Le sultan qui cacha une armée dans Agadez · Chapitre 1
Le sultan qui cacha une armée dans Agadez
La maison des hôtes illustres
Agadez, nuit du 12 au 13 décembre 1916.
Ils entrèrent dans la ville de nuit, environ deux cents hommes armés de fusils. Ils venaient du nord, par la route du Djado et d'Iférouane, et ils obéissaient à Agali Touboushkouwan, chef d'un groupe de Touaregs ikazkazen. Dans leurs rangs marchaient aussi des Kel Fadey, des Kel Tedele, des Ifadayen et des Kel Ferwan. Personne ne leur barra le chemin. Le sultan de l'Aïr, Abderahamane Tegama, les attendait, et il les logea.
Il avait de quoi les loger. Quelques mois plus tôt, il avait fait bâtir dans Agadez une maison neuve, et à ceux qui lui demandaient à quoi elle servirait, il avait répondu qu'elle était destinée à « héberger des hôtes illustres, de grands marabouts ». Les hôtes illustres étaient arrivés. Ils portaient des fusils, et ils n'étaient que l'avant-garde d'une colonne plus lourde qui descendait encore du nord avec des mitrailleuses et un canon.
Agadez comptait alors 2 490 habitants, selon la statistique coloniale de 1916, et la région alentour 25 872. C'était une ville de terre crue, serrée autour de la Grande Mosquée dont le minaret de banco, haut de vingt-sept mètres, dominait les toits plats. À environ un kilomètre et demi de la ville se dressait le poste militaire français, un réduit fortifié tenu par une compagnie de tirailleurs sénégalais.
Dès que la troupe d'Agali fut entrée, le sultan donna un ordre : arrêter toutes les personnes qui avaient des contacts avec les Français. On alla chercher les boys et les cuisiniers du poste, les interprètes, les femmes des tirailleurs et leurs enfants, et certains commerçants, parmi lesquels un négociant tunisien nommé Mohammed Allane. La plupart furent jetés en prison. Quelques-uns furent exécutés. L'interprète du poste, un homme appelé Samba, fut de ceux-là.
Sa veuve se rendit au poste et prévint le commandant. Les historiens qui étudièrent plus tard les rapports du siège lui donnent un nom, Dammo ; ils ne savent presque rien d'autre d'elle. Grâce à elle, l'officier eut juste le temps de faire rentrer dans le réduit les armes, les munitions et l'argent qui étaient restés à l'extérieur, et d'organiser la défense avec ce qu'il avait sous la main.
Au petit matin du 13 décembre 1916, les hommes d'Agali attaquèrent le poste.
Agadez, 1ᵉʳ décembre 1916.
Le capitaine Sabatié avait pris le commandement du cercle d'Agadez douze jours plus tôt. Il succédait au capitaine Bosch et héritait d'une situation précaire : la deuxième compagnie du 3ᵉ bataillon de tirailleurs sénégalais, basée à Agadez, était faible et dispersée. Il fit revenir au poste les détachements éparpillés, ordonna aux tirailleurs de garder leur arme sur eux en permanence et demanda des renforts à Zinder. Il se méfiait du sultan. L'historien nigérien Kimba Idrissa, qui lut son rapport sur le siège, nota qu'en prenant le contre-pied de son prédécesseur, Sabatié fit preuve de flair quelques jours à peine avant l'attaque.
Il comprit plus tard ce qu'il n'avait pas pu voir. Dans ce même rapport, il reconnut l'effort extraordinaire qu'avait fourni Tegama pour rogner le pouvoir de l'administration coloniale à Agadez sans éveiller de soupçon, et pour faciliter l'infiltration des partisans de la confrérie senoussie.
Car le sultan n'était pas un adversaire de longue date. C'était la France qui l'avait installé.
Kano, 1908.
Abderahamane Tegama ag Bagari avait été élève de l'école coranique avant de se faire petit commerçant. Il avait suivi les caravanes vers le sud, sur la route des marchés de Kano, de Katsina et de Sokoto, vécu au Bornou et enfin à Kano, où il avait repris ses études à un niveau plus élevé. Une traduction récente de manuscrits d'Agadez le fait naître en 1876 à Walelewa, dans le Damergou. Il était encore à Kano, en 1908, quand on vint le chercher pour lui confier le sultanat de l'Aïr. Il remplaçait Ibrahim Ed-Dasouqi, que les Français jugeaient « faible et incapable ». La puissance coloniale avait choisi son homme.
