Le survivant qui fit condamner son dictateur · Chapitre 2
Le survivant qui fit condamner son dictateur
L'invité du 14 Juillet
Paris, avenue des Champs-Élysées, 14 juillet 1987.
Parmi les invités de marque du défilé de la fête nationale française se trouvait le président du Tchad. Hissène Habré était alors l'un des alliés les plus choyés de Paris en Afrique. La même année, il fut reçu coup sur coup à la Maison-Blanche par Ronald Reagan et à l'Élysée par François Mitterrand. Au moment où les troupes descendaient l'avenue, la DDS tenait ses fiches à N'Djamena, et dans le centre du Tchad, la répression frappait les Hadjaraï.
Pour Washington comme pour Paris, Habré avait une qualité qui l'emportait sur toutes les autres : il était l'ennemi de Mouammar Kadhafi. La Libye occupait le nord du Tchad et soutenait ses adversaires, et cet ancien chef rebelle des Forces armées du Nord passait pour le seul chef tchadien viscéralement hostile à Tripoli. On connaissait pourtant son passé. En 1974, ses hommes avaient enlevé une ethnologue française, Françoise Claustre, et en 1975, un officier français venu négocier sa libération, le commandant Pierre Galopin, avait été tué. En décembre 1980, le jour où ses troupes avaient dû quitter N'Djamena, on avait photographié des squelettes dans un charnier près du fleuve Chari, à quelques mètres de son quartier général.
Le 7 juin 1982, il prit la capitale. Sous Ronald Reagan, les États-Unis l'avaient aidé à s'emparer du pouvoir par un soutien paramilitaire secret de la CIA, avant de lui fournir une aide militaire de plusieurs dizaines de millions de dollars. La France, d'abord hésitante, devint dès 1983 son soutien le plus constant. Quand les forces libyennes et leurs alliés tchadiens attaquèrent, Paris envoya l'opération Manta, plus de trois mille soldats, son plus grand engagement militaire depuis la guerre d'Algérie ; en février 1986 s'installa l'opération Épervier, une base aérienne où stationnaient plus de mille cinq cents militaires français. L'aide française pesa, certaines années, jusqu'au quart du budget de l'État tchadien. Chaque service de l'état-major tchadien avait son conseiller militaire français, et les avions Transall d'Épervier servirent parfois à transporter des prisonniers du régime.
N'Djamena, 10 septembre 1986.
Ce jour-là, le chef de la sécurité de l'aéroport rédigea une lettre où il mentionnait un « conseiller américain à la DDS, monsieur Maurice ». Un an et demi plus tôt, le 5 février 1985 à quatorze heures, douze hommes choisis dans les services de sécurité tchadiens avaient embarqué sur un vol UTA pour Paris, d'où ils étaient repartis le lendemain pour Washington afin d'y suivre un stage que leur chef de délégation qualifia de « très spécial ». Il écrivit dans son rapport que « nos amis américains » accordaient à cette formation « une importance capitale ». Quatre jours après leur retour, deux des stagiaires furent nommés, l'un à la tête du service de recherches de la DDS, l'autre à la tête de son service photo. La France formait aussi : une archive de la DDS du 23 juillet 1988 rend compte d'un stage donné à huit de ses agents par deux fonctionnaires de la Direction générale de la sécurité extérieure, les services secrets français. Guihini Korei, le neveu du président, passé à la tête de la DDS, suivit des cours à l'École militaire de Paris.
Saleh Younouss, qui dirigea la DDS de 1983 à 1987, déclara à plusieurs reprises avoir été « assisté, en permanence, par un agent de la CIA qui [l]e conseillait », et décrivit des relations étroites avec les services français, qui envoyaient des instructeurs au Tchad et formaient des agents en France. Ces déclarations restèrent les siennes, celles d'un homme que la justice de son pays condamnerait en 2015 à la perpétuité. Trente ans après les faits, l'ancien ministre français des Affaires étrangères Roland Dumas résuma l'attitude de son gouvernement devant les enquêteurs de Human Rights Watch : à partir du moment où Habré était devenu le chef d'un pays stratégique, « on lui laissait la carte blanche, c'est-à-dire qu'on regarde pas ce qu'il fait dans son pays ».
