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The Deported Teacher Who Exposed Slavery · Chapter 1
The Deported Teacher Who Exposed Slavery
Une fille nommée Suilmeminte
Tidjikja, cercle du Tagant, Mauritanie. Vers 1929.
La fille s'appelait Suilmeminte Mamoudou. Quand l'homme la trouva, elle était gravement malade, presque mourante, et personne ne la soignait. Elle n'avait rien : ni couverture, ni remède, ni quelqu'un pour rester près d'elle. Ses parents vivaient à Tidjikja, mais ils ne pouvaient pas venir, parce qu'ils n'étaient pas libres de quitter le travail qu'on leur imposait. Elle appartenait à plusieurs maîtres à la fois, et ces maîtres ne s'intéressaient à elle que lorsqu'elle pouvait travailler.
L'homme qui la ramassa n'était pas de ce pays. Il venait de Porto-Novo, sur la côte du Dahomey, à plus de deux mille kilomètres au sud, de l'autre côté des savanes et des fleuves. Il était instituteur de formation, journaliste par vocation, et il était à Tidjikja contre sa volonté : l'administration coloniale française l'avait condamné, six ans plus tôt, à dix ans d'internement dans le désert mauritanien. Il s'appelait Louis Hunkanrin, et il avait un peu plus de quarante ans.
Il l'emmena chez lui. Il raconta plus tard, dans une lettre adressée à un magistrat, qu'il l'avait fait « par pitié », en « oubliant » ses propres souffrances, « qui ne sont rien à côté des siennes », et qu'il avait fait tout son possible pour elle. Elle guérit. Dans le mémoire qu'il rédigea l'année suivante, quand il recopia son nom, il ajouta entre parenthèses deux mots : « ma cuisinière ».
Alors les maîtres revinrent.
Ils ne s'étaient pas montrés quand elle était au bord de la tombe. Ils se montrèrent quand elle tint debout. Ils venaient la reprendre pour en refaire, écrivit-il, « leur captive ». Ils avaient pour eux la coutume du pays, la force et l'habitude. Ils avaient contre eux un homme qui savait lire un décret.
Le tribunal du deuxième degré de Tidjikja.
En droit, la chose était simple, et c'était précisément ce que Hunkanrin entreprit de démontrer. La France avait aboli l'esclavage dans toutes ses colonies par le décret du 27 avril 1848. Un décret du 12 décembre 1905 punissait de deux à cinq ans de prison et de cinq cents à mille francs d'amende « tous actes accomplis avec l'intention de disposer de la liberté d'un individu contre sa volonté ». Un décret du 22 mars 1924, dans son article 22, confiait la connaissance et la répression des faits de traite au tribunal du deuxième degré, c'est-à-dire, à Tidjikja, à un tribunal que présidait le commandant du cercle lui-même. Et la Chambre d'homologation de Dakar, la juridiction qui contrôlait la justice indigène de toute l'Afrique-Occidentale française, avait écrit noir sur blanc, dans un arrêt du 14 novembre 1905, que si l'on trouvait encore des serviteurs appelés captifs dans la langue usuelle, il n'y avait là « qu'une situation de fait dérivant d'une longue tradition », et que l'état de captivité n'était reconnu « ni administrativement, ni judiciairement ». L'affaire jugée ce jour-là opposait deux noms que personne ne retient plus, Boubou Sidibé et Fissa.
Hunkanrin disposait d'une arme que peu de déportés avaient : sous le gouverneur Choteau, qui dirigea la colonie en 1929, il avait obtenu la liberté de correspondance, si bien que ses lettres pouvaient sortir du désert. Et il comprenait ce qui se disait autour de lui. Selon l'historien Alexis Adandé, qui est un parent de sa famille, il parlait le hassanya, l'arabe de Mauritanie, la langue dans laquelle un maître donnait ses ordres et dans laquelle une captive pouvait raconter d'où elle venait.
