Le président en soutane chassé par la rue · Chapitre 1
Le président en soutane chassé par la rue
Le serment du cimetière
Brazzaville, cimetière de la Tsiémé, 17 juillet 1963.
Ce jour-là, entre les tombes de la Tsiémé, des dirigeants syndicaux de Brazzaville prêtèrent un serment. Ils jurèrent sur les puissances ancestrales que si l'un d'eux était emprisonné, les autres iraient le libérer. L'historienne Héloïse Kiriakou, qui reconstitua plus tard leurs journées d'après les archives de l'ambassade de France et de l'armée française, ne laissa de cette scène que ces deux lignes : un lieu, une date, une promesse. Elle ne dit pas combien ils étaient, ni à quelle heure ils vinrent, ni qui prononça les mots le premier.
Ces hommes ne se ressemblaient pas. Il y avait parmi eux des syndicalistes chrétiens, ceux de la Confédération africaine des travailleurs croyants, la CATC, la centrale la plus nombreuse du pays. Il y avait ceux de la Confédération générale africaine du travail, la CGAT, liée à la CGT française. Il y avait ceux d'une troisième centrale, plus petite, celle des syndicats libres. Pendant des années, ces trois organisations s'étaient surveillées. La CATC recrutait surtout chez les enseignants et dans le secteur privé ; son programme tenait en trois mots, pluralisme, apolitisme et panafricanisme, et en janvier 1959 elle avait accueilli à Brazzaville le congrès qui fonda l'Union panafricaine des travailleurs croyants, dont Gilbert Pongault devint le secrétaire général. Selon le dictionnaire du Congo-Brazzaville de Philippe Moukoko, la CATC refusait l'unification syndicale que la CGAT lui proposait, parce qu'elle y voyait une tentative de « communiser les autres centrales ».
Pourtant, ce 17 juillet, des chrétiens et des marxistes juraient ensemble, dans un cimetière, sur les ancêtres. Ce qui les avait réunis tenait en quelques semaines, et en un homme.
Brazzaville, juin 1963.
Au début de juin 1963, le président de la Guinée, Ahmed Sékou Touré, vint en visite officielle à Brazzaville. Les biographes de son hôte datent ce voyage des 5 et 6 juin ; le dictionnaire de Moukoko le place le 10. Le président congolais l'avait invité pour une raison précise. Il rêvait d'un grand barrage sur le Kouilou, dans le sud-ouest du pays, et ce barrage devait alimenter une usine d'aluminium ; or il fallait, pour faire de l'aluminium, de la bauxite, et la Guinée en avait. Sékou Touré fit la promesse qu'on attendait de lui : « La Guinée est riche en minerais et elle est disposée, je le dis, à mettre à disposition du Congo toutes les quantités de bauxite ou de fer nécessaires à la réalisation du Kouilou et plus tard à la rentabilité de l'usine qui sera construite. »
À l'hôtel de ville, pourtant, le visiteur dénonça la politique réactionnaire et le train de vie fastueux des dirigeants congolais, devant ces dirigeants eux-mêmes. La ville, elle, entendit ce discours comme une permission. Sékou Touré était l'homme qui avait dit non au général de Gaulle en 1958, et les syndicalistes et les jeunes de Brazzaville lui firent un accueil que leur propre président ne connaissait plus. La foule criait : « Vive le président de l'Afrique ! », et, tournée vers son hôte, « À bas les voleurs du Congo ». La visite devait sceller une alliance économique ; elle montra au grand jour que le président du Congo était hué dans sa capitale.
Dix jours plus tard, il partit pour la France. Il y resta du 15 juin au 15 juillet.
Brazzaville, 15 juin-15 juillet 1963.
