Le marchand de kola qui inventa un alphabet · Chapitre 1
Le marchand de kola qui inventa un alphabet
Des piaillements que le vent emporte
Bouaké, Côte d'Ivoire, 1944.
Le jeune marchand de kola, qui avait appris l'arabe à l'école coranique de son père, tenait entre les mains une publication écrite dans cette langue. Elle s'appelait, selon l'historienne Dianne Oyler, « Nous sommes en Afrique ». L'un de ses articles traitait des difficultés que les Libanais émigrés en Afrique rencontraient pour instruire leurs enfants. Son auteur, un journaliste libanais nommé Kamal Marwa, y expliquait au passage pourquoi les langues des Africains, autour d'eux, ne pouvaient servir à rien de tel.
La biographie que rédigea plus tard le fils aîné du lecteur, Ibrahima Kanté, en citerait un passage :
« L'Afrique noire recèle plusieurs dialectes non écrits ; ceci ne sera possible que quand les Gouvernements Africains auront décidé de leur transcription à l'exemple des prêtres qui ont fait des essais de transcriptions de la bible dans certains de ces dialectes ; malheureusement ces tentatives ont été vouées à l'échec à cause de l'absence totale de règles grammaticales permettant de bonnes dispositions dans la segmentation syntaxique des phrases. »
Les disciples, eux, retinrent une autre phrase, plus courte et plus cruelle, que rapporta un texte n'ko non daté signé M. Keita : l'Africain, aurait écrit le journaliste, était comme un oiseau ; il n'avait pas d'écriture, il ne faisait qu'émettre des piaillements que le vent emportait. Aucune des sources consultées ne reproduit l'article d'origine, et rien ne dit laquelle des deux formules il contenait vraiment. On sait en revanche ce qu'en fit le lecteur.
Il s'appelait Souleymane Kanté, et il avait à peine plus de vingt ans. Il vendait de la kola, ces noix amères qu'on récoltait dans les forêts du sud et qu'on mâchait, offrait et échangeait dans toutes les savanes du nord, et Bouaké était le grand carrefour de ce commerce, la ville où la forêt vendait à la savane. Il parlait le maninka de Haute-Guinée, il apprenait le français auprès d'un Ivoirien, et il s'était servi d'un livre bilingue arabe-français pour traduire en maninka une liste de cent mots. Il n'avait jamais mis les pieds dans une école française.
La même biographie donnerait la réponse qu'il fit au journaliste :
« Nous n'avons, certes, pas d'écriture, c'est vrai ; mais que nos langues locales sont toutes dépourvues de règles grammaticales permettant de bonnes dispositions dans la segmentation syntaxique des phrases, ça c'est faux et archi faux. »
Les informateurs que l'historienne Dianne Oyler interrogea en Guinée dans les années 1990 racontèrent qu'il resta malade du choc pendant plusieurs jours. La nuit même qui suivit la lecture, selon les récits recueillis par l'anthropologue Jean-Loup Amselle auprès de ses disciples, il essaya d'écrire des mots maninka avec les lettres arabes qu'il connaissait depuis l'enfance, et d'en tirer une grammaire. Il n'y parvint pas.
Soumankoï, près de Kankan, Haute-Guinée, années 1920 et 1930.
L'enfant était né en 1922 dans ce village du Baté, la région « entre les fleuves » qui entoure Kankan, à une quinzaine de kilomètres de la ville. Les notices donnent aussi pour lieu de naissance Koloni, ou Kölönin, un hameau du même district. Son nom s'écrivait de plusieurs manières : Solomana, Souleymane, Sulemaana Kantè, qui était la forme qu'il employait lui-même dans la plupart de ses livres.
Son père, Amara Kanté, n'était pas né là. Selon ce que les disciples racontèrent à Amselle, la famille venait de la région de Ségou, dans l'actuel Mali ; le grand-père s'était fixé comme cultivateur et forgeron à Niako, dans le Wassoulou, à l'époque où les guerres de la fin du XIXᵉ siècle nourrissaient la traite vers le Sahel et le Sahara. Lors d'une razzia des armées de Samory Touré, le jeune Amara fut enlevé et confié, avec d'autres captifs, à des marabouts de Soumankoï. C'est chez eux qu'il fit ses études coraniques. C'est là qu'il ouvrit à son tour une école.
