Ce qu'il y a dans les malles · Chapitre 1
Ce qu'il y a dans les malles
Le jour où la bibliothèque a brûlé
Tombouctou, août 2012.
Le soir venu, dans une maison du centre, quelques hommes et quelques femmes remplissaient une malle. Ils y déposaient des objets si fragiles qu'il fallait les prendre à deux mains ; ils rabattaient le couvercle de métal, et ils en commençaient une autre. Nul ne parlait. Dehors, une police des mœurs tenait les rues, et la ville se taisait avec eux.

Les malles ainsi remplies prenaient la route du sud, calées dans le coffre d'un 4×4 sous des bâches et des sacs de vivres. Devant elles s'ouvraient mille kilomètres de piste, des barrages tenus par des hommes en armes et, tout au bout, Bamako.
Soir après soir, tout cet automne-là, un trésor quitta Tombouctou à l'insu de Tombouctou.
Ce que contenaient ces malles, la ville entière l'ignorait, hormis une poignée de gens qui se taisaient. Lorsque le monde l'apprendrait enfin, cinq mois plus tard, il l'apprendrait à l'envers.
Lundi 28 janvier 2013.
Ce matin-là, les troupes françaises et maliennes entrèrent dans Tombouctou. Les occupants s'étaient enfuis vers le nord pendant la nuit ; les habitants sortirent dans les rues de sable, et la ville respira pour la première fois depuis neuf mois.
Neuf mois, c'était long. Trois jours à peine après leur entrée, les occupants avaient saisi la collection de la radio locale — des cassettes réunies depuis 1994, confisquées en une matinée. Sur les marchés, on fouettait qui fumait une cigarette ou se couvrait mal ; un adolescent surpris à écouter de la musique sur son téléphone avait reçu des coups de baguette jusqu'au sang. On avait retiré des rues jusqu'aux tables de baby-foot : les garçons devaient prier, pas jouer. Le monde, au bout de quelques semaines, avait cessé d'en parler.
Or, l'après-midi même, une nouvelle quitta Tombouctou. Elle alla plus vite que les colonnes n'y étaient entrées : de dépêche en dépêche, de rédaction en rédaction, elle gagna les capitales en quelques heures. Le maire de la ville venait d'annoncer que les manuscrits avaient brûlé. L'Institut Ahmed Baba, la grande bibliothèque publique de Tombouctou, aurait été incendié avant le départ des jihadistes ; le patrimoine écrit le plus célèbre d'Afrique de l'Ouest serait parti en fumée.
Le mot de Tombouctou portait depuis deux siècles une charge singulière dans l'imaginaire européen. Ce n'était pas le nom d'une ville, c'était le nom d'un ailleurs : jadis la cité aux toits d'or dont des explorateurs étaient morts d'avoir cherché la route, le bout du monde. Depuis une quinzaine d'années à peine, une seconde image était venue recouvrir la première — la ville aux manuscrits, la bibliothèque du désert, la preuve que l'Afrique avait écrit.
L'idée que ces livres-là aient brûlé était insoutenable, et la nouvelle avait pour elle tout ce qui fait qu'on la croit : un lieu dont chacun connaissait le nom, des occupants dont on avait vu les pioches sur les mausolées six mois plus tôt, un maire qui parlait depuis sa ville délivrée. Personne n'avait de raison d'en douter, et personne n'en douta.
Elle était fausse.
Lorsqu'on entra dans le bâtiment, l'incendie était bien là ; mais il avait eu lieu dans un bâtiment de l'institut où les manuscrits n'étaient pas entreposés. Il y avait des cendres et, selon l'historien américain Bruce Hall, peut-être quelques centaines de documents perdus. Il n'y avait pas la bibliothèque, parce qu'elle n'y avait jamais été.

Le maire avait parlé dans l'heure qui suivait la délivrance de sa ville, et sa phrase avait déjà fait deux fois le tour du monde.
Restait à savoir où se trouvait le reste. En le cherchant, on découvrit ce que Tombouctou avait tu pendant tout l'automne.
Les malles.
Dès le mois d'août, elles avaient commencé à quitter la ville par la route et par le fleuve. Elles descendaient dans des coffres de 4×4 et au fond de pirogues, sous des bâches, sous des vivres ; elles franchissaient les barrages ; elles remontaient le Niger ou roulaient mille kilomètres vers le sud, jusqu'à Bamako, où d'autres mains les rangeaient dans des entrepôts loués pour l'occasion et répartis en une dizaine de caches. Cela avait duré tout l'automne. Cela durait encore le jour où le maire annonçait au monde que tout avait brûlé.

Tandis que le monde pleurait une bibliothèque en cendres, la bibliothèque se trouvait à mille kilomètres de là, en caisses, sous clé.
Quelqu'un avait vidé la ville de ses livres avant même que la question ne se pose.
Pour faire sortir d'une ville occupée le contenu de quarante bibliothèques privées, il fallait savoir où elles se trouvaient ; obtenir de chaque famille qu'elle confie ce qu'elle protégeait depuis des générations ; trouver des malles, trouver des véhicules, trouver des chauffeurs prêts à conduire et de quoi les payer ; tenir tout cela secret pendant des mois, dans une ville où une police des mœurs contrôlait les rues.
Il fallait, surtout, être connu de ces quarante familles, et savoir à qui parler pour qu'une porte s'ouvre.
Un homme, à Tombouctou, présidait l'association qui réunissait ces quarante familles, et connaissait chacune de leurs portes. Il n'agissait pas seul — l'institut public menait de son côté sa propre évacuation —, mais c'est de lui que le monde retiendrait le nom. Il était né dans la ville en 1964. Il dirigeait la bibliothèque qui portait le nom de son père. En quelques mois, il allait devenir l'un des hommes les plus célébrés du monde de la culture : un best-seller américain lui serait consacré, puis un livre britannique, puis deux films, et un responsable de la fondation Ford qualifierait l'opération de « moment à la Indiana Jones dans la vraie vie ».
Il s'appelait Abdel Kader Haïdara.

Trente et un ans plus tôt, dans une maison du quartier de Sankoré, son père venait de mourir. On partagea le bétail, les biens et l'argent entre les enfants. Et l'on confia les livres à un garçon de dix-sept ans.
Partager ce chapitre