Le sultan qui cacha une armée dans Agadez · Chapitre 2
Le sultan qui cacha une armée dans Agadez
Les chameaux qui ne revinrent pas
Agadez, 30 juin 1914.
Ce jour-là, le commandant du cercle d'Agadez data son rapport politique du deuxième trimestre. Il y écrivit, sur le papier de l'administration française : « Il sévit actuellement dans tout le cercle d'Agadez une disette qui fait de nombreuses victimes. Les habitants sont partis en masse vers le sud et il ne reste plus personne au nord d'Agadez. Ceux qui y sont encore mangent les quelques graines et fruits comestibles des arbres de la zone désertique mais cette nourriture peu substantielle ne les soutient guère et ils meurent de faim en grand nombre… »
La famine avait commencé en 1912, elle allait durer jusqu'en 1915, et elle était exceptionnelle sur tout le territoire du Niger. Dans l'Aïr, la sécheresse n'expliquait pas tout. L'impôt pesait, le commerce des caravanes s'effondrait, et l'administration prélevait des vivres et du bétail. Ce fut pendant cette famine que le sultan Tegama ouvrit ses greniers, au point que les gens lui donnèrent son nom.
Deux ans et demi plus tard, des tribus entières répondirent à l'appel de ce sultan contre la France. Les rapports que l'administration avait elle-même rédigés pendant ces années disent pourquoi.
Bilma et Fachi, 1912-1914.
L'Aïr vivait du commerce transsaharien. Chaque année, la grande caravane, l'azalaï, partait vers les oasis de Bilma et de Fachi chercher le sel, et le trafic reliait le Sahel à la Tripolitaine. Autour des bêtes vivait une société entière : les propriétaires de chameaux, les guides, les escortes, les marchés. Le capital de ce système, c'était le chameau.
La politique française l'avait compris. Kimba Idrissa en résume la logique : on soumettrait les groupes touaregs aristocratiques en les privant de leur puissance militaire et économique, c'est-à-dire du commerce caravanier. Le moyen le plus efficace ne fut pas un décret. Ce furent les colonnes de conquête et de « pacification », qui prenaient les chameaux. Selon le rapport agricole du quatrième trimestre 1914, les pertes atteignaient environ 40 % dans le cercle de Zinder, 30 % dans celui de Madaoua, et 60 % dans celui d'Agadez.
Les registres de l'azalaï donnent la mesure de la chute. À la caravane annuelle de 1912, on avait compté 16 821 chameaux à Bilma et 6 721 à Fachi. En 1914, on n'en compta plus que 8 220 et 2 410. En deux ans, le nombre des caravanes avait été divisé par deux.
Le reste de la politique coloniale achevait le travail. Les grandes confédérations touarègues furent démantelées et remplacées par des groupes politiques artificiels ; des tribus jusque-là indépendantes furent placées sous l'autorité du sultan d'Agadez ; dans le Kawar, des communautés sans chef furent regroupées en trois cantons qu'on appela des « sultanats ». On voulut sédentariser des nomades. On proclama la fin de la servitude, et Kimba Idrissa note que cette émancipation resta formelle : on laissa aux aristocrates touaregs leurs esclaves domestiques, et le trafic d'esclaves continua dans la région. Sur tout cela tomba une double taxe, un impôt par tête et un impôt sur le bétail.
Agadez et le Tibesti, 1913-1916.
En septembre 1913, la France lança la conquête du Tibesti, très loin au nord-est, dans les montagnes de l'actuel Tchad. Il fallait des hommes, des vivres et des chameaux, et on les réquisitionna dans les régions voisines, Agadez d'abord, et après Agadez N'Guigmi, Zinder et Madaoua. Le 9 juin 1916, le commandant du cercle d'Agadez fit le compte pour ses supérieurs : en 1915, l'Aïr avait fourni environ 850 chameaux pour les convois du Tibesti, sur 1 100 demandés.
