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The People Who Cut the Railway · Chapter 2
The People Who Cut the Railway
Kilomètre 90
Au nord d'Agboville, vendredi 7 janvier 1910.
Le train régulier descendait vers Abidjan. À huit kilomètres au nord d'Agboville, au point kilométrique 90 de la ligne, il arriva sur une portion de voie où les rails avaient été défaits, et il dérailla. Les assaillants attendaient dans la forêt et l'attaque commença aussitôt.
Le mécanicien était un Sénégalais nommé Baccary. Il survécut, gagna le poste d'Agboville avec d'autres rescapés et raconta ce qu'il avait vu. Le seul voyageur européen du convoi, un agent de la Compagnie française de l'Afrique occidentale, la CFAO, s'était caché dans un wagon. « Nous avons vu les Abbeys démolir la porte du wagon et ramener le voyageur, dit Baccary, qu'ils ont entraîné au village, où aussitôt le tam-tam a retenti. » L'homme s'appelait Rubino. Les télégrammes l'écrivirent Rubbino, un bulletin de Paris Rublimo, et aucun document ne donna jamais son prénom. Avec lui moururent le chef de train, un nommé François, et des voyageurs africains dont personne ne fit la liste.
Ce train n'était qu'un des points d'une attaque qui couvrait toute la ligne. Entre la gare d'Anyama, au kilomètre 23, presque aux portes d'Abidjan, et celle de Céchi, au kilomètre 123, la voie fut coupée en une vingtaine d'endroits. Des gares furent saccagées, des bâtiments endommagés, des ouvrages d'art détruits, et les fils du télégraphe tranchés. Dans la forêt, les insurgés s'en prirent aux étrangers qui vivaient le long de la voie : les colporteurs dioula, venus des savanes du Nord, les travailleurs du chemin de fer, les équipes des coupeurs de bois.
Agboville, du 7 au 11 janvier.
Le train spécial du lieutenant Dhomme, parti d'Abidjan la veille avec vingt gardes, avait été lui aussi jeté hors des rails par les Abbey. Dhomme et ses hommes échappèrent à l'écrasement, traversèrent sous la fusillade le cercle des embuscades qui entouraient la coupure et atteignirent Agboville au matin du 7. Il organisa aussitôt la défense du poste, dont la garnison comptait désormais trente-neuf hommes, et repoussa les assauts. Agboville était assiégé.
Parmi les Européens présents au poste pendant ces journées se trouvait un acheteur de caoutchouc établi à Agboville, R. Autard, qui signait « ex-agent de factorerie ». Il raconta ces journées onze mois plus tard dans un magazine parisien, sous le titre « Huit jours de siège au centre de l'Afrique ».
À Abidjan, le gouverneur resta sans nouvelles le 7 et le 8. Il décida alors d'aller voir lui-même. Son train partit vers onze heures, escorté des vingt derniers gardes disponibles sous les ordres du sergent Saillard, avec trois capitaines et l'administrateur Benquey. Jusqu'au kilomètre 57, il ne rencontra aucun obstacle. À partir de là, on tira sur le convoi, les gardes répondirent par des salves, et les coupures de voie se succédèrent : il fallait descendre, réparer sous le feu, repartir. Le convoi passa la nuit en chemin. À l'aube, au kilomètre 71, une nouvelle coupure apparut devant un pont. À peine les ouvriers s'étaient-ils mis au travail que des tireurs embusqués ouvrirent le feu. Le capitaine Ballabey, du génie, fut blessé, un garde tué, un autre garde et plusieurs ouvriers atteints. Le lieutenant-gouverneur de la Côte d'Ivoire ne put pas gagner Agboville. Il donna l'ordre de rentrer à Abidjan.
Le 11 au matin, le lieutenant Boudet arriva au poste. Il venait de Dabou à marche forcée avec quatre-vingt-dix hommes ; il en avait laissé cinquante, trop épuisés pour suivre, à Ouéguié, quinze kilomètres plus au sud, avec le convoi et le sergent Dorat. En débouchant sur la voie ferrée avec ses quarante tirailleurs, il tomba au milieu de cinq cents guerriers. Il s'abattit, frappé de trois balles. Deux tirailleurs furent tués. Boudet se releva, traversa les lignes avec ses hommes et entra dans Agboville, grièvement blessé. Le détachement avait brûlé toutes ses munitions. Il restait au poste deux mille cinq cents cartouches, que le gouverneur jugea mauvaises.
