Un piquet dans la chambre · Chapitre 1
Un piquet dans la chambre
Un piquet dans la chambre
Gourga, province du Yatenga, nord du Burkina Faso. Milieu des années 2000.
Les géomètres allaient vite, parce qu'un lotissement se compte au nombre de bornes posées dans la journée. Ils tendaient la chaîne d'arpenteur, mesuraient, frappaient, et à chaque angle d'un carré d'environ quatre cents mètres carrés, un dixième d'acre, un lourd piquet de bois entrait dans la terre jusqu'à ce qu'il tienne.
Ils travaillaient pour Ouahigouya, la ville voisine, qui venait d'annexer les terres de sa périphérie et s'apprêtait à les vendre. L'opération n'avait rien d'illégal : pour procurer des revenus aux villes, le gouvernement central les autorisait à annexer leurs abords et à les revendre, sans indemniser équitablement ceux qui y vivaient déjà. Sur plusieurs dizaines d'hectares, quatre cents mètres carrés font des centaines de parcelles, et le plan qu'un bureau avait dessiné, les géomètres l'appliquaient avec soin.
Un homme d'une soixantaine d'années les regardait faire, impuissant. Sur le papier, cette terre n'était à personne : elle n'avait jamais été bornée, jamais mesurée, jamais inscrite nulle part, et aucun document au monde ne portait à la fois son nom et cette parcelle.
Le journaliste américain Charles C. Mann, qui raconta la scène dans National Geographic en septembre 2008, nota l'endroit exact où tombèrent deux de ces repères. Des agents de la ville enfoncèrent un piquet dans le sol de sa chambre à coucher.
Et une autre limite de lot passa au milieu de la tombe de son père.
Le plan avait prévu son cas. En sa qualité de premier occupant, il recevrait une parcelle, une seule, et ses aînés chacun la leur. Tout le reste serait vendu, sans doute l'année suivante.
Au même journaliste, il donna sur cette terre une phrase qui s'entend deux fois, d'abord comme une fierté, ensuite comme une plainte :
« Depuis le grand-père du grand-père de mon grand-père, nous avons toujours été ici. »
Or ce que les géomètres découpaient en carrés n'était pas un champ, c'était une forêt.
Plusieurs dizaines d'hectares d'arbres en plein Sahel, la plus grande forêt privée à des centaines de kilomètres à la ronde, selon Mann. On y croisait des dattiers du désert, des pruniers, des gommiers, des lianes de saba, et des espèces que l'on ne trouvait presque plus ailleurs dans la région. Lièvres, rongeurs, reptiles et petits félins y vivaient, les oiseaux s'y répondaient d'une branche à l'autre, et la tache verte qu'elle formait se voyait sur les images satellite, à l'est de l'hôpital de Ouahigouya, comme une empreinte posée sur du beige.
Vingt-cinq ans plus tôt, il n'y avait là rien. Une terre nue, décapée par le vent, durcie en surface comme une carapace, que le mooré appelle zipèlga, et dont plus personne ne voulait. Lui-même en parlait sans laisser de marge : il n'y avait, disait-il, « pas même l'ombre d'un seul arbre ».
Cette forêt n'avait pas poussé seule, et personne ne l'avait plantée au sens où l'on plante. Elle avait été semée, trou après trou, à la main, par l'homme qui regardait les géomètres.
Il s'appelait Yacouba Sawadogo.
Il était né en 1946 dans la province du Yatenga. L'année était sûre, la date ne l'était pas, si bien que la fondation suédoise qui allait un jour le couronner écrivit, faute de mieux, « quelque part en 1946 ». Il n'avait fréquenté d'autre école que l'école coranique, et il ne possédait ni tracteur, ni engrais, ni crédit, ni titre. Il avait une houe à manche court, et une obstination que son village avait d'abord prise pour une maladie.
Au milieu de la forêt, à un kilomètre de la concession familiale, il avait aménagé un hangar d'où il bougeait peu. C'est là qu'il recevait les curieux, et c'est de là qu'il partait faire le tour de ses arbres.
Il n'en vendait aucun. Les arbres de Gourga n'étaient destinés ni au bois d'œuvre ni à des fruits de marché, et il n'en tirait aucun profit en argent. Ce qu'il disait y gagner était d'un autre ordre : de la satisfaction morale, et de la reconnaissance.
Le reporter Boureima Sanga, du quotidien Sidwaya, nota en 2011 un détail que les visiteurs remarquaient en marchant. Entre deux branches, ou simplement posés au sol, des canaris de terre cuite de vingt litres attendaient, remplis d'eau. C'étaient des abreuvoirs, pour les oiseaux, les rongeurs, les reptiles, les lièvres et les félins que la forêt abritait. Il fallait les remplir, les porter, les caler, et recommencer quand ils étaient vides.
C'est cet homme-là que les géomètres bornaient.
Le monde allait l'appeler « l'homme qui arrêta le désert ». C'était le titre d'un documentaire sorti en 2010, et le titre devint son nom public, jusque dans les communiqués des Nations unies.
La formule était fausse. En 2021 encore, quarante ans après ses premiers trous, le Burkina Faso perdait chaque année quatre cent soixante-dix mille hectares de terres, selon les chiffres de son propre ministère de l'Environnement. Ce qu'il avait arrêté, il l'avait arrêté sur son sol à lui, avec une houe.
Seulement ce sol ne lui appartenait pas. Dans le Burkina Faso de ces années-là, les petits exploitants ne possédaient pas leur terre : ils la tenaient, souvent gratuitement, de propriétaires qui pouvaient reprendre le bail au terme de n'importe quelle saison. C'était le sort ordinaire des petits paysans, mais aucun autre n'avait passé un quart de siècle à faire pousser sur une terre morte ce qu'on pouvait lui reprendre. Aux yeux de l'administration, ses vingt-cinq années de travail formaient très exactement un terrain sans propriétaire.
Une douzaine d'années après le passage des géomètres, un journaliste d'enquête de Sidwaya, Abdel Aziz Nabaloum, alla poser la question au service du cadastre du Yatenga : qu'arrivait-il à un homme comme celui-là, s'il n'obtenait pas de titre ?
L'agent qui lui répondit demanda à ne pas être nommé. Sa réponse tint en une phrase :
« S'il n'arrive pas à obtenir le document, on peut rentrer dans son domaine sans souci. »
Avant d'être celui qui creusait, il avait été un autre homme, au grand marché de Ouahigouya, et il avait beaucoup à perdre.
Partager ce chapitre