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The War That Gave Birth to Burkina Faso · Chapter 1
The War That Gave Birth to Burkina Faso
La femme du chantier
Boucle de la Volta noire, fin de l'année 1915. Le chantier de la route de Dédougou à Bobo-Dioulasso.
On refaisait la route. Les hommes et les femmes des villages voisins n'y avaient pas été embauchés : ils y avaient été envoyés, comme on envoyait alors les sujets de l'Afrique-Occidentale française sur tous les chantiers de la colonie. Les papiers de l'administration appelaient cela la prestation ; les villages l'appelaient la corvée. Sur ce chantier-là, le garde chargé de surveiller les travaux s'appelait Allamasson Diarra. Les historiens burkinabè parlent de son « zèle », et le témoignage qu'ils citent l'appelle « le célèbre garde ».
Parmi les travailleurs se trouvait une femme enceinte, arrivée à terme. L'inspecteur d'histoire Gaston Gnimien, qui rapporta la tradition en 2016, lui donna un nom : Tenin Coulibaly. Le chercheur burkinabè Blami Gnankambary, qui consigna l'épisode dans son étude sur la révolte de 1916 dans le cercle de Dédougou, en laissa ces lignes :
« Une femme à terme, travaillant sur le chantier, sentant des maux de ventre, demanda la permission pour rejoindre le village et y accoucher. Non seulement le célèbre garde refusa, mais aussi les coups de fouet et de cravache la renvoyèrent au travail. La pauvre femme donna naissance le jour à un enfant sur la route, et cela même au vu de tout le monde. »
Elle accoucha donc sur la route, au milieu des pioches, sur la chose même qu'on l'obligeait à construire.
Ce qui arriva ensuite, les récits burkinabè ne le racontent pas de la même manière. Selon Gaston Gnimien, Tenin Coulibaly mit au monde un garçon et le perdit sous les yeux des travailleurs. Selon un article publié à Ouagadougou en 2024, c'est la mère qui mourut, des suites des coups. La scène elle-même ne figure ni dans les rapports de l'administration française ni dans l'étude universitaire qui fait aujourd'hui autorité sur cette guerre : elle appartient à la mémoire du pays, consignée par Gnankambary et transmise depuis par les historiens burkinabè. Les deux issues circulent, et aucune archive ne permet de choisir entre elles.
La suite, en revanche, les mêmes historiens la donnent d'une seule voix, et elle est brutale. L'Association des historiens du Burkina Faso écrit que les Bwaba, le peuple du chantier, découpèrent le garde en plusieurs morceaux avant d'appeler tout le pays à se soulever. Gnimien ajoute un épisode que l'on ne trouve que chez lui. Les hommes des villages hésitaient encore ; ce furent les femmes qui les décidèrent, en se mettant en grève. Elles leur refusèrent d'abord leur lit, et finirent par ôter leurs pagnes, publiquement, en signe de protestation.
Une femme battue sur un chantier, un garde mis en pièces, des femmes qui se dénudent pour faire honte aux hommes : c'est ainsi que le pays bwa raconte le commencement. L'administration coloniale, elle, n'en a rien retenu, parce que de son point de vue tout avait commencé ailleurs, quelques jours plus tôt, dans un village marka, et pour une raison qu'elle connaissait très bien.
Haut-Sénégal-Niger, octobre 1915.
Le pays où se trouvait ce chantier appartenait depuis 1904 à une colonie immense, le Haut-Sénégal-Niger, gouvernée depuis Bamako, qui couvrait à peu près le Mali et le Burkina Faso d'aujourd'hui. Les Français tenaient pour achevée la conquête de la boucle de la Volta depuis 1898. Ils l'avaient menée à peu nombreux, en s'appuyant sur les maisons de guerre musulmanes qui dominaient la région avant eux : les Peuls de Barani et de Dokuy, entre le Bani et la Volta, les Karantao à l'est, les Watara autour de Bobo-Dioulasso.
