La princesse qui reçut, le chef qui refusa · Chapitre 1
La princesse qui reçut, le chef qui refusa
La veuve qui devait l'introduire
Au pied du plateau de Dasoulami, dimanche 8 avril 1888, sept heures et demie du matin.
Ce dimanche-là, le capitaine Louis-Gustave Binger avait changé de route. Des Tiéfo des villages de Lanfiala et de Ndodougou venaient de s'emparer des marchandises de quelques marchands dioula, et l'officier français, qui voyageait seul Européen avec une petite caravane depuis plus d'un an, ne voulait pas se trouver mêlé à ce conflit. Il prit donc un chemin plus à l'est, plus court mais plus dur, et partit à quatre heures du matin avec le fils du chef de Koumandakha pour guide. Au petit jour, il vit devant lui une grande ligne bleue : le plateau sur lequel se trouvaient Dasoulami et la ville qu'il cherchait à atteindre, Bobo-Dioulasso.
La falaise était à parois verticales, découpée par le temps en formes de donjons et de courtines. Le sentier montait entre deux de ces tours de pierre. Pendant que ses hommes hissaient avec des cordes les bagages et les animaux, Binger regarda derrière lui le pays qu'il venait de traverser. Plus haut, on gravissait de larges terrasses de grès, comme un escalier, jusqu'à un village tiéfo nommé Maï, enfoui dans une forêt de rôniers. Les familles y vivaient dans de grandes maisons de terre glaise d'une quinzaine de mètres de long, à un étage, et les greniers à mil, nota-t-il, avaient exactement la forme de flacons de pharmacie. Aux heures chaudes, les Tiéfo s'allongeaient sous les arbres sur de larges dalles de grès arrachées à la montagne, dont ils se servaient comme de nattes.
Vers onze heures, il entra à Dasoulami et fut logé chez le chef du village, Karamokho-dian Barou. Le chef lui parla franchement. Il pourrait aller sans difficulté jusqu'à Bobo-Dioulasso, lui dit-il, mais la prudence commandait d'attendre quelques jours, le temps de préparer son entrée. Binger écrivit sa phrase telle qu'il l'avait entendue :
« Personne n'a vu de blanc dans ce pays ; on le craint parce qu'on a peur que tu ne jettes un sort au pays : les blancs sont si intelligents et connaissent tant de choses, que nous en avons peur. »
Il resta neuf jours. Des gens vinrent le prier de manger par terre, tant sa table leur faisait peur. Des musulmans lettrés lui demandèrent à plusieurs reprises si les Blancs vivaient dans l'eau comme les poissons, et l'un d'eux lui dit brusquement qu'on l'avait vu se glisser dans un grand linge plein d'eau pour y respirer. Binger comprit qu'on parlait de son tub, une cuvette de quinze à vingt litres. Il le leur montra. Il ne les convainquit pas.
Bobo-Dioulasso, mardi 17 avril 1888.
Le mardi, il quitta Dasoulami avec le frère de Karamokho-dian. Ce frère devait le conduire chez leur sœur aînée, et c'était d'elle que tout dépendait. Binger l'écrivit dans son journal de route :
« Cette femme, qui est la veuve d'un chef, jouit, paraît-il, d'une grande considération dans la région : c'est elle qui doit m'introduire auprès du chef des Bobo. »
Il l'appelait Diongui.
La route traversait un plateau presque nu, quelques bouquets de jeunes rôniers, deux ruisseaux. On laissa à droite un village bobo nommé Kinimé, on passa devant un premier village qui faisait partie de la ville, et l'on installa le capitaine sur la rive droite du ruisseau, dans le quartier des Dioula et des Dafing. Dès son arrivée, la veuve fit les démarches nécessaires, et le chef de Dioulasou, comme Binger nommait la vieille ville, consentit à recevoir sa visite.
Or, au moment où il se disposait à entrer dans le village du chef pour le saluer, des hommes debout sur les toits plats se mirent à crier. Ils lui criaient de s'en aller immédiatement : le chef refusait de le voir et de le laisser entrer. Certains brandissaient des fusils et des sabres pour lui faire peur. Binger rebroussa chemin. « Je n'ai qu'à m'en retourner et à attendre avec patience l'arrivée de l'imam », écrivit-il le soir ; l'imam était absent et devait revenir le jeudi. Peut-être, ajoutait-il, les efforts de ce saint homme ne resteraient-ils pas stériles.
Ils le restèrent. Pendant huit jours, Binger ne fut jamais reçu par le chef de la ville.
La ville, du 17 au 25 avril 1888.
