Le savant de Tombouctou déporté au Maroc · Chapitre 1
Le savant de Tombouctou déporté au Maroc
Le jour de notre malheur
Tombouctou, octobre 1593.
Un crieur public parcourut les rues de la ville avec une annonce du pacha. Le lendemain, dit-il, on fouillerait toutes les maisons de Tombouctou, et quiconque serait trouvé en possession d'armes n'aurait qu'à s'en prendre à lui-même du sort qui l'attendait. Il ajouta une exception, une seule : les maisons des jurisconsultes, les descendants du cadi Sidi Mahmoud, ne seraient pas fouillées.
La population entière se hâta de porter toutes ses richesses chez les savants pour les y mettre en dépôt, parce qu'on pensait que si le pacha trouvait de l'argent dans une maison au moment de la perquisition, il s'en emparerait par la violence. Abderrahman es-Sa'di, qui tiendrait plus tard la chronique de Tombouctou, nota la chose sans l'orner, avant d'ajouter une phrase d'une ligne :
« Tel était en effet le but réel de ceux qui avaient pris cette mesure. »
Le piège n'était pas tendu à la richesse des savants. Il était tendu à la confiance qu'une ville entière avait en eux.
Depuis deux ans et demi, Tombouctou appartenait au sultan du Maroc. Son armée avait traversé le Sahara en 1591, brisé l'empire songhaï et bâti une casbah dans le plus riche quartier de la ville, celui des marchands venus de Ghadamès, après en avoir expulsé les habitants. Le pacha Mahmoud ben Zergoun, qui la commandait, avait alors pour principal conseiller un homme de la ville, Habib ould Mohammed Anbabo, et l'annonce du crieur fut la première mesure décidée après délibération. Les savants de la famille Aqit, qui tenaient depuis un siècle la charge de cadi et la chaire de la mosquée de Sankoré, n'avaient pas reconnu l'autorité du gouverneur marocain, et le sultan avait fini par apprendre, selon ce qu'en rapportent les biographes marocains, que l'un d'eux cherchait à soulever la population.
Cet homme-là s'appelait Ahmed Baba.
Mosquée de Sankoré, lundi 18 octobre 1593.
La perquisition eut lieu comme annoncé, et toutes les maisons furent fouillées, sauf les maisons promises. Le crieur repassa alors dans les rues : les jours suivants, tous les habitants se réuniraient dans la mosquée de Sankoré pour prêter serment de fidélité au sultan Maulay Ahmed.
Le premier jour, le lundi 22 du mois de moharrem de l'an 1002 de l'hégire, ce fut le tour des gens du Touat, du Fezzan et d'Audjela, les marchands des oasis du nord. Le mardi, ceux d'Oualata et de Ouaddan prêtèrent serment à leur tour. Ce deuxième jour, devant tout le monde, le pacha déclara :
« Il ne reste plus maintenant que les jurisconsultes qui n'ont pas encore juré ; ce sera pour demain en présence de tout le monde. »
Le cadi Omar avait pourtant essayé la voie de la supplique. Un an plus tôt, après des troubles entre la population et un caïd marocain, il avait écrit à un cheikh respecté du désert, Sidi Abdallah ben Mobarek, pour lui demander d'aller implorer la clémence du sultan : c'étaient les Marocains qui avaient eu les premiers torts, expliquait-il, et la population de Tombouctou était dévouée au sultan. Le mercredi 26 novembre 1592, après la prière de midi, la délégation était partie avec la lettre, conduite par un neveu du cadi, Chems-ed-Dîn. Le cheikh, qui n'était jamais allé à Marrakech, avait pris la route avec elle, et le sultan avait agréé sa recommandation.
Ce que personne dans la mosquée ne savait, c'est qu'une lettre était déjà partie de Marrakech. Le sultan y ordonnait au pacha d'arrêter tous ces gens et de les lui amener enchaînés. À sa cour séjournaient pourtant toujours les envoyés du cadi ; il les traitait avec les plus grands égards et finirait par leur remettre, pour le cadi, une lettre de grâce. Personne dans son entourage ne savait que l'autre lettre avait été écrite.
Mercredi 20 octobre 1593.
