Not translated in this language yet — showing the original.
The Dahomey King Who Never Saw Paris · Chapter 2
The Dahomey King Who Never Saw Paris
Jamais nous ne l'avons donné
Abomey, fin novembre à fin décembre 1889.
L'envoyé français s'appelait Jean-Marie Bayol. Il allait sur ses quarante ans, il était médecin de la Marine de formation, et il avait fait carrière sur la côte : il avait aidé à tracer Conakry avant de gouverner les Rivières du Sud, la future Guinée, comme lieutenant-gouverneur. Paris l'avait envoyé à Abomey parce qu'en mars de la même année, les troupes du royaume avaient franchi l'Ouémé et razzié des villages de Porto-Novo, le petit royaume voisin placé sous protection française.
Il espérait voir le roi. Le roi Glélé régnait depuis 1858, il était vieux et malade, et ce fut son fils, le prince héritier que la cour appelait Kondo, qui mena la discussion. Elle dura quatre semaines. Elle porta sur des choses très concrètes : les villages de la basse vallée de l'Ouémé, la protection française sur Porto-Novo, et surtout Cotonou, un point de la côte que la France disait sien.
Elle échoua complètement, et Bayol ne fut pas libre de partir quand il le voulut. Selon les notices qui retracent sa carrière, il fut retenu prisonnier, et le 27 décembre 1889 il signa sous la contrainte un acte qui plaçait Porto-Novo sous la dépendance du Danxomè. Il regagna Cotonou le 31 décembre. Entre-temps, le vieux roi était mort : le 28 décembre selon la plupart des notices, le 29 selon d'autres.
Abomey, 6 janvier 1890.
Le 6 janvier 1890, le prince Kondo devint le onzième roi du Danxomè. Il avait quarante-cinq ans. Son père l'avait désigné comme héritier en 1875 ; il était né, selon les notices, sous le nom d'Ahokponou, et d'autres formes de ce nom circulent encore.
Il prit un nom de règne, et ce nom était une phrase. Gbêhanzin, que les Français écrivirent Béhanzin, vient d'une formule qu'on traduit à peu près par : le monde tient l'œuf que la terre désire. Sur les objets de la cour, on le représentait par une main qui tient un œuf, un rébus de son propre nom en langue fon. Ses emblèmes étaient trois : l'œuf, la pipe, qu'on retrouve sur presque toutes ses images, et le requin. Comme le requin, disait-on, le roi gardait la côte du royaume.
La côte, justement, n'était plus tout à fait à lui. La France tenait Grand-Popo depuis 1857 et avait étendu en 1863 sa protection sur Porto-Novo, où régnait depuis 1874 le roi Toffa, qui avait choisi l'alliance française. Entre les deux, Ouidah, le vieux comptoir de la traite, alignait côte à côte ses forts français, anglais et portugais. À l'ouest, les Allemands tenaient le Togo ; à l'est, les Britanniques tenaient Lagos. Le Danxomè était encerclé de comptoirs, et son plus proche voisin avait changé de camp.
Le jeune roi joua d'abord la seule carte qu'il avait. Le royaume vendait de l'huile de palme, il était bien placé, et trois puissances le convoitaient : la France, le Portugal et l'Allemagne. Il chercha à les dresser les unes contre les autres et à faire monter les enchères. La France régla l'affaire ailleurs, en Europe, par la diplomatie, et le Danxomè se retrouva seul en face d'un seul interlocuteur.
Cotonou, février à avril 1890.
Le différend portait sur une ville. En 1868, puis en 1878, des accords avaient été passés entre des représentants français et la cour d'Abomey au sujet de Cotonou. La France les lisait comme une cession : Cotonou lui appartenait. Le Danxomè les lisait comme une concession d'usage : les Français pouvaient s'y établir et commercer, le sol restait au roi. Les textes avaient été rédigés en français, signés par des souverains qui ne lisaient pas le français, traduits par des interprètes au service d'une seule des deux parties. Et dans la conception politique du royaume, la terre n'appartenait pas à une communauté qui aurait pu la vendre : elle appartenait au roi, si bien qu'un successeur pouvait tenir pour nul ce que son père avait concédé.
