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The Kola Trader Who Invented an Alphabet · Chapter 2
The Kola Trader Who Invented an Alphabet
Le quatorze avril 1949
De Bouaké à Bingerville, 1944-1947.
Peu après la lecture de l'article, Souleymane Kanté descendit vers le sud et finit par s'installer à Bingerville, l'ancienne capitale de la colonie, au bord de la lagune Ébrié, à une trentaine de kilomètres d'Abidjan. Il y ouvrit une école coranique, entra dans le commerce de la kola, et donna tout son temps libre à une seule question. Pendant trois ans, il essaya d'écrire le maninka avec les lettres arabes. Il montra ses essais à ceux qui tenaient les écoles coraniques, les hommes de son propre monde, formés comme son père. Ces maîtres, écrivit-il dans un livre que le linguiste Coleman Donaldson citerait d'après l'édition de 2004, découragèrent ses efforts.
La région bruissait alors d'un autre débat, qui n'avait rien à voir avec un journaliste libanais. Parmi les jeunes commerçants musulmans de langue mandingue, on écoutait des réformateurs revenus d'Orient qui voulaient changer l'enseignement religieux. Leur idée était d'ouvrir des écoles modernes, avec des classes, des horaires et des programmes copiés sur l'école française, mais où tout s'enseignerait en arabe. C'était le mouvement des médersas, et Bouaké en ouvrirait une dès 1948. Ces réformateurs voulaient, comme Kanté, que le savoir religieux sorte des mains des familles de clercs qui se le transmettaient de père en fils. Ils voulaient y parvenir en apprenant l'arabe à tout le monde. Kanté cherchait l'autre chemin, celui de la langue que chacun parlait en naissant. Aucune source ne dit s'il rencontra ces prédicateurs en personne. Il vivait parmi ceux qui les écoutaient.
Gold Coast, 1947.
Il changea d'alphabet. Selon les récits recueillis par Jean-Loup Amselle, il passa en 1947 en Gold Coast, l'actuel Ghana, y apprit l'anglais et y découvrit des traductions de la Bible en fanti et en ashanti, ces langues africaines que des missionnaires avaient couchées en lettres latines. Il s'essaya à son tour à écrire le maninka de cette façon. Donaldson compta deux ans d'efforts avec l'alphabet latin. Ils échouèrent pour la même raison que les trois années précédentes. Les lettres latines ne notaient pas plus les tons que les lettres arabes ; il aurait fallu marquer, sur chaque voyelle, si la voix restait haute, restait basse, montait ou descendait, et si la voyelle était longue ou brève. Dans sa langue, la hauteur de la voix distinguait des mots, et un alphabet qui ne la notait pas laissait au lecteur la moitié du travail.
Ses disciples racontèrent plus tard qu'il avait aussi regardé de près le syllabaire vaï, inventé au XIXᵉ siècle pour une langue voisine parlée entre le Liberia et la Sierra Leone, et qu'il l'avait écarté parce qu'il comptait trop de signes et qu'il lui manquait le son « r ». Ils racontèrent encore qu'un premier alphabet lui était venu avec une centaine de signes, et qu'il l'avait réduit, en un second temps, à vingt-six lettres. Amselle, qui recueillit ces récits à Bamako et au Caire en 1995, 1996 et 1997, les rangea parmi les traditions de fondation du mouvement, sans pouvoir les vérifier.
Bingerville, jeudi 14 avril 1949.
Ce jour-là, il présenta le résultat. Il avait vingt-six ou vingt-sept ans. Aucune source ne mentionne de témoin officiel, et aucune ne dit devant qui la scène eut lieu. La date seule fut retenue, et c'est lui qui la fixa : un jour du calendrier grégorien, que ses élèves fêteraient chaque année.
Ce qu'il montrait ne ressemblait ni à l'arabe ni au latin. C'étaient des lettres neuves, reliées entre elles par le bas, qui s'écrivaient de droite à gauche. Il y avait sept voyelles. Il y avait des consonnes, dont le nombre varie selon les témoins et les époques : dix-huit selon le chercheur Christopher Wyrod, dix-neuf selon Amselle et selon le dossier technique déposé en 2004, qui y ajoutait deux signes à part. Deux consonnes s'ajoutèrent plus tard, et deux lettres changèrent de forme parce qu'elles descendaient sous la ligne et gênaient les accents de la ligne suivante. Selon ce qu'on comptait, l'alphabet de Kanté avait donc vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept ou vingt-huit lettres ; Donaldson en retint vingt-huit.
