La guerre qui fit naître le Burkina Faso · Chapitre 2
La guerre qui fit naître le Burkina Faso
Deux cordes et un sifflet
Bona, pays marka, 17 novembre 1915.
Bona n'était le chef-lieu de rien. C'était un village de la boucle de la Volta noire, la rivière qu'on appelle aujourd'hui le Mouhoun. Pourtant, à la fin de la saison des pluies, les représentants d'une ligue d'une douzaine de villages s'y rassemblèrent. Les anciens de Bona en donnèrent la liste aux chercheurs Mahir Şaul et Patrick Royer : Bona, Kongoba, Danguna, Zinkuy, Sokurani, Pakole, Bosien, Soso, Basana, Dumakele, Datomo et Biforo. D'après leurs travaux, l'assemblée se tint le 17 novembre dans un petit bois appelé Suba, à un kilomètre du village, là où se trouvait un sanctuaire. Ils ne se réunirent pas chez un chef. Ils se réunirent autour de l'autel du culte de la terre.
Chez les Marka, cet autel s'appelle le Suru. Il est placé sous la garde d'un masa, un chef de terre, dont l'autorité, écrit Patrick Royer, ne tient pas à la force des armes mais aux puissances de la fertilité : c'est l'homme du sol et des récoltes, pas l'homme de la guerre. Devant cet autel, les délégués prêtèrent serment de prendre les armes contre le pouvoir colonial et de ne les déposer qu'après son départ définitif.
Ils ne jurèrent pas d'obtenir une baisse du quota, ni le renvoi d'un chef de canton, ni l'allègement de la corvée. Ils jurèrent le départ des Français.
L'homme qui avait préparé cette nuit s'appelait Yisu Koté. Il était de Bona. Les sources ne donnent de lui ni date de naissance, ni portrait, ni parole rapportée, et pourtant toutes, françaises ou burkinabè, en gardent la même image : celle, écrit Royer, d'« un homme infatigable allant de village en village pour inciter la population à prendre les armes ». Pendant des mois, il avait marché d'un village à l'autre pour convaincre des gens qui ne lui devaient rien.
Car Yisu Koté n'était le chef de rien. Il ne détenait aucune charge, ni dans les institutions de son village, ni dans l'alliance militaire à laquelle Bona appartenait. Ce n'était ni un chef de terre, ni un chef de guerre, ni un homme nommé par les Français. Son crédit lui venait d'abord d'un héritage : un autel reçu en ligne paternelle de son grand-père Dwan, qui avait été au siècle précédent un chef de guerre de premier plan dans la lutte contre les jihad des Karantao. Ce culte appartenait à la famille que l'on appelle ku en jula et kwo en marka, un mot qui signifie « queue » : c'était une poche de cuir en forme de queue d'animal, qui renfermait des racines, des branches et des os. Dans les rapports de l'administration, Yisu Koté devint « le féticheur de Bona ».
Il portait aussi sur lui les attributs des kambele, la classe d'âge où les hommes marka en âge de combattre apprenaient ensemble la solidarité et la guerre. Ces attributs tenaient en trois objets : un sifflet, et deux cordes que l'on appelait dafu, l'une enroulée autour de la tête, l'autre passée au cou.
Un homme sans charge ne pouvait pas engager une alliance. Il fallait pour cela quelqu'un qui en eût le droit, et ce fut son cousin, Yike Koté. Celui-là détenait une charge prestigieuse : il était peren-kie, le chef des kambele. Par sa voix, l'ancienne alliance militaire de Bona fut ralliée à une déclaration de guerre contre « l'homme blanc », prise selon les formes d'une institution qui existait bien avant les Français.
Cette alliance avait une histoire. Au dix-neuvième siècle, les villages marka groupés autour de Bona avaient mené la lutte contre les Karantao, une maison de guerre musulmane installée à Wahabu, et contre leurs alliés zaberma. Les Français, qui ne cherchaient dans le pays que des chefs et des ethnies, n'avaient pas vu ce qui reliait ces villages. Royer décrit deux réseaux superposés. Le premier était religieux : des confédérations fondées sur l'ordre d'arrivée des fondateurs, où le premier village établi, le « village-mère », gardait l'autel d'origine et où les autres lui étaient rituellement subordonnés. Bona, Datomo, Tunu et Yankaso relevaient ainsi du Suru du village de Banu ; d'autres villages de la ligue relevaient de celui de Danguna. Le second réseau était militaire : des alliances entre villages conduites par des maisons de guerre, dans ce que l'on peut appeler des villages forts.