Cette école devint réputée. Amara Kanté avait mis au point une méthode qui faisait avancer les élèves plus vite que d'ordinaire, et des enfants arrivèrent de toute l'Afrique de l'Ouest pour l'apprendre. Un article guinéen de 1992 avança le chiffre de trois cents élèves à son apogée, venus de pays où l'on parlait bambara, maninka, mandingue. Les douze enfants du maître passèrent tous par la classe de leur père. Souleymane y apprit le Coran, passa à la grammaire arabe et se fit la réputation d'un élève brillant, doué d'une mémoire remarquable.
Dans cette cour, des garçons de langues voisines s'interpellaient. Chacun parlait le parler de chez lui, et chacun, pour dire « je dis », employait les mêmes deux syllabes : n'ko. Le chercheur Christopher Wyrod, qui enquêta en Guinée au début des années 2000, rapporta que c'était à ces enfants-là que l'inventeur pensait quand il chercha un nom.
Baté, 1941.
Cette année-là, on présenta au jeune homme un manuscrit de famille. Son grand-père et son oncle maternel y avaient écrit, en langue mandingue mais avec des lettres arabes, une histoire des Peuls du Baté et du Wassoulou. Souleymane savait lire l'arabe. Il ne put pas lire ce texte. L'oncle répondit que le document servait surtout de pense-bête à celui qui l'avait écrit. Le linguiste Coleman Donaldson, qui reconstitua la scène à partir des écrits de Kanté, rapporta la conclusion qu'il en tira alors : écrire sa propre langue ne menait nulle part. Il dirait plus tard qu'il avait été aveugle, et pendant quelques années il n'y pensa plus.
La même année, Amara Kanté mourut. Son fils avait dix-neuf ans. Il prit d'abord en charge les élèves de son père, mais la réputation de l'école ne survécut pas à son fondateur, et les frères aînés se tournèrent vers les champs. En 1942, Souleymane décida de partir chercher fortune, soit chez des gens qui avaient besoin d'un maître coranique, soit, disait-il, dans l'une des villes de l'homme blanc.
De Kouroussa à Bouaké, 1942-1943.
Il prit d'abord la route de l'ouest et s'arrêta à Kouroussa. C'était la guerre. L'administration coloniale recrutait des soldats dans toute la Guinée pour la France, et le jeune homme, selon le souvenir qu'en publia Bourama Kanté dans le journal de l'association n'ko en décembre 1996, prit peur d'être enrôlé. Il revint au village et s'y cacha.
Un an plus tard environ, il repartit, vers l'est et le sud cette fois. La frontière avec la Côte d'Ivoire était fermée, et les miliciens arrêtaient et emprisonnaient les voyageurs et les commerçants qui tentaient de passer. Il passa par les petites pistes. Il lui fallut plus d'un mois pour atteindre Bouaké, où vivait une grande communauté de langue mandingue, Maninka venus de Guinée et Dioulas du pays, qui se comprenaient d'une langue à l'autre.
C'est là qu'il s'installa comme marabout et marchand de kola. C'est là qu'il tomba sur l'article.
Bouaké, la nuit, 1944.
Il connaissait deux alphabets, et aucun ne lui servait. Les lettres arabes ne disaient pas si la voix montait ou descendait sur une syllabe, et dans sa langue, deux mots faits des mêmes sons pouvaient changer de sens selon cette seule mélodie. Elles laissaient de côté les voyelles brèves, que le lecteur arabe restituait parce qu'il connaissait déjà le mot. Un texte maninka écrit avec elles ne se lisait bien que sous les yeux de celui qui le savait déjà, comme le manuscrit de son oncle.
Il avait à peine plus de vingt ans, aucun diplôme, un commerce de kola et une colère. La phrase du journaliste disait que les langues africaines n'avaient pas de règles. Pour prouver le contraire, il fallait d'abord pouvoir les écrire.
Il essaya les lettres arabes. Il recommença pendant trois ans.
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