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The Dahomean Lawyer Thrown Out of a Paris Club · Chapter 1
The Dahomean Lawyer Thrown Out of a Paris Club
Quarante-cinq, rue Fontaine
Paris, 45, rue Fontaine, près de la place Blanche. 3 août 1923.
L'établissement s'appelait El Garòn, et il se trouvait au pied de Montmartre, à deux pas de la place Blanche. Un homme noir y était assis et prenait un verre. Il avait trente-six ans. Il était avocat au barreau de Paris depuis février 1918, citoyen français par décret depuis juillet 1915, ancien médecin militaire blessé à la guerre et pensionné, auteur d'un livre de linguistique paru deux ans plus tôt. Les journaux mondains connaissaient son nom et le faisaient précéder d'un titre : on l'appelait le prince Kojo Tovalou Houénou, du Dahomey.
À une table voisine, un groupe d'Américains ne supporta pas qu'on serve un Noir dans la même salle qu'eux. Ils protestèrent, à voix de plus en plus haute. Selon le récit que l'historien Roger Little tire des études consacrées à l'affaire, on en vint aux mains. Le patron trancha, et il trancha contre le client noir : il fit mettre dehors Houénou, et avec lui un autre homme noir qui se trouvait là.
La version qui circula par la suite ne fut pas la seule. Houénou raconta l'incident des dizaines de fois, à Paris, à New York, dans son propre journal, et dans son récit c'étaient les Américains qui le chassaient. Une partie de la presse parisienne de l'époque, relève l'historienne Sarah Claire Dunstan, rapporta une autre chose : c'était un employé français de l'établissement qui l'aurait jeté dehors et frappé, pendant que les Américains réclamaient son expulsion. Les deux versions ont un point commun que personne ne conteste. Dans un cabaret parisien, un citoyen français avait été traité selon la loi d'un autre pays, et le patron français avait obéi à cette loi-là.
Ce n'était pas la première fois. Quelques mois plus tôt, au Jockey, un cabaret du boulevard du Montparnasse, il avait déjà été pris à partie dans des circonstances semblables. Cette fois, au El Garòn, il porta plainte.
Paris, 7-10 août 1923.
Le 7 août, Le Journal imprimait son nom. Le 8, une dizaine de quotidiens parisiens en faisaient autant, de L'Intransigeant au Populaire et au Journal des débats, et l'affaire gagnait la province et jusqu'à L'Écho d'Alger. Le 9 août, à Washington, le Washington Post titrait en page 17 : « Prince Thrown From Cafe Files Charges », le prince jeté d'un café porte plainte. Pour la première fois de sa vie, le nom qu'il s'était choisi traversait l'Atlantique.
Ce que la presse française écrivit tient en une indignation, et cette indignation avait une cible précise : les Américains. Des touristes venus dépenser leurs dollars à Paris prétendaient y importer la ségrégation de leur pays, et la France, disait-on, ne le tolérerait pas. Le gouvernement suivit. Raymond Poincaré, président du Conseil, fit diffuser par le ministère des Affaires étrangères une note à l'adresse des touristes étrangers, qui condamnait officiellement ces incidents et ces discriminations. Le New York Times rapporta dans le même mois une autre décision prise sur ordre direct du président du Conseil : Naissance d'une nation, le film de D. W. Griffith qui glorifiait le Ku Klux Klan, était interdit à Paris. L'historien Melvyn Stokes, qui retrouva cette dépêche des années plus tard et partit la vérifier dans les archives françaises, établit que c'était l'expulsion de Houénou, ce soir du 3 août, qui avait déclenché la chaîne d'événements menant à cette interdiction.
Le Temps, le grand quotidien du soir, consacra à l'affaire un article intitulé « Idées noires ». Il se moquait de ces Américains qui n'avaient, écrivait-il en substance, aucune prétention à être des penseurs ni des intellectuels raffinés, et qui avaient obtenu qu'on jette dehors, selon sa formule, « une sorte de Pascal de couleur ». C'était un éloge. C'était aussi une façon de dire qu'un Noir instruit ne se concevait qu'à côté d'un grand nom blanc, et le journal ne semblait pas s'en apercevoir.
