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The Timbuktu Scholar Deported to Morocco · Chapter 2
The Timbuktu Scholar Deported to Morocco
L'homme qui donnait ses livres
Tombouctou, au temps où Ahmed Baba était étudiant.
Un jour, un jeune homme de la famille Aqit alla frapper chez son professeur pour lui demander des ouvrages de grammaire. Le professeur chercha dans sa bibliothèque et lui donna tous ceux qu'il put y trouver. L'élève s'appelait Ahmed Baba. Le maître s'appelait Mohammed ben Mahmoud ben Abou-Bekr, mais tout Tombouctou l'appelait Baghyo'o, qu'on écrit aujourd'hui Bagayogo.
Ce n'était pas un geste exceptionnel. Bagayogo donnait à qui les lui demandait ses livres les plus précieux, les plus rares, ceux auxquels il tenait le plus, quelle que soit la science dont ils traitaient, et il ne les réclamait jamais ensuite. Parfois un étudiant se présentait à sa porte, demandait un livre, et repartait avec, sans que le maître sache même à qui il avait affaire. Il en perdit ainsi une grande quantité. Ce qui étonnait le plus son élève, c'est qu'il agissait de la sorte malgré la passion qu'il avait pour ces livres, qu'il collectionnait avec ardeur, en les achetant ou en les faisant copier.
Le portrait vient d'Ahmed Baba lui-même. Il l'écrivit des années plus tard, dans un dictionnaire de savants que le chroniqueur de Tombouctou recopia plus tard mot pour mot dans sa chronique ; le traducteur français de celle-ci le signala en note : à cet endroit du livre, c'est Ahmed Baba qui parle. « Il fut notre maître et notre protecteur », commence la notice.
Bagayogo était un Ouankoré, un Wangara : sa famille appartenait à ces lettrés et marchands mandingues qui tenaient les écoles et le commerce de toute la boucle du Niger, et elle était venue de Djenné. Il était né vers 1524. Avec son frère Ahmed, il s'était fixé à Tombouctou, avait suivi les leçons du grand juriste de la ville, fait le pèlerinage de La Mecque avec un oncle maternel, avant de revenir enseigner. Son élève laissa l'emploi du temps de ses journées. Il commençait ses cours aussitôt après la prière du matin et les continuait jusqu'au milieu de la matinée, en changeant de sujet. Il rentrait prier chez lui, passait parfois chez le cadi pour régler les affaires des gens et les réconcilier, reprenait l'enseignement chez lui jusqu'à midi, priait avec les fidèles, enseignait encore jusqu'à la prière de l'après-midi, et se rendait alors ailleurs pour enseigner jusqu'au crépuscule. Après la prière du coucher du soleil, il enseignait à la mosquée jusqu'à la prière de la nuit. « J'ai même entendu dire, ajoute Ahmed Baba, qu'il venait toujours à la mosquée à la fin de la nuit. »
Il ne renonçait devant aucun élève. Quand il s'agissait de faire entrer quelque chose d'utile dans la tête d'un lourdaud, il ne se décourageait pas, si bien que l'assistance en était excédée ; lui n'y prenait pas garde. Un jour, un condisciple d'Ahmed Baba, stupéfait de cette patience, lâcha : « Je crois que ce jurisconsulte a bu de l'eau de Zemzem pour n'être point rebuté de l'enseignement. » L'eau de Zemzem vient du puits de La Mecque, et l'on disait qu'elle guérissait bien des maux.
Le pouvoir l'avait sollicité deux fois, et deux fois il avait dit non. En 1566, l'Askia, le souverain songhaï qui régnait à Gao, voulut faire de lui le prédicateur de sa capitale. Bagayogo refusa, et comme le prince insistait, il demanda à son propre maître de l'accompagner : les deux hommes firent ensemble le voyage jusqu'à Gao pour prier le souverain de ne pas l'obliger à prendre la charge, et revinrent à Tombouctou après avoir obtenu gain de cause. Plus tard, un sultan lui offrit le gouvernement de son palais, ou peut-être le commandement de ses troupes, car les manuscrits de la chronique ne portent pas le même mot. Il refusa encore.
