Ce qu'il y a dans les malles · Chapitre 2
Ce qu'il y a dans les malles
L'héritier
Quartier de Sankoré, Tombouctou, années 1970.
Quand Mohamed Haïdara, que tout le monde appelait Mamma, rassemblait ses étudiants autour de lui dans la cour, il lui arrivait d'aller chercher un volume de la collection familiale, dans la remise. Son fils Abdel Kader, six ou sept ans, s'asseyait alors au bord de la cour pendant que les étudiants récitaient, et il regardait son père manipuler ces objets-là avec une précaution qu'on ne mettait à rien d'autre.

Le père était un lettré. Dans sa jeunesse, il avait voyagé jusqu'au confluent du Nil Blanc et du Nil Bleu ; rentré à Tombouctou, il y avait ouvert une école traditionnelle. Sa famille, arabe, était installée dans la ville dès le seizième siècle. Ce que Mamma sortait ainsi de la remise, le journaliste américain Joshua Hammer, qui interrogerait le fils des années plus tard, le rapporterait en ces termes :
« Un traité de jurisprudence islamique du début du dix-septième siècle ; un Coran du treizième siècle rédigé sur du vélin d'antilope ; ou un autre livre saint à peine plus grand que la paume d'une main, écrit sur de la peau de poisson. »
De la peau de poisson.
Quelqu'un avait préparé cette peau, l'avait coupée à la taille d'une paume et y avait copié un texte sacré assez petit pour qu'on l'emporte partout. Le support avait traversé le temps ; l'homme qui l'avait fait n'avait pas laissé son nom. Des livres comme celui-là, la maison en contenait des milliers.

1981. Mamma Haïdara mourut.
Son fils Abdel Kader avait dix-sept ans, et il n'était pas le seul enfant de la maison : ils étaient nombreux. L'exécuteur testamentaire agit donc selon l'usage : il partagea le bétail, les biens et l'argent entre eux tous. Quant à la bibliothèque, il la confia à un seul.
Abdel Kader Haïdara en donnerait plus tard la raison :
« C'est ainsi que cela se passe chez nous. De génération en génération, c'est la personne la plus intéressée qui s'occupe des manuscrits. C'est le meilleur moyen que l'on a trouvé pour les conserver et pour qu'ils ne soient pas vendus. »
À cet héritage s'attachait une règle explicite : il était interdit de s'en séparer, de les donner ou de les vendre. Un garçon de dix-sept ans venait donc de recevoir des milliers de livres et l'interdiction d'en tirer quoi que ce soit. Ces volumes exigeaient des pièces sèches, à l'abri du sable et des termites ; il fallait les retourner, les aérer, les surveiller, et savoir lire l'arabe classique pour savoir ce que l'on manipulait. Ils ne rapportaient rien, et l'on ne pouvait ni les vendre ni s'en débarrasser. Or, dans des dizaines de maisons de la ville, la remise restait fermée, et bien des manuscrits du Sahel n'avaient pas été ouverts depuis un siècle.

Trois ans plus tard, un homme vint le chercher. Il s'appelait Mahmoud Zouber et dirigeait l'Institut Ahmed Baba, créé dans les années 1970 sur recommandation de l'UNESCO pour sauvegarder le patrimoine écrit de la région. Il proposa au jeune homme de travailler avec lui. Abdel Kader se montra d'abord réticent ; il finit par accepter, et ses études de commerce, il les abandonna.
La mission qu'on lui confia était précise et ingrate : parcourir la boucle du Niger à la recherche des manuscrits, et convaincre leurs propriétaires — en les payant s'il le fallait — de les confier à l'institut. Pendant des siècles, et surtout à partir du début de la colonisation, les grandes familles avaient tenu ces livres à l'écart des étrangers. Beaucoup avaient été cachés après la conquête marocaine de Tombouctou, à la fin du seizième siècle, et n'étaient jamais ressortis. Arriver dans un campement pour demander à voir ce que trois générations s'étaient employées à dissimuler, c'était entrer dans une négociation qui pouvait durer des années.
Il partit comme son père avant lui : à pied, à dos de chameau ou d'âne, en pirogue sur le fleuve, de campement en campement. Il arrivait, on le faisait asseoir, on lui donnait à boire, on lui demandait des nouvelles de Tombouctou, et l'on ne parlait de rien pendant longtemps. Lorsqu'il disait enfin pourquoi il était venu, l'atmosphère changeait. Il lui fallait alors expliquer ce qu'était la conservation, ce qu'était un archivage, ce qu'il adviendrait de ce qu'on lui montrerait, et pourquoi un jeune homme de la ville s'intéressait à des papiers que le grand-père avait enterrés. Certains le renvoyaient. D'autres promettaient et ne montraient rien. D'autres encore ressortaient un coffre, et il fallait négocier un achat, un troc, un prêt. Il repartait, il revenait, parfois des années plus tard.

En dix ans, il ramena à Tombouctou des milliers d'ouvrages, plus que tous ses prédécesseurs réunis. Un ami, interrogé bien plus tard par Jeune Afrique, dirait ce que ces dix années avaient fait de lui : quand il prenait les manuscrits dans ses mains, il les caressait ; quand il en parlait, il les regardait avec tendresse. « Ce ne sont plus des objets pour lui, mais des compagnons. »
Elles lui avaient donné autre chose encore : une carte. Il savait quelles familles possédaient quoi, dans quelle maison, dans quel campement, et à qui il fallait parler pour qu'une porte s'ouvre. Personne d'autre, dans le nord du Mali, n'avait rassemblé cette information.
1993. Épuisé par ces voyages, il quitta l'institut pour se consacrer à la bibliothèque familiale. En 1996, avec d'autres propriétaires de bibliothèques privées, il fonda une association, SAVAMA-DCI — Sauvegarde et valorisation des manuscrits pour la défense de la culture islamique —, née d'un accord entre onze bibliothèques privées de Tombouctou et du village voisin de Ber. Son objet tenait en deux mots : cataloguer, et abriter.
La même année, des officiels du gouvernement libyen vinrent lui proposer de racheter sa collection et de la transférer à Tripoli. On lui offrait de l'argent, probablement beaucoup, et un bâtiment moderne dans un pays riche où ses livres seraient en sécurité. Contre cela, il avait la phrase de son père, qui interdisait de vendre.
Il refusa.
Les vingt années qui suivirent, il les passa à chercher de l'argent : dès 1996, la fondation Ford lui accorda six cent mille dollars, et en 2000 la bibliothèque Mamma Haïdara ouvrit dans un bâtiment neuf.
Abdel Kader Haïdara parlait plusieurs langues. Il était, écrirait Jeune Afrique, « aussi doué pour négocier avec les Touaregs de la région de Ber qu'avec les riches donateurs de New York » : une position d'équilibriste, qui lui vaudrait plus tard des ennuis. Des proches l'avaient encouragé à faire de la politique ; il n'avait jamais voulu. Il deviendrait docteur honoris causa de l'École normale supérieure de Lyon en octobre 2012, et il recevrait le prix allemand pour l'Afrique en 2014.
Il avait passé sa vie d'adulte à faire sortir des livres de leurs cachettes. Lorsque la ville serait occupée, en 2012, il serait le seul du pays à savoir exactement où se trouvait chaque collection, dans quelle maison, derrière quelle porte, et combien de malles il faudrait pour la déplacer.
Ce savoir allait tout rendre possible ; il rendrait aussi toute vérification impossible.
Avant l'occupation, quinze années de célébrité mondiale l'attendaient.
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