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The Survivor Who Got His Dictator Convicted · Chapter 1
The Survivor Who Got His Dictator Convicted
Cellule numéro neuf
N'Djamena, 3 août 1988.
Souleymane Guengueng sortait à peine d'une opération. Quelques jours plus tôt, des chirurgiens avaient soigné une vieille blessure, souvenir d'une agression, et il se déplaçait encore avec précaution quand des agents vinrent le chercher. Il était comptable à la Commission du bassin du lac Tchad, un organisme que se partageaient le Tchad et ses voisins, et il n'avait jamais fait de politique. C'était un chrétien pratiquant, un fonctionnaire comme N'Djamena en comptait des milliers. Personne ne lui dit pourquoi on l'emmenait. Des années plus tard, il avancerait une explication : pendant la guerre civile de la fin des années 1970, la Commission avait déménagé son siège au Cameroun voisin, par où passaient beaucoup de rebelles tchadiens, et cela avait suffi à faire de lui un suspect. Devant des juges, il dirait qu'on le soupçonnait d'avoir fait passer des armes à des opposants. Il ne sut jamais rien de plus.
On le conduisit d'abord à la Direction de la documentation et de la sécurité, la police politique du président Hissène Habré, que tout le pays appelait la DDS. Un officier le frappa, raconta-t-il. De là, on le transféra au camp des Martyrs, où on le poussa dans la cellule numéro neuf. Elle mesurait deux mètres carrés et quarante-huit centièmes. Ils y étaient huit. « Une vraie boîte de sardines », dirait-il.
Plus tard, à la gendarmerie, on l'enferma dans une cellule où une ampoule restait allumée jour et nuit au-dessus des têtes, si forte qu'elle brûlait la peau. Il décrirait des peaux qui se soulevaient, devenues semblables à celles des lézards. Ailleurs, c'était l'inverse, l'obscurité complète, parfois seul, parfois à dix dans un espace prévu pour un. Certains gardiens laissaient les prisonniers se laver ; d'autres les gardaient des semaines dans leur crasse. On leur jetait du riz avarié et on versait de l'eau dans les cellules, et les détenus, raconta-t-il en 2001 à un journaliste du New York Times, devaient lécher les gouttes sur le sol ou sur leur propre corps. On leur interdisait même de prier : quand ils priaient, chrétiens ou musulmans, les gardiens croyaient qu'ils demandaient à Dieu de tuer Hissène Habré.
Au bout de quelques mois, il attrapa la dengue. Il perdit connaissance, et ses codétenus le crurent mort. Dehors, sa famille, qui n'avait aucune nouvelle, le pensait mort aussi. Autour de lui, des centaines d'hommes s'éteignaient lentement, de paludisme, d'épuisement, de faim, de torture. « J'ai vécu l'enfer, j'ai été torturé et nombre de mes frères sont morts dans mes bras ! », dirait-il plus tard.
Ce fut dans ces cellules qu'il fit un serment devant Dieu. S'il sortait un jour vraiment de cette prison, ce serait que Dieu lui avait gardé la vie pour une mission : se battre pour la vérité et pour que justice soit rendue à ceux qui n'en sortiraient pas.
N'Djamena, 26 janvier 1983. Cinq ans plus tôt.
La machine qui avait avalé Souleymane Guengueng avait un acte de naissance. Huit mois après avoir pris le pouvoir par les armes, Hissène Habré signa un décret qui créait la DDS, un organisme « directement subordonné à la présidence de la République en raison du caractère confidentiel de ses activités ». Le texte lui confiait la collecte de tous les renseignements « susceptibles de compromettre l'intérêt national », et aussi « la collaboration à la répression par l'établissement de dossiers concernant des individus, groupements et collectivités suspectés d'activités contraires ou seulement nuisibles à l'intérêt national ». Avec ces trois mots, « ou seulement nuisibles », n'importe qui pouvait entrer dans un dossier.
Habré n'en confia la direction qu'à des hommes de son propre groupe, les Goranes, parmi lesquels son neveu, Guihini Korei. Dans une note d'instruction du 26 août 1987, le directeur de la DDS décrivait lui-même son service : grâce à « la toile d'araignée tissée sur toute l'étendue du territoire national », il était « l'œil et l'oreille du président, de qui il dépend et à qui il rend compte de ses activités ». Le président était tenu informé de tout, chaque jour, des opérations de contre-espionnage à la situation des détenus, en passant par les coupures d'électricité et la confection des uniformes.