Au-dessus des voyelles, de petits signes notaient les tons et les longueurs, et c'était l'essentiel. Contrairement à l'arabe, où le lecteur restitue de lui-même les voyelles brèves, rien n'était laissé à deviner : chaque voyelle était écrite, chaque ton était marqué. Un homme qui venait d'apprendre les lettres pouvait lire à voix haute un mot qu'il n'avait jamais vu, et le prononcer juste. Le système distinguait quatre tons, haut, bas, montant et descendant, et deux longueurs de voyelle ; une voyelle sans aucun signe se lisait brève et descendante, et un point placé dessous la rendait nasale. Jean-Loup Amselle, qui fut pourtant l'un des observateurs les plus critiques du mouvement n'ko, porta ce point au crédit de son inventeur : en notant les tons du maninka, l'alphabet de 1949 devançait d'une bonne dizaine d'années les linguistes occidentaux, qui ne s'attelèrent à cette tâche que dans les années 1960.
Les nombres eurent aussi leurs signes. Une brochure de l'association fondée plus tard par ses disciples attribuait à Kanté neuf chiffres de base, et la numération n'ko se lisait dans le même sens que ses lettres, de droite à gauche, au contraire des chiffres arabes qui, dans un texte arabe, se lisent à rebours de la phrase. Sur une ligne de n'ko, les lettres et les chiffres allaient dans le même sens.
Il restait le sens de l'écriture, et Kanté ne le choisit pas seul. Une fois ses lettres arrêtées, il alla trouver des villageois qui n'avaient jamais appris à écrire, ni à l'école coranique ni à l'école française, des gens que n'avait touchés, écrivit-il, ni l'influence arabe de l'islam ni l'influence européenne de la colonisation. Il leur demanda de tracer des traits. La plupart les tracèrent de droite à gauche. Un informateur de Dianne Oyler parla de sept sur dix. Kanté lui-même, dans une lettre qu'il adressa plus tard au linguiste français Maurice Houis, avança quatre-vingt-seize pour cent.
En 1961, dans sa Méthode pratique d'écriture n'ko imprimée à Kankan, il résuma ce que son alphabet devait à chacun des deux mondes qu'il avait essayés :
« Le N'ko, comme l'arabe, s'écrit de droite à gauche, mais comme le latin, il s'écrit avec deux sortes de lettres, les voyelles et les consonnes, et c'est ainsi qu'il est indépendant car il n'est ni occidental, ni oriental. Il se base donc sur une neutralité positive. »
Le nom.
Il ne l'appela pas du nom de son peuple, ni de son pays, ni du sien. Il l'appela n'ko, « je dis », les deux syllabes que prononçaient, chacun dans son parler, les élèves venus de partout dans la cour de son père.
Le mot avait aussi une histoire plus ancienne. Dans l'épopée de Soundiata, telle que la transcrivit l'historien guinéen Djibril Tamsir Niane, le fondateur de l'empire du Mali s'adressait au XIIIᵉ siècle à tous ses frères qui disaient n'ko. Le dossier que des professeurs de n'ko déposèrent en 2004 auprès des normalisateurs de l'informatique reprit la scène pour expliquer le nom : à Kouroukan Fouga, Soundiata aurait salué les délégations venues de tout le Manden d'un « vous qui parlez le n'ko ». Les Bambaras du Mali, les Maninka de Guinée, les Dioulas de Côte d'Ivoire et les Mandingues de Gambie parlaient des langues proches, qui se comprenaient largement. Toutes disaient n'ko.
Dans la lettre à Maurice Houis, Kanté voyait plus loin encore : son alphabet, écrivit-il, pouvait transcrire aisément tous les sons de toutes les langues parlées dans le monde.
Le soir du 14 avril 1949, il n'existait encore aucun livre dans cet alphabet.
À Bingerville, un marchand de kola commença à enseigner ses lettres à ses voisins.
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