Il eut le temps de la regarder. Bobo-Dioulasso était faite de cinq villages séparés par un ruisseau qui n'avait qu'un filet d'eau courante, sur un lit de larges dalles de grès. Les femmes y lavaient le linge et y puisaient l'eau, des bandes d'enfants s'y baignaient du matin au soir, on y menait boire les ânes et les chevaux au milieu des canards, des poules et des pintades. Binger nota pourquoi l'endroit ne désemplissait pas : « C'est l'eau de ce ruisseau que boit la majorité des habitants, car il n'existe qu'un seul puits, près de Marrabasou (village des Haoussa). » Un seul puits, pour une ville qu'il estimait à trois mille ou trois mille cinq cents habitants fixes, plus mille à mille cinq cents étrangers venus de Kong, du pays haoussa, du Mossi, de passage avec leurs marchandises ou quelquefois sans rien du tout.
Sur la rive droite, des Bobo travaillaient au fond de locaux souterrains, où l'on descendait par un trou rond de cinquante centimètres et un tronc d'arbre entaillé en guise d'échelle ; ils y tressaient des paniers. Les Haoussa arrivaient avec du sel sur leurs ânes et repartaient avec des noix de kola. Le marché se tenait tous les cinq jours. On y vendait du foulard rouge imprimé, quelques colliers de corail, des pierres à fusil, des bandes de coton, et de jeunes garçons armés d'une méchante paire de ciseaux y coupaient les ongles des pieds et des mains pour quatre cauris ; ils rendaient les rognures au client, qui les enterrait dans un petit trou. Binger estima à un million deux cent mille francs par an la valeur des marchandises qui partaient d'ici vers Kong, sur cette seule route.
On venait le voir sans cesse pour lui demander des remèdes. Il s'en méfiait, parce qu'un malade soigné qui mourait pouvait faire accuser l'étranger de lui avoir jeté un sort, et il avait trouvé une réponse qu'il répétait à chacun : les médicaments des Blancs étaient bons pour leur pays, Allah avait donné à chaque peuple les plantes qu'exigeait son climat, et il y avait ici des vieillards à barbe blanche qui couraient la brousse depuis cinquante ans et savaient tout. Les anciens accroupis autour de lui concluaient : « Ce blanc parle bien, et ce qu'il dit est vrai. »
L'imam rentra. Il vint, lui aussi, demander des remèdes et des protections contre la maladie, la guerre et les revers de fortune, mais ce qu'il voulait surtout, c'était le nom des deux femmes d'Abraham. « Si tu me les apprends, me disait-il, ma fortune est faite, parce que j'ai rêvé cela la nuit. » Il n'obtint pas d'entrevue pour l'officier.
Ailleurs aussi, les portes restaient fermées. Binger avait envoyé son interprète Diawé saluer à Kotédougou un chef Ouattara, Kongondinn, auquel on l'avait adressé depuis Kong ; le chef fit répondre qu'il ne désirait pas le voir, de peur de mourir en voyant un Blanc. Binger nota le compte : depuis sa sortie de Kong, c'était le cinquième chef qui refusait d'entrer en relation avec lui.
Bobo-Dioulasso, mercredi 25 avril 1888.
Le départ eut lieu sans incident. L'imam et quelques musulmans accompagnèrent le capitaine jusqu'à la sortie du village. À Kotédougou, la route était envahie par des personnages masqués, couverts de fibres et de feuilles, coiffés d'un cimier de bois peint à l'ocre ou d'un bec d'oiseau, qui dansaient, marchaient sur les mains et poursuivaient les passants avec des bâtons ; Binger en avait déjà vu à Dioulasou. On les appelait les dou. À la tombée de la nuit, les hommes les suivaient en chantant en chœur.
Dans les pages qu'il publia deux ans plus tard sur son passage, il y avait le ruisseau, le puits unique, les cinq villages, les ongles enterrés, l'imam et les femmes d'Abraham. Il y avait une veuve de haut rang, sœur d'un chef de village, qui avait fait pour lui les démarches et que des hommes armés avaient désavouée depuis leurs toits. Il l'appelait Diongui. Le nom de Guimbi Ouattara n'apparaissait nulle part.
Il y avait aussi, à vingt-six kilomètres au sud, au-delà des villages tiéfo qu'il avait contournés, un chef de guerre qu'il chercha à rencontrer et qu'il ne vit jamais. Le père Jean Hébert, qui reconstitua son histoire en 1958, l'écrivit sans détour : en avril 1888, Amoro régnait déjà à Noumoudara, et Binger avait cherché à le voir, sans succès.
Trois ans plus tard, un autre Français descendit chez une femme de Bobo-Dioulasso. Il l'appela par un autre nom.
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