Paris, l'hiver 1923-1924.
Quelques mois après l'incident, le poète jamaïcain Claude McKay vint l'interviewer pour The Crisis, la revue new-yorkaise de l'Association nationale pour l'avancement des gens de couleur. L'article parut en avril 1924. McKay décrivit l'appartement. Dans la chambre, il compta une demi-douzaine de statuettes travaillées d'or, les plus belles pièces d'art africain qu'il eût jamais vues, écrivit-il, en dehors de l'art égyptien. À une patère pendaient des robes de couleur, que Houénou disait être obligé de porter chaque fois qu'il allait au Dahomey, en parlant la langue du pays, faute de quoi son peuple le renierait. Le bureau, lui, croulait sous les livres : Pascal, Montaigne, Racine, Molière, Voltaire, Balzac, Renan, Victor Hugo, Baudelaire, Verlaine, des auteurs allemands et anglais et, parmi les livres anglais, La Case de l'oncle Tom et l'anthologie de la poésie noire américaine de James Weldon Johnson.
L'homme qui recevait parla de l'affaire du cabaret. C'était si étrange, dit-il à McKay : il avait reçu toute son éducation moderne ici, à Paris, il avait fréquenté tous les milieux, et jamais il n'avait rencontré une chose pareille. Une partie de la phrase était inexacte, et Melvyn Stokes le releva plus tard : ce n'était pas à Paris qu'il avait été élevé, mais à Bordeaux.
McKay garda la scène en mémoire. En 1929, dans son roman Banjo, il fit dire à un boxeur sénégalais qu'il y avait à peu près deux ans des Américains avaient fait jeter un prince noir d'un cabaret de Montmartre, et que Poincaré avait fait une déclaration contre eux : les Américains ne pouvaient pas traiter les Nègres en France comme ils le faisaient en Amérique.
Porto-Novo, Dahomey, février 1923.
Six mois plus tôt, à près de cinq mille kilomètres de la rue Fontaine, la même République avait eu affaire à d'autres Noirs. À Porto-Novo, la ville où Houénou était né, la volonté de l'administration de faire payer aux habitants des impôts plus lourds, mêlée à plusieurs querelles locales, avait déclenché des grèves et des manifestations. Les commerçants avaient fermé boutique, une pétition avait circulé, et l'administration avait répondu par des arrestations et des condamnations à l'internement. Parmi ceux qu'elle tint pour responsables figurait un instituteur révoqué, journaliste, Louis Hunkanrin, qui était en prison au moment des faits et qu'on envoya purger dix ans d'internement dans le désert mauritanien.
Personne, à Paris, ne fit pour Porto-Novo ce qu'on venait de faire pour la rue Fontaine. Aucune note du Quai d'Orsay, aucun film interdit, aucun éditorial sur un Pascal de couleur. Les hommes de Porto-Novo n'étaient pas citoyens : c'étaient des sujets, soumis au régime de l'indigénat, ce droit d'exception qui permettait à un administrateur de punir sans juge. Ce qui scandalisait Paris dans un cabaret était, dans les colonies, la loi.
Houénou lui-même avait réagi à Porto-Novo, en ce printemps 1923, avec les mots de l'homme qu'il était encore. Il avait critiqué les « erreurs administratives » commises dans la répression. Le mot visait les administrateurs, pas la France. Pour lui, à cette date, si quelque chose allait mal dans l'empire, c'était la faute des fonctionnaires et des colons, jamais celle de la République.
L'historien Patrick Manning écrirait plus tard qu'après le 3 août 1923, cet homme devint « le plus dévastateur des critiques africains de l'ordre colonial français ». En août 1923, il venait au contraire d'être défendu par le président du Conseil, et sa foi dans une France égalitaire, écrit Melvyn Stokes, semblait confirmée.
Il avait trente-six ans, un nom qui n'était pas celui de sa naissance, et un père qui avait aidé la France à conquérir son pays.
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