L'instituteur déporté qui dénonça l'esclavage · Chapitre 2
L'instituteur déporté qui dénonça l'esclavage
L'instituteur de Ouidah
Ouidah, colonie du Dahomey. 27 août 1906.
Ce jour-là, un jeune homme prit son poste à l'école publique de Ouidah, sur le littoral du Dahomey. Il s'appelait Louis Ouéssou Hunkanrin, il avait dix-neuf ans, et il était instituteur auxiliaire. Les dossiers de l'administration coloniale gardèrent la date de son affectation au jour près. Ils furent moins précis sur sa naissance : la plupart des sources la fixent au 25 novembre 1886, à Porto-Novo, et un jugement de 1915 retrouvé dans ses papiers porte cette date, mais d'autres écrivent le 25 décembre 1887.
Il venait d'une famille qui comptait. Son père était bijoutier au service des rois de Porto-Novo, que ses habitants appelaient Hogbonu. Sa mère, Woumè, descendait de la branche de Dè Messe, dans la lignée royale de Mèpon, et cette branche-là avait refusé en 1863 le traité par lequel la ville s'était placée sous la protection de la France. Louis était le dernier de neuf enfants. Il avait sept ans quand, en 1894, la chute du roi Béhanzin ouvrit au colonisateur tout le pays qu'on appellerait le Dahomey.
Il avait commencé à l'école catholique Saint-Joseph, avant de passer à l'école laïque de Porto-Novo, dont il fut l'un des tout premiers élèves. Il travailla un temps comme commis aux écritures dans une maison de commerce allemande, Witt und Büsch, et il fut reçu au concours de l'école normale d'instituteurs que la France venait d'ouvrir à Saint-Louis du Sénégal pour former les maîtres « indigènes » de toute l'Afrique-Occidentale française. Il fit partie de la première promotion, une dizaine de jeunes gens dont quatre Dahoméens. Les dates varient selon les sources, 1903, 1904 ou 1905 pour l'entrée, 1905 ou 1907 pour la sortie ; tous s'accordent sur la première promotion.
À Ouidah, il ne s'en tint pas à la classe. Les habitants qui avaient affaire à l'administration et qui ne savaient pas écrire venaient trouver ce jeune homme qui parlait et écrivait le français, et il rédigeait pour eux. Ce fut ainsi, selon Alexis Adandé, qu'il adhéra très tôt, depuis Ouidah, à la Ligue française des droits de l'homme, la ligue née à Paris pendant l'affaire Dreyfus, et qu'il se mit en relation avec un Martiniquais très actif dans ses rangs. Le 28 septembre 1908, il écrivit au gouverneur pour demander une promotion, et il signa en se présentant comme « ancien élève de l'École normale de Saint-Louis ». En 1909, ses chefs le recommandèrent pour une titularisation.
Ouidah, avril 1910.
Il fut chassé de l'enseignement en avril 1910, et la raison n'est pas la même selon qui la raconte. La version que retiennent les notices biographiques est celle d'un maître qui prit la défense de ses élèves : il s'opposa à la façon dont un supérieur les traitait, des collègues et des élèves le soutinrent, et une annotation du gouverneur dans son dossier ferma pour toujours la porte des écoles. Les archives coloniales, telles que les a lues l'historien nigérian A. I. Asiwaju en 1974, donnent une autre couleur à l'affaire : une procédure disciplinaire ouverte dès 1907 « en raison du mauvais exemple donné aux élèves », après une bagarre présumée avec un collègue, et une exclusion prononcée pour « violence et dénonciations calomnieuses contre le directeur ». Les deux versions s'accordent sur un point : il avait accusé un supérieur, et c'est lui qui partit.
Il entra à la Compagnie française de l'Afrique occidentale, la grande maison de commerce de la côte, et y monta vite jusqu'au rang d'agent d'affaires. Les ennuis le suivirent. Le 11 août 1911, la cour d'appel de Dakar le condamna à six jours de prison avec sursis pour violences et insultes envers un receveur des douanes. En juillet 1912, le tribunal de Cotonou lui infligea dix-huit mois de prison et vingt-cinq francs d'amende pour abus de confiance au détriment de la compagnie ; la peine, ramenée à un an le 8 novembre 1913, fut purgée à Dakar. D'autres notices parlent de condamnations pour ses activités de journaliste ; le dossier colonial, lui, ne parle que de droit commun. Un document de l'administration le résumerait un jour en quelques mots : « perturbateur professionnel, escroc, faussaire, déserteur ».
