Un piquet dans la chambre · Chapitre 2
Un piquet dans la chambre
La terre pelée
Tout avait commencé par une chose qui ne se voit pas, et qui ne dura pas une saison. À partir de 1968, sur toute la bande sahélienne, du Sénégal au Tchad, la pluie se mit à manquer, et elle manqua pendant près de vingt ans.
Les scientifiques la décriraient comme la sécheresse la plus dramatique observée au vingtième siècle dans une région de cette étendue. Sur la majeure partie du Sahel, les précipitations baissèrent de trente pour cent, et plus de cent mille personnes moururent de faim et de soif.
Dans la province du Yatenga, l'effondrement fut plus brutal encore, puisqu'en vingt ans la pluviométrie annuelle y tomba d'une moyenne de longue période de sept cent vingt millimètres à quatre cent quarante, si bien que près de quatre averses sur dix cessèrent de tomber.
Une mauvaise saison se supportait, on mangeait les réserves. À la deuxième, on vendait une chèvre, on empruntait à un parent, on serrait la ceinture. À partir de la troisième, il n'y avait plus de réserve ni de chèvre, et le parent vivait la même chose.
La terre, elle, suivit une mécanique.
Le Yatenga était un plateau très peuplé, de soixante-dix à cent habitants au kilomètre carré, où plus de la moitié des terres étaient cultivées et où l'on ne laissait presque plus rien en jachère. Dès que la couverture végétale s'amincissait, le sol de latérite, riche en fer, se retrouvait nu sous le soleil, et il durcissait au point de former en surface une croûte compacte qui sonnait sous le pied comme une tôle.
Lorsque la pluie revenait enfin, elle ne pénétrait plus : elle glissait sur la croûte, emportait le peu de terre fine qui restait, et partait ailleurs. Sur une terre déjà morte, l'averse achevait le travail de la sécheresse.
Ces étendues avaient un nom, que l'on retrouve aussi bien dans les reportages burkinabè que dans les rapports des agences internationales : zipèlga, la terre pelée.
L'étude de l'ONG Oxfam sur le Yatenga, diffusée plus tard par la FAO, réduisit la situation des habitants à une alternative : améliorer la terre, ou partir.
Ils partirent. Des villages entiers se vidèrent vers Ouagadougou, vers la Côte d'Ivoire, vers tout endroit où l'on mangeait encore. Yacouba Sawadogo raconta un jour aux Nations unies ce qu'il avait sous les yeux au début des années 1980 :
« Les gens partaient, et les animaux et les arbres mouraient. Il fallait donc chercher une nouvelle façon de cultiver, parce que toute la bonne terre disparaissait, et que si nous restions là sans rien faire, notre vie était en danger. »
Or cet homme-là n'était pas paysan.
Jeune, on l'avait envoyé au Mali, dans une école coranique, et il espérait devenir maître coranique à son tour. Il n'y parvint pas, parce qu'il n'interprétait pas le Coran comme ses camarades. L'universitaire burkinabè Barwendé Sané, qui passa des semaines auprès de lui à la fin de sa vie, range cet échec parmi les premiers grands revers de son existence. Son maître avait pourtant remarqué chez cet élève difficile autre chose, et il le renvoya chez lui avec une bénédiction et l'assurance qu'il réussirait par un autre chemin.
Rentré au pays, il se fit commerçant. Il vendait des pièces détachées au grand marché de Ouahigouya, et il vendait bien : en 2019, Sidwaya écrivit que son affaire lui rapportait trois cent mille francs CFA par mois. Huit ans plus tôt, le même journal avait parlé de trois cent mille francs de chiffre d'affaires par jour. Entre les deux versions, les sources ne tranchent pas ; même la plus basse faisait de lui un homme à l'abri, dans une ville où l'on mangeait encore.
Au plus dur de la sécheresse, au début des années 1980, il ferma boutique et rentra au village.
Sa famille ne le suivit pas. Un ancien agent du ministère de l'Agriculture originaire de Gourga, Adama Sawadogo, le dit sans détour au reporter venu enquêter trente ans plus tard : « On s'est toujours demandé ce qui l'a poussé à se jeter dans cette entreprise. Certains membres de la famille n'étaient même pas d'accord ; en son temps, c'était trop osé. »
En 2022, un homme de soixante-huit ans, que le chercheur appela Sanoussa pour protéger son nom, résuma ce que tout le marché avait vu :
« Je connais Sawadogo depuis longtemps comme un commerçant prospère. La plupart des gens qui ont grandi avec lui connaissent l'affaire qu'il faisait. Pendant la grande famine, il a choisi de devenir paysan, refusant de quitter le village comme tout le monde le faisait. »
Tout le monde partait vers la ville, et lui en revenait.
La terre qu'il choisit tenait en quatre hectares de zipèlga, et il put s'y installer sans que personne proteste pour la seule raison que personne n'en voulait.
Ce qu'il venait y faire portait un nom, et ce n'était pas une invention : il en avait entendu parler par ses parents.
Le mot était zaï. En mooré, il désigne des trous de semis, des poquets creusés dans la terre pour y concentrer l'eau et la matière organique. Les agronomes du CIRAD, de l'INERA burkinabè et de l'ISRA sénégalais, qui consacrèrent ensemble une synthèse à la technique, expliquent qu'on la pratiquait depuis des siècles au Yatenga, chez les familles qui n'avaient que de petites surfaces de mauvaise terre, et qu'elle était tombée en désuétude dans les années 1950, quand la pluie était redevenue abondante. On l'avait oubliée parce qu'on n'en avait plus besoin.
Le mot lui-même venait de zaïégré, qui signifie « se lever tôt et se hâter de préparer sa terre » ; le Programme des Nations unies pour l'environnement le traduirait plus court, par « commencer tôt ».
Car le zaï renversait l'ordre des choses. Les paysans du Yatenga attendaient d'ordinaire la saison des pluies pour toucher à leurs champs : l'eau d'abord, le travail après. Le zaï exigeait l'inverse, creuser en pleine saison sèche, dans une terre dure comme de la pierre, sous quarante degrés, pour un ciel dont rien ne garantissait qu'il donnerait quoi que ce soit.
L'outil s'appelait la daba, une houe à manche court qui oblige à travailler plié en deux. À raison de quatre heures par jour, il fallait à un paysan trois mois pour ensemencer un seul hectare, dans une terre où rien ne poussait et où rien, peut-être, ne pousserait jamais.
Il avait quatre hectares devant lui, une pluie à laquelle il n'avait aucune raison de croire, et pas un voisin pour l'aider.
Il prit la daba et commença seul.
Ce que son village pensa en le regardant creuser, il l'apprit sans qu'on le lui dise, dans les salutations du matin.
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