Ce n'était pas son premier essai. À Tichit, la vieille cité caravanière où l'administration l'avait d'abord interné, il avait déjà obtenu du commandant Dubost la libération de quelques captifs que tenaient des familles de Chorfas. À Tidjikja, il alla plus loin. Il saisit le tribunal du deuxième degré « par des plaintes en bonne et due forme », en son nom et en celui des victimes. Le commandant de cercle, président du tribunal, savait que l'homme qui lui faisait face pouvait donner, selon ses propres termes, « le plus grand écho à l'affaire » si le jugement s'écartait de la loi. Le président libéra Suilmeminte Mamoudou du joug de l'esclavage. Peu de temps après, il libéra ses parents.
Hunkanrin nota leurs noms, un par un, et il les recopia dans chacune des lettres qu'il écrivit ensuite. Il y avait Marna, dite N'Barqué, la mère, née à Bougouni, au Soudan français, dans l'actuel Mali : des caravaniers l'avaient volée à Bougouni, elle avait été vendue, revendue à Tidjikja, et enfin donnée en dot à la fille aînée de son maître. Il y avait ses trois enfants, Bilal ould Mamoudou, Suilmeminte Mamoudou et Séyidé minte Mamoudou. Il y avait Barrique et sa fille Fatma, et Mohamed, le fils de Fatma. Il y avait Tésymminte Abderramane. Huit noms en tout : une mère et ses trois enfants, et dans l'autre famille trois générations, la grand-mère, sa fille et son petit-fils. Il leur manquait pourtant une chose, et il le savait : aucun d'eux n'avait reçu d'acte de libération écrit. Ce fut le premier papier qu'il réclamerait pour eux, afin qu'ils puissent « circuler dans les Cercles sans être inquiétés par leurs tyrans ».
Les juges coloniaux venaient d'appliquer la loi coloniale. Cela aurait pu être la fin de l'histoire.
Tidjikja, les semaines suivantes.
Les maîtres ne s'inclinèrent pas. Ils se concertèrent, et ils ne se concertèrent pas seuls : selon Hunkanrin, ils le firent avec le président même du tribunal qui venait de rendre la décision. On l'accusa de vouloir « troubler la sécurité du pays » en libérant des gens sur lesquels leurs maîtres proclamaient leurs « droits de vie et de mort ». Dans le mémoire qu'il écrivit au printemps suivant, il décrivit les marchands d'esclaves du cercle comme « ligués contre moi », une « camarilla » qui lui imputait à crime d'avoir plaidé.
L'affaire remonta jusqu'au gouverneur de la Mauritanie. Le gouverneur ne lui demanda aucune explication. Il le déplaça. Hunkanrin quitta Tidjikja pour Tamchakett, un poste du cercle de l'Assaba, plus au sud, et il partit sans pouvoir emmener ceux qu'il avait fait libérer.
Ce qui se passa après son départ, il le raconta avec une précision de procès-verbal. Les captifs libérés furent repris, « ligotés, martyrisés, pour avoir voulu la liberté ». Le mil et les haricots récoltés sur des champs qu'il avait fait ensemencer à ses frais furent saisis par les maîtres de Suilmeminte, au vu et au su du président du tribunal, au motif, écrivit-il, que « les captifs n'ont droit à aucun bien-être ».
Deux d'entre eux réussirent à s'échapper. Suilmeminte et son frère Bilal prirent la piste et rejoignirent Hunkanrin à Tamchakett. Aucune source ne dit combien de jours ils marchèrent, ni comment ils trouvèrent le chemin. On sait seulement ce qui les attendait à l'arrivée.
Sur l'ordre du président du tribunal du deuxième degré de Tidjikja, ils furent arrêtés à Tamchakett, sous les yeux de l'homme qui les avait fait libérer. On les jeta en prison. Ils y restèrent quinze jours, et on les renvoya à Tidjikja, où on les livra, selon le mot de Hunkanrin, « à leurs bourreaux ».
La liberté de correspondance que le gouverneur Choteau lui avait accordée fut annulée. On donna l'ordre d'exercer « une activité toute particulière » à l'égard de ses lettres. Dans un poste du Sahara, un procès contre l'esclavage venait d'être gagné et perdu la même année, devant le même juge.
Il avait encore du papier, et il lui restait un peu plus de trois ans de peine.
Il était arrivé là parce qu'un jour, à Ouidah, il n'avait pas su se taire.
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