À N'Djamena, sept prisons accueillaient les détenus politiques et les prisonniers de guerre. L'une se trouvait dans l'enceinte même de la présidence. La plus redoutée portait un nom d'agrément : la Piscine. C'était un ancien bassin réservé, au temps de la colonisation, aux familles des militaires français. Sur ordre du président, on l'avait recouvert d'une chape de béton, divisé en dix cellules, et doté d'un escalier qui plongeait vers un sous-sol. Elle se trouvait juste à côté du bâtiment de la DDS, non loin de la présidence.
N'Djamena, 12 juillet 1985.
Clément Abaifouta avait obtenu une bourse pour aller étudier la sociologie en Allemagne. Pour en profiter, il devait passer par le Bénin et y remplir des formalités. Ce jour-là, il se trouvait chez son oncle paternel, Facho Balaam, une figure de l'opposition, quand des hommes armés arrivèrent. « Au début, ils m'ont dit qu'ils voulaient juste me poser quelques questions », raconterait-il. On le chargea dans un pick-up jusqu'à la DDS, où un interrogateur lui demanda pourquoi il voulait rejoindre la rébellion. Il expliqua la bourse, le Bénin, les papiers. La réponse ne convainquit personne.
On le garda deux semaines à la DDS, dans une cellule de deux mètres sur trois. Ils y étaient dix, couchés sur le sol, à la merci des moustiques, avec un bidon de peinture vide pour toilettes ; une semaine plus tard, ils étaient cinquante. On leur servait un riz blanc noirci par la rouille du fond de la marmite. « C'était mon premier choc à la DDS. Même mon chien n'en aurait pas mangé », dirait-il trente ans après.
On l'envoya alors à la prison que les détenus appelaient les Locaux. Il y fit la cuisine pour les gardes, la lessive, et un autre travail. Avec quatre autres prisonniers, il était chargé de sortir les morts des cellules, de les glisser dans des sacs de riz vides, de les charger à l'arrière d'un camion et de les enterrer hors de la ville, dans une plaine qu'on appelait Amral Goz. Selon son témoignage, il y avait chaque jour entre huit et dix corps. Il estimerait avoir enterré au moins mille hommes. Celui qu'on avait arrêté parce qu'une bourse le faisait partir à l'étranger était devenu fossoyeur. Il n'apprit jamais pourquoi on l'avait arrêté. « Comme 90 % des victimes de Hissène Habré », dirait-il.
Aux Locaux, dans ces mêmes années, une femme tenait une comptabilité d'un autre genre. Elle s'appelait Rose Lokissim. Ses codétenus se souviendraient d'une femme qui tenait le moral des prisonniers et qui, au péril de sa vie, notait les noms des détenus, de ceux qu'on torturait et de ceux qu'on exécutait, pour les faire sortir en secret vers les familles. La DDS finit par découvrir ces messages. En 1986, elle la fit exécuter.
Clément Abaifouta sortit le 7 mars 1989, après presque quatre ans, parce que son oncle avait signé un accord avec le pouvoir et que le régime libérait alors les proches de ceux avec qui il traitait. Il emportait le souvenir précis d'une plaine et d'un nombre de corps.
N'Djamena, 1er décembre 1990.
Ce jour-là, renversé par un ancien chef de son armée, Idriss Déby Itno, Hissène Habré s'enfuit, et Souleymane Guengueng fut libéré. Il sortit après plus de deux ans de détention, vivant, avec une santé abîmée, une vue qui ne s'en remettrait jamais tout à fait, et un serment.
Il rentra chez lui, dans sa maison de briques de terre, au milieu d'une famille qui l'avait cru mort. Quelques années plus tard naquit un dernier fils. Il le nomma Assing-Li, ce qui veut dire « c'est un miracle » dans le kim, la langue de son peuple, parce qu'après ce que les prisonniers avaient subi, tous se croyaient devenus incapables d'avoir des enfants.
L'homme qui avait fait enfermer tant de gens était parti. Ses agents, eux, étaient restés à N'Djamena.
Un comptable venait de sortir de prison avec une seule idée en tête, et personne autour de lui ne la trouvait raisonnable.
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