu. Le bétail des creux avait péri, tandis que celui des hauteurs paissait normalement. Les oiseaux et les insectes disparurent pendant au moins quarante-huit heures, mais les plantes, elles, n'avaient rien. À la maternité de Subum, toutes les femmes et tous les nouveau-nés installés à l'étage avaient survécu, presque indemnes, alors que le reste du village était mort ou gravement atteint. Un escalier avait suffi.
Un autre rescapé, Ndong Frederick Bah, se réveilla seul de sa famille. « Nous étions neuf à aller nous coucher ce soir-là, et je suis le seul survivant de la famille », dirait-il quarante ans plus tard. Le lendemain, des gens qui avaient entendu parler de la catastrophe vinrent le chercher.
De Subum à Wum, vendredi 22 août 1986, l'après-midi.
Dans l'après-midi, Joseph Nkwain alla voir ses voisins.
« Ils étaient tous morts. J'ai décidé de partir… la plus grande partie de ma famille était à Wum… J'ai pris ma moto… En traversant Nyos, je n'ai vu aucun signe d'aucun être vivant… Quand je suis arrivé à Wum, j'étais incapable de marcher, même de parler… mon corps était complètement faible. »
Il traversa en plein jour une région habitée, sur des kilomètres de piste, et ne croisa ni un homme, ni une femme, ni un enfant, ni une chèvre, ni un oiseau. Sa fille ne s'était pas réveillée. Il l'apprit plus tard.
À Subum, Peter Sam Kinbi, quarante-deux ans, avait lui aussi repris connaissance. Il le raconta à l'envoyée de Time dans le pidgin de la région : « Vous allez dans une concession, ils sont tous finis. Vous allez dans une autre, il reste un homme et peut-être un enfant vivants. […] Ma femme, mes six enfants, tous morts. » Son voisin Chia David Wambong se souvenait d'une sensation de chaleur, comme s'il avait été ivre ; deux semaines plus tard, il n'avait toujours pas retrouvé la sensibilité d'un côté de son corps.
Tang Augustine, secrétaire d'une coopérative alimentaire, enterra le lendemain de la catastrophe son père, son frère et sa sœur. Plus de la moitié des habitants de son village étaient morts. Un mois plus tard, il ne possédait que les vêtements qu'il portait en fuyant. « Nous savons que nous ne pouvons pas retourner là-bas, parce que nous voyons que l'endroit n'est pas bon. Il n'y a plus personne. Le gouvernement devra nous dire quoi faire. »
Ce vendredi, des gens des villages épargnés commencèrent à descendre dans la vallée pour chercher les vivants et enterrer les morts. Ils n'avaient aucune idée de ce qui avait tué. Certains, terrifiés, avaient fui dans la forêt. D'autres hésitaient à approcher, de peur que la chose ne soit encore là.
Au-dessus de la vallée de Nyos, samedi 23 août 1986, au matin.
Le reste du monde n'apprit rien avant le samedi matin. Ce jour-là, deux pilotes d'Helimission, un service d'hélicoptères missionnaire suisse, Dean Yeoman et Steve Bartalsky, survolèrent la zone et se posèrent. Ils furent parmi les premiers étrangers à entrer dans les villages, et ce qu'ils décrivirent fut consigné plus tard dans le rapport scientifique : des maisons où rien n'était renversé, aucun meuble déplacé, aucun objet en désordre, et beaucoup de gens retrouvés dans leur lit, encore sous leurs couvertures. Dehors, les bêtes étaient mortes là où elles se tenaient, en troupeaux, sans s'être dispersées. Les pilotes photographièrent et filmèrent ce qu'ils voyaient, et donnèrent l'alerte.
Ni eux ni ceux qui montèrent vers le lac ce samedi et le dimanche ne ressentirent la moindre gêne pour respirer. L'air était redevenu de l'air.
Ce même 23 août, la présidence de la République fit diffuser à la radio un communiqué qui informait la nation de la mort de quarante personnes à la suite de l'explosion d'un gaz. L'historien Fomine avança plus tard deux raisons à ce chiffre : le manque de statistiques fiables dans les premières heures, et la crainte du gouvernement qu'un bilan réel ne provoque des tensions. Le même jour, le président Paul Biya envoya sur place une équipe médicale conduite par le directeur de la santé au ministère, Lazare Kaptue, avec cinq autres médecins.
Le village de Nyos, d'après les premiers reportages, comptait près de mille deux cents habitants. On pensait que quatre seulement avaient survécu, dont une femme et son enfant.
Quarante, disait la radio.
À Yaoundé, on parlait de quarante morts. Dans la vallée, on venait de commencer à creuser.
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