Le nouveau roi résuma sa position dans une formule qui traversa le siècle : « Quant à Cotonou, jamais nous ne l'avons donné, et nous ne céderons pas. »
La France choisit les armes. Dès son retour, Bayol avait fait avancer deux compagnies, qui prirent le contact des forces dahoméennes le 19 février 1890. Un corps expéditionnaire se forma sous les ordres du colonel Terrillon, avec de l'infanterie de marine, des tirailleurs sénégalais et gabonais, et des volontaires de Porto-Novo, et il se retrancha dans Cotonou. Le 4 mars 1890, les Dahoméens attaquèrent. Le combat dura quatre heures, et les Français comptèrent environ cent trente morts dahoméens à l'intérieur même de leurs lignes, c'est-à-dire des hommes tombés après avoir franchi les retranchements.
Le second choc eut pour cadre le village d'Atchoupa, à une dizaine de kilomètres au nord de Porto-Novo, le 20 avril selon le Service historique de la Défense, le 21 selon les récits de la Légion. Deux heures de combat laissèrent des centaines de morts du côté dahoméen ; du côté français, trente-trois blessés, et pas un mort. L'écart ne disait rien du courage des uns et des autres. Il disait ce que pouvaient les armes.
Cana-Gouméé, 12 mai 1890.
Le roi écrivit. Plus exactement, il dicta, puisqu'il ne lisait ni n'écrivait le français, et un secrétaire mit ses mots sur le papier. Une lettre datée de Cana-Gouméé, le 12 mai 1890, adressée au président de la République française, Sadi Carnot, et signée « Béhanzin Anhi Jeré », commençait par un salut et posait aussitôt un principe : « Les blancs sont pour le commerce, s'ils font la guerre, ce n'est pas bon. » Elle affirmait que Cotonou appartenait au roi, « c'est Dieu qui le lui a donné », elle accusait Bayol d'avoir fait bombarder la ville et « massacrer les femmes, les enfants, les petits enfants », elle réclamait la restitution d'otages, et elle se refermait sur une phrase d'égal à égal : « Le terrain qui appartient aux Européens, le roi de Dahomey ne veut pas le prendre ; de même il ne cède pas le sien. »
Ce texte avait un défaut, et il était de taille. Il fut publié dès 1890 à Paris, aux pages 79 à 81 d'un livre intitulé L'esclavage en Afrique, signé « Un ancien diplomate » et paru chez Letouzey et Ané, au moment précis où l'on préparait l'opinion française à une intervention. La bibliothèque en ligne qui le reproduit aujourd'hui, Wikisource, porte sur la page de Béhanzin un avertissement en toutes lettres : « Attention : authenticité douteuse ! » La voix la plus accessible du roi était peut-être la sienne, peut-être arrangée par d'autres.
Il en existe une autre trace, venue de Cotonou. En 2006, pour le centenaire de sa mort, la Fondation Zinsou publia Béhanzin, correspondances et discours, onze lettres échangées entre Abomey et Paris de 1890 à 1894, présentées par l'historien béninois Joseph Adrien Djivo. On y trouvait une lettre de Glélé au roi du Portugal, une lettre au président de la République datée du 18 août 1890, une lettre au gouverneur Ballot du 29 mars 1892. Le roi qu'elles dessinaient invoquait des traités, des dates, des engagements, et il écrivait aux chefs d'État européens comme un chef d'État écrit à ses pairs.
Il n'obtint pas de réponse de ce rang-là. À l'automne 1890, il signa un traité, à Ouidah, le 3 octobre selon les récits de la Légion, le 30 selon d'autres sources. Il y reconnaissait la protection française sur Porto-Novo, il cédait Cotonou, et il recevait en échange vingt mille francs par an. C'était le prix d'un port, fixé par celui qui l'achetait. Le roi encaissa la rente, et personne, ni à Abomey ni à Paris, ne crut que la paix durerait.
Le traité tint un peu plus d'un an, et ce furent les colonnes du roi qui se remirent en marche les premières.
Share this chapter