De Bonzi à Agboville, du 9 au 13 janvier.
Le commandant Noguès, lui, venait de soumettre les Akoué et marchait contre les Yaouré, au centre de la colonie. Le 9 janvier, à quelques kilomètres de Bonzi, un pli de l'administrateur Simon le rejoignit : des troubles graves avaient éclaté sur la voie ferrée entre Abidjan et Dimbokro, deux gares auraient été saccagées, le télégraphe était coupé. Il fit faire demi-tour à sa colonne, gagna Toumodi le 10, où il apprit qu'Agboville était assiégé, et arriva à Dimbokro le 11, après avoir couvert cent dix kilomètres en cinquante-deux heures. Deux trains portèrent ses tirailleurs jusqu'à Céchi, la dernière gare avant le pays abbey ; de là, ils descendirent à pied le long de la voie.
En chemin, ils prirent et brûlèrent les villages de Ndénou, Tranou, Bogbobo et Bouroukrou. Le 13 janvier, ils entrèrent dans Agboville. La voie ferrée, détruite en plusieurs points, était, écrivit Angoulvant, « jonchée de cadavres : voyageurs, dioulas, travailleurs du chemin de fer ». Un commerçant européen était parmi les morts. Noguès prit le commandement du territoire, des troupes et du chemin de fer.
Le 14, il télégraphia au gouverneur qu'il avait retrouvé le corps de Rubino près du train déraillé, et la tête au village de Bouroukrou, loin du corps. Il les rapporta à Agboville, où l'on inhuma l'agent de la CFAO. Le 18, Angoulvant câbla la nouvelle à Dakar, au gouverneur général, dans la langue sans articles des télégrammes : « Européen tué sept janvier dans train descendant est Rubbino agent CFAO. Corps retrouvé par Noguès et inhumé Agboville. Tout va bien Agboville. » Dans un second télégramme du même jour, il précisait que Noguès avait pris et brûlé trois villages, qu'il descendait vers Abidjan, que l'état du lieutenant Boudet était satisfaisant, et il terminait par trois mots : « Prière transmettre commerce. » Il fallait prévenir les maisons de commerce.
Du nord au sud de la ligne, du 14 au 21 janvier.
Le télégramme du 18 résumait la suite en une ligne : « Noguès descend vers Abidjan en châtiant rebelles. » Le 14, la colonne était repartie d'Agboville vers le sud par les deux pistes du pays : à l'est, celle de Benguié, de Makouguié et de Yapo ; à l'ouest, celle d'Adaou, d'Ouenguié et d'Abaguié. Le 15 au soir, tous ces villages avaient été pris et détruits, et parmi eux Benguié, le village de la femme qui était venue prévenir le poste. Le sergent Dorat fut délivré à Ouéguié. Le 15, à vingt-trois heures, des Abbey attaquèrent le campement de Yapo et blessèrent un lieutenant et un sergent africain. Le 17, la colonne reprit la gare d'Azaguié et rejoignit celle d'Anyama, qu'un négociant, officier de réserve, avait tenue.
Autard, dans son récit, appela la suite « la vengeance des tirailleurs », et il écrivit qu'ils ne firent pas de quartier. Le gouverneur, dans son livre, affirma avoir interdit les exécutions après coup, même de gens pris les armes à la main, « sauf dans deux ou trois cas, lors de la répression des Abbeys notamment », parce qu'il fallait, expliquait-il, empêcher de nouveaux attentats contre la voie ferrée. Le 21 janvier, les officiers du génie rouvrirent la ligne.
La circulation des trains resta interrompue du 7 au 22 janvier. Quand elle reprit, les convois roulaient portes fermées, des wagons de marchandises en tête, derrière un train blindé chargé de tirailleurs, et des soldats occupaient toutes les gares.
Six jours après le déraillement, l'Empire avait retrouvé un corps et une tête, et il les avait enterrés. Il lui restait à dire comment cet homme était mort. Il le dirait plusieurs fois, et jamais de la même manière.
Un corps près du train, une tête dans un village. Le télégramme tenait en deux lignes, et ce n'était que la première version.
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