Pour les villages, la paix française avait pris la forme d'une liste. L'inspecteur Gnimien la dresse ainsi : le portage, qui obligeait les hommes à transporter à dos les bagages de l'armée ; le travail forcé ; l'impôt ; les amendes ; le recrutement des tirailleurs ; et l'autorité des chefs de canton, que l'administration nommait elle-même. Dans ces sociétés sans roi, où chaque village se gouvernait par l'accord des représentants de ses « maisons », les lignées fondatrices et ceux qui s'y étaient agrégés, les Français ignoraient les véritables autorités, les chefs de terre que les Marka appellent masa, et installaient à leur place des chefs de village de leur choix. Après quoi les commandants de cercle pouvaient écrire à leurs supérieurs que la population consentait à l'occupation, à l'exception de quelques foyers d'insoumission, « irréductibles, mais isolés ».
Ce consentement n'était qu'une attente. Les gens du pays, explique l'anthropologue Patrick Royer, voyaient les Français comme ils avaient vu les conquérants d'avant : des étrangers puissants et lointains, devant la force desquels on s'incline, sans renoncer pour autant ni à sa liberté ni à sa terre. Les Peuls et les Watara avaient pris des tributs et des captifs ; ils ne s'étaient pas mêlés de la vie des gens. Les Français, eux, voulaient tout régler.
Un orateur, dans une de ces réunions où l'on appela à la guerre, le dit avec des mots que Gnankambary recueillit et que tous les historiens de cette guerre reprendraient :
« Les Blancs sont venus chez nous ; nous les avons acceptés croyant qu'ils se comporteraient comme les Peuls, c'est-à-dire sans se mêler de nos affaires… Tout leur appartient désormais dans ce pays : nos biens, nos femmes, nos enfants, et nous-mêmes. Qu'est-ce qu'il nous reste encore ? Ils ridiculisent et même interdisent nos coutumes et les choses sacrées héritées de nos aïeux, les cicatrices, pour que nous ne reconnaissions plus nos enfants… »
Les cicatrices étaient les scarifications du visage, qui disaient à quelle maison et à quel village appartenait un enfant. L'orateur ne parlait pas d'impôt : il parlait d'un monde où l'on ne pourrait plus reconnaître les siens.
De l'autre côté, un administrateur colonial décrivait la même chose sans la comprendre. Chargé à la fin de la guerre d'en rechercher les causes, l'administrateur en chef Vidal écrivit que les populations rurales s'étonnaient des « préoccupations multiples » des Français, et que leurs « soucis constants d'ordre, de discipline, d'hygiène » étaient pour elles « une source de gêne constante ». Le lieutenant-gouverneur de la colonie, en 1916, jugeait la région « peuplée de races frustes, dénuées de besoins », chez lesquelles on n'avait pas encore pu faire naître, « à défaut de sympathie », des raisons de s'attacher à la France.
En Europe, la guerre s'enlisait dans les tranchées, et la France cherchait des soldats dans ses colonies. À partir du 5 octobre 1915, l'administration entreprit d'appliquer dans le Haut-Sénégal-Niger le recrutement de cinquante mille hommes réclamés par la métropole. Le chiffre descendait l'échelle comme une dette : réparti entre les cercles, puis entre les cantons, puis, par chaque chef de canton, entre les villages. L'historien Marc Michel compterait plus tard que l'Afrique-Occidentale française fournit au total cent quatre-vingt-dix-neuf mille deux cents hommes pendant la Grande Guerre, et il douterait, dans sa thèse, que la France ait eu réellement besoin de tant de recrues.
Au village de Bona, en pays marka, à quatorze kilomètres au sud de Safané et à une cinquantaine de kilomètres au sud de Dédougou, le quota fixé parut trop lourd. Dans les environs, un prédicateur musulman de Datomon annonçait depuis quelque temps la venue prochaine d'un messie qui mettrait fin au pouvoir des Blancs. Partout dans la région, selon Patrick Royer, on lisait dans ces recrutements forcés le signe que l'administration perdait la main, et l'on se prenait à espérer la fin prochaine du régime colonial.
Le 17 novembre 1915, les Marka de Bona refusèrent de livrer leurs hommes au recrutement. Ils ne s'en tinrent pas au refus. Ce jour-là, selon l'Association des historiens du Burkina Faso, ils décidèrent d'aller en guerre contre l'administration coloniale.
À Bona, un autel de terre attendait ceux qui voudraient jurer.
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