Ahmed Baba suivit ses cours pendant plus de dix ans. Il étudia avec lui huit fois, en entier, le Mokhtasar de Khelil, le grand précis du droit malékite. Il lui soumit certains de ses premiers écrits ; le maître les annota de sa main avec des remarques flatteuses, en reprit quelques résultats et les cita devant ses propres élèves. « Pour tout dire, écrivit l'élève, il fut mon professeur, mon maître et personne ne m'a été aussi utile que lui. »
L'élève ne venait pourtant pas du même monde que le maître. Les Aqit étaient des Berbères, de la grande confédération des Sanhaja et de la branche des Massoufa, ces tribus voilées du Sahara occidental, et Ahmed Baba signait al-Massoufi. Leur ancêtre, Mohammed Aqit, vivait jadis dans le Massina, sur le Niger. Ahmed Baba racontait lui-même pourquoi l'aïeul en était parti, et le chroniqueur es-Sa'di l'entendit de sa bouche : il avait quitté le Massina à cause de la haine des Peuls qui vivaient près de lui, et parce que, s'il n'y avait jamais eu de mariage entre sa famille et les Peuls, il craignait que ses enfants ne fassent pas de même, « et qu'ainsi leur lignée fût mélangée de sang foulani ». Le descendant rapportait cela sans gêne apparente.
L'aïeul voulut plus tard s'installer à Tombouctou, que tenait alors le chef touareg Akil, son ennemi. Un ami alla plaider sa cause. Akil entra dans sa tente et en ressortit avec un bouclier tailladé de coups de lance et de sabre : « Vois ce que m'a fait Mohammed-Aqit. Comment un homme pourrait-il habiter dans la même ville qu'un ennemi qui l'a traité de la sorte ? » L'ami répondit que tout cela était passé, que l'homme était pauvre, chargé d'une nombreuse famille, et qu'il ne demandait qu'à vivre en paix. Il parla si doucement qu'Akil céda. La famille entra dans la ville.
En trois générations, elle en devint la première famille savante. Le grand-père d'Ahmed Baba, El-Hadj Ahmed, fit le pèlerinage en 1485, rencontra au Caire le célèbre savant es-Soyouti, et mourut en 1536, vingt ans avant la naissance de son petit-fils, vers l'âge de quatre-vingts ans, en laissant environ sept cents volumes, beaucoup écrits de sa main et chargés d'annotations. Son frère cadet, Mahmoud ben Omar, fut cadi de Tombouctou pendant cinquante-cinq ans, jusqu'à sa mort en 1548 ; Omar, le fils de Mahmoud, l'était à son tour en 1593. Le père d'Ahmed Baba, Ahmed, était si respecté que, tombé malade à Gao au cours d'un voyage, il reçut chaque nuit la visite du souverain Askia Daoud, qui venait veiller et causer avec lui jusqu'à sa guérison. C'était un amateur de livres : sa bibliothèque contenait tous les ouvrages rares, et il les prêtait volontiers.
Les deux mondes se croisaient dans la même mosquée. Un jour de 1583, le père d'Ahmed Baba lisait devant ses auditeurs le recueil de traditions de Moslim, mais sa parole était devenue embarrassée. Bagayogo, assis en face de lui, lui fit signe d'interrompre sa lecture. Le lundi suivant, le père mourut. Le fils écrivit qu'il l'avait revu, après sa mort, dans un beau songe.
Une autre fois, un saint homme venu du Maroc arriva à Tombouctou parce qu'un rêve lui avait désigné le tombeau d'un saint enterré sous le minaret de la vieille mosquée. On lui demanda de quelle couleur était le teint de ce saint. Le visiteur le compara à celui de Bagayogo et à celui d'un autre savant présent, Ahmed-Mo'yâ, et finit par désigner le père d'Ahmed Baba : c'était exactement sa couleur. Dans cette mosquée, la couleur de la peau était une chose qu'on décrivait du doigt, entre Berbères et Wangara assis côte à côte. Elle ne disait ni qui l'on était ni ce que l'on valait.
La chronique de Tombouctou rapporte encore qu'Ahmed Baba portait le nom de Mohammed écrit sur l'avant-bras droit, en traits blancs formés naturellement sur la peau, et qu'il ne cachait jamais ce qui était juste, fût-ce aux émirs ou aux sultans. Sa date de naissance était moins sûre que ces anecdotes. Deux biographes anciens la fixent au 26 octobre 1556, un troisième au 28 novembre 1553, et tous trois affirment que ce jour était un dimanche. En 1922, l'orientaliste Évariste Lévi-Provençal vérifia dans des tables de concordance : le premier jour était un lundi, le second un mardi. Quant au village d'Araouane, au nord de Tombouctou, que les notices modernes donnent pour lieu de naissance, l'historien Paulo de Moraes Farias remarque qu'aucune source antérieure au XIXᵉ siècle ne le mentionne.
En octobre 1593, le maître avait près de soixante-dix ans. Il avait perdu ses livres en les donnant. Son élève allait perdre les siens d'une autre manière.
Il restait à comprendre comment une armée venue du Maroc avait pu arriver jusqu'aux portes de Sankoré.
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