Le président avait annoncé, un an plus tôt, qu'il voulait un parti unique, et il voulait aussi un syndicat unique, placé sous la main du pouvoir. Pendant son mois d'absence, les dirigeants des trois centrales réussirent ce qu'ils avaient déjà tenté plusieurs fois sans y parvenir : ils s'unirent dans un Comité de fusion syndicale. La présidence alla à Pascal Ockyemba-Morlende, de la CATC, un Brazzavillois de trente-trois ans. Julien Boukambou, de la CGAT, en devint vice-président, comme Léon Angor, qui dirigeait la Confédération congolaise des syndicats libres, l'ancienne section de Force ouvrière. Le même mois, le président avait écarté de son gouvernement son ministre du Plan, Alphonse Massamba-Débat, un ancien instituteur protestant qui ne cachait plus son hostilité à sa politique.
Ils n'avaient ni le même âge ni la même histoire. Julien Boukambou, né en 1917 à Madianga, dans le Pool, avait grandi dans une famille où l'on racontait la résistance : son grand-père maternel avait été un lieutenant de Mabiala Ma Nganga, le chef qui avait tenu tête aux colonnes françaises à la fin du XIXᵉ siècle. Il avait été catéchiste chez les catholiques avant de devenir le chef de la centrale la plus à gauche du pays, et trois ans plus tôt il avait fêté l'indépendance en prison, accusé d'un complot communiste dont l'affaire s'était terminée par un non-lieu. Gilbert Pongault, le fondateur de la CATC, était né en 1925 à Bohoulou ; il avait quitté l'école après le cours élémentaire, travaillé à Radio-Brazzaville et écrit dans La Semaine de l'AEF avant de créer en 1949 la section congolaise des syndicats chrétiens. Au référendum de 1958, il avait fait campagne pour le oui ; Boukambou, pour le non.
Le 2 juillet, des comités communs se formèrent entre les centrales. Le 5 juillet, elles signèrent une lettre commune pour protester contre le projet de syndicat unique. Le Comité de fusion rédigea alors une déclaration qui posait une condition à toute discussion sur le parti unique : il fallait d'abord réduire le gouvernement. Celui-ci comptait seize ministres et quatre secrétaires d'État. Les syndicats en demandaient huit.
Le chiffre avait un sens que toute la ville comprenait. Héloïse Kiriakou l'écrivit à partir des rapports de l'époque : cette demande renvoyait à « la débauche ostentatoire des dépenses publiques » et au « faste indécent déployé par certains ministres, faste dont l'opinion apprécie de moins en moins l'ostentation ».
Cimetière de la Tsiémé, 17 juillet 1963.
Le président était rentré l'avant-veille. Le Comité de fusion lui avait présenté sa condition ; il se heurta, écrit l'historienne, à une fin de non-recevoir. Ce fut alors que les dirigeants syndicaux allèrent à la Tsiémé.
On peut rapprocher les dates, et elles disent pourquoi le serment portait sur la prison. Trois ans plus tôt, le 10 mai 1960, la gendarmerie avait arrêté vingt-quatre militants de la CGAT et de l'Union de la jeunesse congolaise, dont Julien Boukambou et un autre syndicaliste, Abel Thauley-Ganga, le trésorier de la centrale. Ils avaient passé des mois à la maison d'arrêt de Brazzaville. Les hommes qui juraient en juillet 1963 savaient ce qu'une arrestation à l'aube voulait dire, et ils savaient que le pouvoir avait déjà, une fois, réglé un conflit social en remplissant une cellule.
Ils jurèrent donc de ne pas se laisser séparer. La forme du serment leur appartenait, et aucune source consultée ne la décrit au-delà de la formule que l'historienne avait recueillie : les puissances ancestrales. Des hommes qui, pour plusieurs d'entre eux, sortaient des écoles des missions et dirigeaient une centrale qui s'appelait « des travailleurs croyants » prirent pour témoins les morts de leur pays, dans un cimetière de leur ville.
Le président contre lequel ils se liaient ainsi était un homme d'Église. Il avait été ordonné prêtre, il portait la soutane tous les jours de sa vie publique, et toute l'Afrique l'appelait « l'abbé ».
Il s'appelait Fulbert Youlou, et il était le premier président de la République du Congo.
Ils avaient juré contre un prêtre. Il restait à savoir comment un prêtre était devenu président.
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