Le lac qui tua 1 746 personnes en une nuit · Chapitre 1
Le lac qui tua 1 746 personnes en une nuit
Jour de marché à Nyos
Vallée de Nyos, Nord-Ouest du Cameroun, jeudi 21 août 1986.
Ce jeudi-là était jour de marché dans la vallée de Nyos. Le marché attirait des gens de toute la région et d'au-delà, des éleveurs, des cultivateurs, des commerçants, et il arrivait que des visiteurs montent jusqu'au lac pour le seul plaisir de le voir. Quarante ans plus tard, le onzième chef traditionnel de Nyos, le fon Kimbi Richard Chuh, se souvenait encore que tout avait commencé après une journée de marché ordinaire, et que le village d'alors était un lieu prospère, qu'on ne pouvait comparer à rien de ce qui vint ensuite.
La vallée était riche, et on le savait jusqu'à Wum, le chef-lieu du département de la Menchum. Un responsable de l'organisme de développement de la région le dirait aux journalistes quelques jours plus tard : les cultivateurs d'ici étaient célèbres, ils faisaient de belles récoltes et du bétail en bonne santé, et leurs fermes étaient les meilleures de toute la région. On y cultivait le maïs, le manioc, l'igname, l'arachide et le soja. Sur les collines, des éleveurs peuls menaient leurs zébus blancs. Les villageois bum et les familles peules vivaient côte à côte, dans les hameaux de Nyos, de Cha, de Kam et de Subum, dans les vallées en contrebas du lac. Le seul village de Nyos comptait près de mille deux cents habitants.
Au-dessus d'eux, à un peu plus de trois cents kilomètres au nord-ouest de Yaoundé, se trouvait le lac. Il occupait le cratère d'un ancien volcan, un cratère jeune, creusé par une explosion quelques siècles plus tôt seulement, et il mesurait un peu moins de deux kilomètres de long sur un peu plus d'un kilomètre de large. Son eau était d'un bleu profond. Les gens d'alentour l'appelaient, avec une sorte d'affection, le « bon lac ». Le cratère appartenait à une longue chaîne de volcans, la ligne du Cameroun, qui court sur mille six cents kilomètres depuis les îles du golfe de Guinée jusqu'au nord-ouest du pays. Autour du lac sourdaient des sources d'eau gazeuse dont la tradition locale disait qu'elles tuaient souvent les grenouilles et les oiseaux qui s'en approchaient. Au nord, ses eaux s'échappaient par une étroite levée de cendres volcaniques, large d'une quarantaine de mètres, avant de plonger par une cascade de trente-cinq à quarante mètres dans le torrent qui traversait le village de Nyos.
Personne ne savait ce que le lac contenait au fond. Un an plus tôt, le 8 mai 1985, un jeune chercheur américain de l'université Duke, George Kling, était venu y prélever de l'eau : il étudiait la chimie des lacs de cratère du Cameroun. Il avait analysé l'eau de la surface, qui ne montrait rien d'inquiétant. L'eau profonde, à plus de deux cents mètres, ne fut jamais analysée avant cette nuit d'août : sa composition d'alors resta inconnue.
Les villages autour du lac, jeudi 21 août 1986, vers vingt et une heures trente.
C'était la saison des pluies, et la soirée commença comme commencent les soirées de saison des pluies : par de lourdes averses et des orages. Vers vingt et une heures trente, le ciel se calma. L'air était frais, presque froid. La mission scientifique américaine qui reconstitua la soirée nota que la plupart des gens vaquaient alors à leurs occupations ordinaires du soir. Des familles finissaient de manger et se préparaient pour la nuit ; dans les cases, on avait allumé les lampes à huile. Denis Kwanga, qui vivait dans la zone, se souviendrait d'une soirée froide et humide, où chacun alla se coucher sans le moindre souci, et d'un calme si profond qu'on n'entendait même pas un oiseau.
Ce fut à ce moment qu'arriva le bruit.