Préfecture de la Tandjilé, sud du Tchad, septembre 1984.
Ce que faisait Habré dans son pays, ses propres fonctionnaires le consignaient. Dans le Sud, région à majorité sara qui résistait au nouveau pouvoir, l'armée lança en septembre 1984 une campagne contre les cadres locaux et les villages, qu'on appellerait le « Septembre noir ». Un compte rendu « très confidentiel » daté du 15 septembre décrivait la préfecture de la Tandjilé après le passage des Forces armées nationales tchadiennes : « La masse paysanne est vraiment terrorisée, elle voit [ses] biens tomber aux mains des Fant comme un fruit mûr, et elle n'ose pas dire un mot en présence des militaires. » Les jeunes fuyaient vers Bongor. Près d'un an plus tard, le 4 août 1985, un chef de canton dressait la liste de soixante-huit personnes tuées dans deux villages, Djola II et Djola III, « massacrées dans la journée du dimanche 28 juillet 1985 par les forces gouvernementales ».
Pendant le Septembre noir, le commandant en chef des forces armées de Habré s'appelait Idriss Déby Itno. Remplacé en 1985, il partit suivre des cours à l'École militaire, à Paris, et revint comme conseiller du président pour la défense et la sécurité.
En 1987, ce fut le tour des Hadjaraï, un peuple du centre du pays dont certains chefs étaient passés à l'opposition. Le 1er avril 1989, trois hommes de l'entourage du président, tous zaghawa, entrèrent en rébellion : le commandant en chef de l'armée, Hassan Djamous, le ministre de l'Intérieur, Mahamat Itno, et Idriss Déby. Les deux premiers furent arrêtés et exécutés ; Déby fut le seul à s'échapper. Habré se vengea sur tout le groupe. Une liste de la DDS datée du 26 mai 1989 recense quatre-vingt-dix-huit « agents traîtres zaghawas arrêtés pour complicité » : il y avait parmi eux des bergers, des chauffeurs, des écoliers, des commerçants. Des années plus tard, à Dakar, la veuve de Hassan Djamous dirait qu'elle voulait seulement savoir où son mari était enterré, pour pouvoir lui rendre hommage, accepter sa mort et faire son deuil.
L'homme qui avait commandé l'armée pendant la première vague était celui dont la fuite avait déclenché la troisième.
N'Djamena, 1er décembre 1990.
La France s'était détournée de son allié. Habré s'était rapproché de Washington, au point d'aider la CIA à former au Tchad une force d'opposants libyens, et Paris tenait à ce que le Tchad reste dans sa sphère. Claude Silberzahn, qui dirigeait alors les services secrets français, raconterait plus tard que Habré « a voulu me faire sentir qu'il n'avait plus besoin de nous ». Et il ajouta : « À ce moment-là, il signe son arrêt. »
Idriss Déby, réfugié hors du pays depuis avril 1989, renversa Habré avec le soutien de la France, et Hissène Habré s'enfuit. Il passa par le Cameroun et gagna le Sénégal, et il ne partit pas les mains vides : il emportait une immense fortune puisée dans les caisses du Trésor public tchadien. À Dakar, il s'installa dans un quartier chic avec sa famille. Il allait y vivre plus de vingt ans en homme libre, ce que Reed Brody, l'avocat qui le poursuivrait, appellerait « un exil doré ».
Derrière lui, il laissait un pays où une commission d'enquête allait bientôt compter les morts, et, dans l'ancien siège de sa police politique, des pièces pleines de papiers.
Le président en fuite n'avait pas emporté ses archives, et personne, à N'Djamena, ne pensait encore à les ramasser.
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