Le troisième jour, quand tout le monde fut réuni dans la mosquée, on ferma les portes. On fit ensuite sortir tous les assistants, à l'exception des jurisconsultes, de leurs amis et de leurs suivants, et le pacha les fit tous arrêter. Le chroniqueur donna la date dans les deux calendriers : mercredi 24 moharrem 1002, 20 octobre 1593.
On les lia. Seuls deux hommes ne furent pas garrottés : le cadi Omar, chef de la famille, un vieillard que des douleurs de reins empêchaient de marcher et qu'on hissa sur un jeune mulet, et l'ascète Sidi Abderrahman, son frère, qu'on fit monter de la même façon. Le pacha ordonna de conduire les prisonniers à la casbah en deux groupes : le premier traverserait la ville, le second passerait par l'extérieur, du côté de l'est.
Le second groupe n'arriva jamais. Comme il traversait le quartier de Zim-Konda, l'un des prisonniers, un Ouankoré nommé Andafo, arracha le sabre d'un des soldats qui les escortaient et l'en frappa. Les soldats massacrèrent aussitôt quatorze prisonniers, des hommes liés qui ne pouvaient pas se défendre.
Le chroniqueur les nomma tous. Il y avait neuf hommes des grandes familles de Sankoré, parmi lesquels trois jurisconsultes, Ahmed-Mo'yâ, Mohammed-El-Amîn et El-Mostafa. Il y avait Borhom, le cordonnier, un homme du quartier de Koïra-Kona. Il y avait Andafo lui-même et son frère, deux serviteurs de la famille, et deux tailleurs, Fadl et Chinoun. Un seul homme du groupe en réchappa : le frère d'un caïd marocain le délia, le prit sur son cheval et l'emmena chez lui, sain et sauf. Le pacha, qui était encore à la mosquée, s'écria qu'il n'avait pas autorisé ce massacre et envoya des ordres pour qu'il ne se reproduise pas.
Le massacre avait eu lieu près de la maison d'un affranchi de la ville, Amrâdocho, et c'est à lui qu'on ordonna d'enterrer les morts chez lui. Quand l'ascète Sidi Abderrahman, le frère du cadi, apprit la mort du tailleur Fadl, il dit : « Fadl a succombé dans cette affaire, mais il aura la récompense suprême. » Les trois jurisconsultes furent ensevelis dans la même fosse. Un homme s'occupa de toutes ces funérailles : le vieux maître Mohammed Bagayogo, le plus grand professeur de Tombouctou, qu'on n'avait pas arrêté. Amrâdocho quitta la ville peu après, alla s'établir à Chibi et n'en revint jamais.
Le pacha entra alors dans les maisons des jurisconsultes et en emporta l'argent, les objets et les meubles, en quantité telle, écrivit le chroniqueur, que Dieu seul la pouvait connaître, car en plus des biens des savants il s'y trouvait tout ce que la population avait apporté en dépôt quelques jours plus tôt. Ses hommes firent mettre à nu les hommes et les femmes pour les fouiller, abusèrent des femmes et enfermèrent tout le monde dans la casbah. Ils y restèrent six mois, selon le chroniqueur. Le pacha distribua le butin à ses soldats et n'envoya au sultan que cent mille pièces d'or.
Dans les maisons pillées, il y avait des livres. Ceux d'Ahmed Baba, comme les autres, furent emportés.
Il avait alors trente-six ans. S'il était bien né le 26 octobre 1556, la date que donnent deux de ses biographes, il lui manquait six jours pour en avoir trente-sept. Il n'était pas le plus important des prisonniers : c'était le cadi Omar, cousin de son père, qui commandait la famille. Mais c'était lui qu'on accusait.
Bien plus tard, dans un livre écrit loin de Tombouctou, Ahmed Baba consacra une notice à son vieux maître, celui qui avait enterré les morts de Zim-Konda. Il y parla de cette journée comme du « jour de notre malheur ». Bagayogo, écrivit-il, était avec eux ce jour-là.
« Ce fut la dernière fois que je le vis. »
Il avait suivi ses leçons pendant plus de dix ans, et ne le reverrait plus.
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