Les deux réseaux ne se recouvraient pas. La réussite des chefs de 1915 fut de les faire jouer ensemble, et c'est ce qui leur permit de réunir en très peu de temps de quinze à vingt mille combattants, et de le refaire encore au plus fort de la guerre, quand les combats se succédaient à un ou deux jours d'intervalle.
Boucle de la Volta, du 14 au 23 novembre 1915.
L'administration entendit la guerre avant de la voir. Le 14 novembre, en tournée de recrutement, le chef du canton de Datomo, M'Pa Adama Nianu, un homme nommé par l'administration, s'était vu refuser des hommes par Bona. Le lendemain, à Datomo même, il entendit les sifflets. Le sifflet des kambele était un petit instrument de bois à trois trous que seuls certains d'entre eux portaient, et qui sonnait pour la guerre comme un clairon. M'Pa Adama dépêcha aussitôt un messager au commandant du cercle de Dédougou : « la propagande contre le recrutement, commencée la veille à l'instigation des gens de Bouna, a déjà gagné plusieurs villages ».
Le 17 novembre, Bona refusa le recrutement. Le 19, selon la chronologie établie par les historiens burkinabè, quatre villages la rejoignirent : Kongoba, Doumakélé, Solasso et Moussakongo. Le 20, ce furent presque tous les villages marka des cantons de Tounou, Datomo, Oury, Bagassi et Pompoi. Le 23, les Bwaba de Ouarkoye, de Wakara, de Bondokuy et de Poundoun entrèrent à leur tour dans la guerre. En six jours, le refus d'un village était devenu un front.
Le dafu voyagea plus vite encore. La corde des kambele marka devint l'emblème du mouvement, portée par tous les combattants, quelle que fût leur langue ou leur origine, en signe de reconnaissance de la prééminence militaire et rituelle du commandement de Bona. De Koudougou jusqu'aux rives du Bani, une corde autour de la tête disait que l'on avait juré. Les villages ralliés envoyaient à Bona des animaux pour les sacrifices et, après chaque victoire, une part symbolique du butin ; en retour, leurs chefs recevaient des présents et des objets sacrés liés aux autels de Bona. Royer souligne qu'une telle hiérarchie, reliant des chefs locaux sur un si vaste territoire, ne semble pas avoir existé avant la conquête : c'était une création de la guerre.
Hors du pays marka, l'objet changea de sens en chemin. On en vint à croire que le dafu ramenait à la vie les guerriers tués par les balles. Royer met en garde contre la tentation de réduire ces objets à des amulettes : dans cette région, la force, le savoir et la faveur des puissances invisibles allaient ensemble, et une supériorité militaire n'était jamais tenue pour définitive. Les sacrifices et les augures consultés pendant les préparatifs avaient annoncé que la force allait changer de camp.
D'autres noms surgirent, chacun sur son territoire. Au-delà de la Volta, vers l'ouest, le gros village de Sanaba, que Yisu Koté avait visité en 1915, devint le représentant de Bona dans la région de San ; une partie des prises de guerre de ce pays y montait, et Sanaba en faisait remonter à son tour jusqu'à Bona. Dasa, émissaire des chefs marka de Bona, dirigea les opérations au sud du cercle de San et à l'ouest de la Volta. À l'est, en pays gurunsi, le mouvement fut organisé par deux représentants marka, Dawule et Lasana, aux côtés desquels se leva une figure devenue légendaire, Yombie, qui avait passé de longues années comme sofa, soldat de statut servile, dans la maison d'un chef mossi, et qui cultivait entre l'islam et les cultes locaux une ambiguïté qui ajoutait à son prestige. Les émissaires de la ligue allèrent jusqu'à Sofara, dans le cercle de Bandiagara, aux confins du pays dogon.
L'historiographie burkinabè retint d'autres noms encore, qu'elle cite comme on cite des fondateurs : Siaka, Bémé, Yahondé, Banzani Théra, Pankourou Dakouo, Dabouwary Dembélé. Et, phénomène rare parmi les grands soulèvements africains contre la colonisation, la guerre ne prit le nom d'aucun d'entre eux. Malgré son rôle d'inspirateur, Yisu Koté ne lui donna pas le sien. Dans le pays marka, on l'appelle encore Bona Kele, la guerre de Bona, du nom du village où l'on avait juré.
Dix-huit ans plus tôt, en 1897, un des officiers de la conquête, le commandant Destenave, avait soupçonné les Samo, les Mossi du Yatenga et les Bwa « d'organiser une sorte de ligue pour résister à notre autorité ». Les historiens de la région ont longtemps jugé que ce complot avait été inventé par des chefs alliés de la France, pour justifier davantage de répression. En novembre 1915, la ligue existait, et elle avait un emblème.
Le soir même, la nouvelle arriva à Dédougou.
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