C'est à Dakar, et peut-être en prison, qu'il se lia avec un homme de quatorze ans son aîné, Blaise Diagne, un Sénégalais de Gorée qui préparait sa candidature à la députation. Hunkanrin écrivit dans son journal, La Démocratie du Sénégal, et il admirait alors le député au point, selon Asiwaju, d'y publier des protestations d'allégeance. En 1914, Diagne fut élu député des Quatre Communes du Sénégal, le premier Africain noir à siéger à la Chambre des députés à Paris. À la même époque, entre 1913 et 1914 selon les sources, Hunkanrin fonda au Dahomey la première section de la Ligue des droits de l'homme. Il ne réclamait pas l'indépendance. Il réclamait que les droits que la France proclamait s'appliquent à ceux qu'elle gouvernait.
Ijofin, colonie britannique du Nigeria. 1914-1918.
En juillet 1914, il rentra au Dahomey et s'en prit au gouverneur de la colonie, Noufflard, dont l'administration multipliait les excès. On l'accusa de diffamation envers le gouverneur et envers le procureur, et il prit le maquis de l'autre côté de la frontière, au Nigeria britannique, dans un village nommé Ijofin. Le choix n'était pas un hasard. La frontière coloniale avait coupé en deux le vieux royaume de Porto-Novo, et à Ijofin se trouvaient les terres de la famille d'un prince qu'il connaissait bien : Sohingbe, fils de Mèpon, prétendant au trône de Hogbonu depuis 1901, que les Français avaient chassé du Dahomey en prétextant qu'il était nigérian. Hunkanrin connaissait les petits chemins qui menaient aux fermes, et selon Alexis Adandé, c'était là qu'il se réfugiait chaque fois qu'il entrait en clandestinité.
De Ijofin, les deux hommes firent la guerre au gouverneur avec du papier. Des écrivains publics de Lagos, comme un certain O. H. Williams, de Docemo Street, rédigeaient pour eux des pétitions contre les autorités du Dahomey. En 1916, on chercha à faire partir Sohingbe, peut-être avec Hunkanrin, pour la France, depuis Lagos, afin qu'il plaide sa cause devant des sympathisants à Paris ; en avril 1916, le gouverneur général de l'Afrique-Occidentale française télégraphia pour qu'on négocie avec les Britanniques et qu'on l'empêche d'embarquer. Pendant ce temps, l'administration du Dahomey condamna Hunkanrin quatre fois par contumace.
Et le 16 mars 1917 parut un journal qui n'en était pas tout à fait un. Il s'appelait Le Récadère de Béhanzin. Ce n'était pas un imprimé mais une suite de lettres manuscrites, adressées au gouverneur et signées du roi Béhanzin, le souverain d'Abomey vaincu par la France, qui était mort en exil. Une « rédaction » se présentait comme « l'organe qui représente l'opinion publique au Dahomey », et elle raillait l'administration en faisant parler le roi vaincu. Les historiens attribuent ces lettres à un petit groupe, Louis Hunkanrin, Paul Hazoumé et les frères Zinsou Bodé, sans pouvoir dire qui tenait la plume. L'historien béninois Sylvain Anignikin releva, bien plus tard, qu'elles posaient déjà, en 1917, la question de l'indépendance. Alexis Adandé, lui, s'attarde sur un détail : qu'un enfant de Porto-Novo, la ville qui s'était mise sous la protection de la France pour échapper à Abomey, ait choisi de faire parler le roi d'Abomey.
Noufflard fut rappelé la même année. Son successeur, Gaston Fourn, maintint le mandat d'arrêt. Hunkanrin resta de l'autre côté de la frontière.
Pour rentrer chez lui, il lui fallait un ami puissant, et il en avait un.
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