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The Dahomey King Who Never Saw Paris · Chapter 1
The Dahomey King Who Never Saw Paris
La lueur sur Abomey
Goho, aux portes d'Abomey, nuit du 16 au 17 novembre 1892.
La colonne avait planté ses tentes à Goho, un village posé juste à l'extérieur d'Abomey, la capitale du Danxomè. Depuis deux mois, elle remontait vers le nord en se battant tous les trois ou quatre jours, et elle savait que le lendemain serait le dernier pas. Pendant la nuit, une lueur immense se leva au-dessus de la ville et éclaira le ciel jusqu'au camp. Abomey brûlait. Personne, chez les Français, n'y avait mis le feu.
C'était le roi. Avant de quitter sa capitale, il avait fait incendier les palais et les murailles, et il était parti vers le nord avec ses épouses et les derniers fidèles de son armée. Au camp, on regarda la lueur toute la nuit, et l'on comprit que la ville serait vide.
Le lendemain, 17 novembre, vers trois heures de l'après-midi, le colonel Alfred Amédée Dodds entra dans Abomey à la tête de sa colonne. Le drapeau tricolore, porté par des légionnaires, franchit l'enceinte calcinée ; on l'éleva sur le palais royal. Il n'y avait personne pour le voir monter. Le palais que le roi régnant faisait bâtir pour lui-même, selon l'usage de sa dynastie, n'était pas encore achevé : les Français s'installèrent dans celui de son père, le roi Glélé.
Dodds était déjà général. Le 9 novembre, alors que la colonne campait encore devant la ville sainte de Cana, Paris l'avait promu par télégraphe, car un câble déroulé au fil de l'avance reliait le camp à la côte, et la côte au ministère. Le gouvernement suivait la campagne presque heure par heure, et le public français la lisait dans ses journaux comme un feuilleton. Le 24 novembre, une semaine après l'entrée dans Abomey, on créa une médaille commémorative de l'expédition du Dahomey pour tous ceux qui y avaient pris part.
Abomey, palais de Glélé, 18 novembre 1892.
Le 18 novembre, du haut du palais où flottait désormais le drapeau français, Dodds prononça un discours. Il y déclara le roi déposé et son armée vaincue. Il annonça que la guerre, la mise en esclavage et les grandes fêtes annuelles que les Européens appelaient les « coutumes », où l'on mettait à mort des captifs, étaient désormais interdites au Danxomè. Il offrit son amitié à tous les chefs qui viendraient signer un traité avec la France.
Un colonel devenu général proclamait la déchéance d'un roi dans le palais du père de ce roi, devant une ville dont les habitants étaient partis. Le roi, lui, ne l'entendit pas.
Pendant ce temps, les soldats faisaient l'inventaire de ce que l'incendie avait laissé. Ils emportèrent des trônes et des sièges royaux, quatre grandes portes de palais sculptées, des autels portatifs où l'on honorait les ancêtres, des vêtements, un métier à tisser, des calebasses, et des récades, ces sceptres de bois que les rois et leurs messagers brandissaient comme attributs de pouvoir. Parmi les sièges, il y avait le trône du roi Ghézo, un siège royal venu de Cana et un tabouret à trois pieds qu'on appelait kataklè ; les portes, comme la statue du roi Glélé, étaient attribuées au sculpteur de cour Sossa Dédé. Ils emportèrent aussi trois grandes statues de bois : un roi mi-homme mi-lion, Glélé ; un roi mi-homme mi-oiseau, Ghézo, le grand-père ; et un roi mi-homme mi-requin.
Le roi requin, c'était celui qui venait de brûler sa capitale.
La statue du roi requin.
Elle mesurait un mètre soixante-huit. Elle était faite de bois, de clous de fer et de pigments, et elle représentait un homme debout avec à la place de la tête une gueule de requin. Le musée qui la conserva plus tard l'attribue au sculpteur de cour Sossa Dédé ou à la famille Houéglo, et la date des années 1890 à 1892 ; d'autres notices l'étendent jusqu'à 1893. Elle n'était pas un ornement. Une fois par an, au défilé des richesses du royaume, on la portait du palais jusqu'au marché pour la montrer au peuple ; en temps de guerre, elle accompagnait les troupes. Le reste du temps, elle dormait dans une case dont le nom, Adanjèho, se traduit par « la case du courage ».
Chaque roi du Danxomè choisissait à son avènement des noms forts et des emblèmes. Celui-ci avait pris le requin, et on l'appelait axósú gbôwélé, le roi requin. Ses armoiries en portaient un, et la devise qui l'accompagnait disait : « le requin audacieux a troublé la barre ».
La barre, sur cette côte, c'était la ligne de rouleaux qui se brisaient sans fin avant la plage. Il n'y avait là aucun port naturel, et pour débarquer il fallait franchir ces vagues en pirogue ; des Européens s'y étaient noyés pendant deux siècles. La barre était la seule défense naturelle du royaume et son seul guichet commercial, celui par où sortaient l'huile de palme et, longtemps, les captifs, et par où entraient les fusils. Un roi qui se disait le requin qui trouble la barre se désignait comme ce qui attendait l'étranger à l'endroit exact où l'étranger voulait entrer.
Au lendemain du 17 novembre 1892, le requin de bois quitta Abomey dans les bagages du vainqueur. Dodds offrit les objets du trésor royal au musée d'Ethnographie du Trocadéro, à Paris, où ils entrèrent comme trophées de campagne. Ils passèrent plus tard au musée de l'Homme et, en 2003, au musée du quai Branly. Plus d'un siècle après, ce musée les présenterait comme le butin de guerre du général Dodds, pris dans le palais incendié par le roi, et les textes officiels français les décriraient comme des trésors acquis illégalement.
Quelque part au nord d'Abomey, novembre 1892.
L'homme que la statue représentait avait alors environ quarante-sept ans. Il était né vers 1845, il régnait depuis le mois de janvier 1890, et il avait été, avant cela, un prince héritier que la cour appelait Kondo. Il était le onzième roi d'une dynastie qui remontait au XVIIᵉ siècle et dont chaque souverain avait élevé son propre palais à côté de celui de son père, avec ses bas-reliefs, ses trônes et ses autels, si bien qu'Abomey, au moment où les flammes l'atteignirent, racontait deux siècles et demi de règnes. Ce qui en subsiste couvre aujourd'hui quarante-sept hectares inscrits au patrimoine mondial de l'Unesco.
Le plan de Dodds, rédigé noir sur blanc dans ses rapports, reposait sur une idée simple : en prenant Cana, la ville sainte, et Abomey, la capitale, il obtiendrait la reddition du roi, et avec elle la victoire. Il avait pris les deux. Il n'avait obtenu ni l'une ni l'autre.
Le roi n'avait plus de capitale, mais il avait encore des hommes, des fusils, des dépôts de cartouches cachés dans la brousse, et une forêt que les Français n'avaient pas cartographiée. Il avait encore, surtout, une manière à lui de voir cette guerre, qu'il avait exposée par écrit depuis deux ans et demi : à ses yeux, le différend venait des hommes que la France envoyait sur place, et un chef d'État devait pouvoir s'entendre avec un chef d'État. Il avait écrit au président de la République française. Il n'avait jamais reçu de réponse d'un pair.
Quatorze mois plus tard, il reviendrait de lui-même à Goho, le village d'où la colonne avait regardé brûler Abomey.
Le roi avait disparu dans la forêt, et tout avait commencé, trois ans plus tôt, par un envoyé français qu'on n'avait pas laissé repartir.
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