Les survivants le décrivirent comme une série de grondements sourds, venus du haut de la vallée, qui durèrent peut-être quinze à vingt secondes. Certains crurent à un glissement de terrain, d'autres à une explosion, d'autres encore au tonnerre au loin. Tsang Emelda Njah avait cinq ans. Elle se rappelait que la maison avait été secouée par une forte vibration, que la famille avait cru que la maison allait s'effondrer, et que tout le monde s'était enfui en courant, sans savoir de quoi. Les heures varient selon les souvenirs : la mission américaine retint vingt et une heures trente, le magazine Time écrivit « entre vingt et une heures et vingt-trois heures », et le fon Kimbi Richard, quarante ans plus tard, parlait d'environ vingt-trois heures.
Un seul homme vit quelque chose. Il se trouvait sur les hauteurs, au-dessus du lac. Il entendit d'abord un bouillonnement, marcha jusqu'à un meilleur point de vue, et vit un nuage blanc s'élever de l'eau, tandis qu'une grande vague déferlait sur la rive sud. Le fon Kimbi Richard rapportait une autre image, celle que les gens de Nyos s'étaient transmise : quelque chose était sorti du lac comme une boule et avait éclaté dans le ciel.
En bas, dans les villages, il n'y avait rien à voir. Aucun survivant des vallées n'aperçut de nuage. Il faisait nuit, et ce qui descendait du cratère était invisible.
Les cases de Nyos et de Subum, cette nuit-là.
Beaucoup de gens, dans les environs immédiats du lac, sortirent de chez eux pour voir. Les médecins américains qui les interrogèrent dans les jours suivants consignèrent ce qu'ils avaient ressenti. Près du lac, la moitié des rescapés n'avaient senti aucune odeur : ils parlaient d'une grande fatigue, d'un vertige, d'une sensation de chaleur et de confusion avant de s'effondrer. L'autre moitié décrivait une odeur d'œufs pourris, des yeux qui brûlaient et une respiration difficile. D'autres encore s'étaient endormis et ne se réveillèrent pas. Plus loin du lac, à Subum, à une dizaine de kilomètres, tous les rescapés parlèrent de cette odeur, d'une respiration qui s'emballait, d'une fatigue écrasante et d'une grande confusion avant de tomber.
À Subum vivait Joseph Nkwain. Il était chez lui avec sa fille, et il raconta plus tard ce qu'il avait vécu, avec des mots qui furent recueillis et publiés :
« Je ne pouvais pas parler. J'ai perdu connaissance. Je ne pouvais pas ouvrir la bouche, parce qu'alors j'ai senti quelque chose de terrible. […] J'ai entendu ma fille ronfler d'une façon terrible, très anormale. […] En traversant la pièce vers le lit de ma fille […], je me suis effondré et je suis tombé. »
Dans le même village, un autre homme, Dennis Chin, était couché sur son lit quand l'air devint irrespirable. Il raconta aux journalistes qu'il s'était traîné, en cherchant son souffle, jusqu'à un appentis sans fenêtre derrière sa maison, et qu'il y était resté.
À Subum se trouvait aussi un petit dispensaire de maternité. C'était le seul bâtiment du village qui eût un étage, et ce soir-là, des femmes et leurs nouveau-nés y étaient installés à l'étage.
Personne, dans aucun de ces villages, ne savait ce qui se passait. Il n'y avait pas de flammes, pas de secousse qui fasse tomber la vaisselle, pas de vent qui arrache les toits, pas d'eau qui monte. Les maisons restèrent debout et les objets restèrent à leur place. Dans les cases, les lampes à huile s'éteignirent l'une après l'autre, alors qu'il restait de l'huile dans leur réservoir.
Wum, à une quinzaine de kilomètres du lac, la même nuit.
Parmi ceux qui passaient cette nuit à Wum se trouvait un homme qui aurait dû, ce jeudi soir, être à Subum. Il s'appelait Emmanuel Ngu Mbi et il dirigeait le centre de santé du village. Ce jour-là, pour une raison que les sources ne donnent pas, il avait dormi à Wum.
Le lendemain matin, il prit sa bicyclette pour rentrer.
Dans les villages, les lampes s'étaient éteintes. Il restait de l'huile dedans.
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