Beaucoup ne revinrent jamais. Un officier français, le capitaine Fonferrier, l'écrivit en 1932 dans une revue savante de l'Afrique occidentale française : « Une grande partie des animaux de l'azalaï fut réquisitionnée à Bilma pour la colonne du Tibesti et bien peu revinrent : les propriétaires ne furent pas dédommagés de leurs pertes ; le mécontentement qui en résulta ne compta-t-il pas pour beaucoup dans les raisons qui menèrent à la révolte ? On peut le supposer… » Il ajoutait que c'était là le gros sujet de mécontentement des tribus nomades, « dont la principale, presque l'unique ressource est le chameau ».
Le 27 juillet 1916, le sous-lieutenant Lenoir, qui commandait les forces du Tibesti, décida d'évacuer les postes de Bardaï et de Zouar et d'abandonner la région. La raison officielle était qu'on ne pourrait pas les défendre contre une attaque senoussie imminente. Il s'en expliqua le 25 août, à Faya, dans un rapport manuscrit de vingt-trois pages ; pour Kimba Idrissa, Lenoir avait surtout compris que la situation politique devenait inquiétante. Les chameaux réquisitionnés pour conquérir le Tibesti avaient servi à une conquête qu'on abandonnait.
Territoire militaire du Niger, 1914-1916.
En Europe, la guerre avait commencé en août 1914, et le Niger dut donner des hommes. Le rapport d'ensemble de 1913 évaluait la population du territoire militaire à quelque 880 000 habitants, dont environ 715 000 musulmans et 70 000 Touaregs ; ce fut dans les cercles sédentaires du sud qu'on chercha les soldats. D'après les chiffres réunis par Kimba Idrissa dans une étude sur « l'impôt du sang », environ deux cents hommes furent levés entre août 1914 et octobre 1915 ; entre octobre 1915 et mars 1916, on en leva 2 800, surtout dans les cercles du sud : 1 225 à Zinder, 862 à Niamey, 335 à Madaoua, 218 à Gouré, 158 à N'Guigmi. En avril 1916, le recrutement fut suspendu pour deux ans, parce que le territoire se soulevait. L'historien norvégien Finn Fuglestad avait relevé dès 1973 que la conscription et les réquisitions avaient coûté à la France le soutien des populations sédentaires.
Les nouvelles circulaient le long des pistes. En 1916, à l'ouest, les Touaregs de Firhoun s'étaient soulevés ; le mouvement avait échoué et avait été durement réprimé. Au nord, en mars 1916, des forces liées à la confrérie senoussie avaient assiégé pendant dix-huit jours le poste français de Djanet. Le 1ᵉʳ décembre 1916, à Tamanrasset, un groupe venu de la région de Ghât tua le père Charles de Foucauld. Depuis l'Aïr, des razzias partaient régulièrement vers le Damergou, l'Ader et le Tarka, et le rapport politique du troisième trimestre 1916, daté de Zinder le 28 octobre, constatait qu'elles restaient impunies.
Kimba Idrissa en tire le constat d'une administration menacée de toutes parts et incapable de contenir les manifestations d'hostilité, en partie parce que la guerre d'Europe lui prenait ses moyens. Dans ce paysage, chaque échec impuni de la puissance coloniale se lisait comme un signal.
Aux portes d'Agadez, décembre 1916.
Voilà pourquoi des tentes se dressaient, à la mi-décembre 1916, autour d'une ville dont le poste français venait d'être attaqué. Les gens de l'Aïr avaient perdu leurs bêtes, traversé trois années de faim, vu partir leurs chameaux pour une conquête abandonnée et leurs jeunes gens pour une guerre lointaine. Kimba Idrissa en conclut que toutes les conditions objectives d'une révolte étaient réunies bien avant que les combattants venus du nord arrivent dans l'Aïr.
Il manquait pourtant ce que la faim ne donne pas : des fusils modernes, des mitrailleuses, un canon, et des hommes qui savaient s'en servir. Un témoin d'Agadez que Kimba Idrissa interrogea en août 1985, un homme nommé Rhoubeidi, le dit à sa manière : la révolte aurait pu éclater sans lui, s'il y avait eu des armes, mais c'était lui qui avait apporté les armes. Et il ajouta : « Mais c'est un inconnu. »
Lui, c'était Kawousan.
L'homme qui apportait les armes avait passé dix-sept ans loin de l'Aïr.
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