Elle avait choisi un fils de sultan. Son père, Mohammed Al Baqary, était resté dans la mémoire d'Agadez comme un roi philosophe, qui refusait de prendre sa nourriture sur les finances de la ville, vivait très modestement et fut l'un des rares sultans enterrés dans le cimetière du palais. Le fils suivit la même ligne. Il vécut sans faste, et quand la grande famine frappa le pays, de 1912 à 1915, il distribua tant de vivres tirés de ses ressources personnelles que les gens donnèrent son nom à la catastrophe. Ils l'appelèrent Yunwa Tagama, la famine de Tegama.
Il régnait pourtant sur un pays qui n'était pas un. Dans l'Aïr, trois zones d'influence se partageaient la montagne et ses abords. Les Kel Ewey tenaient l'est montagneux et se battaient sans cesse contre les Touaregs du Damergou, qui pillaient leurs caravanes ; les Kel Fadey dominaient la région d'In Gall ; les Kel Ferwan tenaient Agadez et les hauteurs de l'ouest, là où, en théorie, le pouvoir du sultan s'arrêtait. Dans la ville même vivait une population sédentaire d'origine songhaï, qui parlait haoussa. Le sultan portait le titre d'imam et de commandeur des croyants ; il n'avait guère d'armée.
Agadez, 1914-1916.
À la fin du mois de dhou al-qada de l'an 1332 de l'hégire, c'est-à-dire en 1914, une lettre partit du Fezzan, au sud de la Libye, à l'adresse du sultan d'Agadez. Elle était signée de Sidi Mohammed El Labid, qui représentait la confrérie senoussie dans cette région. Les deux hommes ne s'étaient jamais rencontrés. Les Français ne lurent cette lettre que bien plus tard : leur officier interprète, Gisselbrecht, en data la traduction du 10 mars 1917. Pour Kimba Idrissa, cette correspondance laisse deviner un projet secret dès cette époque.
Au début de 1916, Tegama s'employa à détourner l'attention du capitaine Bosch des troubles qui montaient dans l'Aïr. On ne fut pas tout à fait dupe à Zinder : le 14 avril 1916, le commandant du territoire adressa au cercle d'Agadez une note confidentielle, numérotée 99 C, qui exigeait qu'on mette le poste en état de défense. En 1973, l'historien André Salifou écrivit que Bosch était sans doute de connivence avec le sultan ; Kimba Idrissa juge cette affirmation dangereuse, faute de la moindre preuve.
Dans la première moitié de 1916, l'un des plus proches collaborateurs du sultan, Elhadj Tourawa Mellé, fut assassiné. Il portait le titre de Sarkin Tourawa, chef des Arabes, qui faisait de lui le second personnage du sultanat ; il était chef de guerre et chef des caravanes de Bilma, et il entretenait de très bons rapports avec les Français. Selon les récits recueillis à Agadez par Kimba Idrissa, c'est Tegama qui l'aurait habilement fait assassiner. Aucune pièce ne l'établit ; le soupçon resta dans la mémoire de la ville.
Ce fut après cela que le sultan entreprit de faire bâtir la maison. En août 1985, un vieil homme d'Agadez, Malam Yaro, rapporta à Kimba Idrissa la formule qu'il avait employée pour la justifier : des hôtes illustres, de grands marabouts. Un autre témoin, Elhadj Aman Bougounou, décrivit le sultan en trois phrases : « Seul Tagama savait quand Kawousan arriverait. Personne n'était dans le secret. C'est un homme extrêmement discret et rusé. »
Kawousan, que les Français écrivaient Kaocen ou Kaossen, était l'homme que la maison attendait vraiment.
Agadez, 13 décembre 1916.
Le réduit tint. Les deux cents fusils d'Agali ne suffisaient pas pour prendre un poste fortifié dont la garnison avait été prévenue quelques heures plus tôt. Le sultan, pendant ce temps, envoya des messagers à tous les chefs de tribus de la région. Les Ikazkazen, les Ifadayen, les Kel Gharous, les Kel Ferwan, les Almousakarès et les Kel Dinnik répondirent les premiers et vinrent camper aux portes de la ville. D'autres messages partirent plus loin, vers Moussa ag Amastane, chef des Kel Ahaggar, vers Attati, des Esharifane, vers les Kel Ewey et les Kel Gress.
Dans la maison des hôtes illustres, les hommes d'Agali attendaient le gros de la colonne. Il était encore sur la piste, avec les mitrailleuses, le canon, et l'homme qui les commandait.
Aux portes d'Agadez, des tribus qui s'étaient longtemps pillées les unes les autres campaient côte à côte.
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