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The People Who Cut the Railway · Chapter 1
The People Who Cut the Railway
La femme de Benguié
Sur la ligne d'Abidjan à Agboville, premiers jours de janvier 1910.
Le lieutenant-gouverneur de la Côte d'Ivoire rentrait par le train. Gabriel Angoulvant revenait du pays akoué, au centre de la colonie, où il était allé conférer avec le commandant Noguès, dont les colonnes venaient de soumettre les Akoué, et le convoi le ramenait vers la côte à travers la grande forêt. Tout le long de la voie, il n'aperçut pas un seul habitant du pays. Il le raconta lui-même six ans plus tard : il fut frappé de ce « calme inaccoutumé ».
Il gouvernait la colonie depuis vingt mois. Nommé le 25 avril 1908, à trente-six ans, il avait fait savoir dès le 26 novembre, dans une circulaire aux administrateurs, qu'il ne voulait plus d'hésitation : on pouvait attendre que l'exemple français agisse peu à peu sur les populations, ou vouloir « que la civilisation marche à grands pas », et il écrivait : « J'ai choisi le second procédé. » Depuis, ses colonnes allaient de région en région, et les villages soumis payaient des amendes de guerre et rendaient leurs fusils.
À Agboville, il s'en ouvrit au chef de poste. Clerc était adjoint des affaires indigènes, il connaissait bien les Abbey et parlait leur langue. Il ne sut que répondre, mais il avait, lui aussi, l'intuition qu'il se tramait quelque chose. Il raconta qu'on lui avait rapporté que les gens d'Azaguié, un village de la ligne, voulaient se révolter, qu'il s'y était rendu aussitôt, et que les habitants avaient protesté avec véhémence contre une telle supposition. Tout paraissait calme. Le gouverneur poursuivit sa route vers Abidjan.
Abidjan, janvier 1904.
Le rail était arrivé six ans plus tôt. Le premier coup de pioche avait été donné le 11 janvier 1904, et trois jours plus tard le gouverneur Clozel avait ouvert officiellement les chantiers du chemin de fer qui devait monter d'Abidjan vers le Niger. Les officiers du génie avaient choisi d'avancer par bonds de huit à dix kilomètres en posant la voie au fur et à mesure, parce qu'il était impossible, écrivaient-ils, de tout faire porter à dos d'homme : si l'on y était réduit, avant trois mois l'hostilité des habitants se traduirait par des coups de fusil.
Les premiers ouvriers étaient des Kroumen, des hommes de la côte. Le 1er décembre 1904, on rapatria les quatre cents qui restaient et on les remplaça par sept cents ouvriers venus du cercle du Cavally ; le Dahomey envoya trois cents à quatre cents Nagots, et on en attendait du cercle de Kong. La première section, longue de soixante-dix-neuf kilomètres, menait d'Abidjan à Ery-Makouguié, en pays abbey, et elle fut achevée en octobre 1906. Le 1er avril 1907, le rail et la ligne du télégraphe atteignirent Agboville, au kilomètre 82.
Les Abbey vivaient là, dans la forêt au nord de la lagune Ébrié, un peuple de langue akan dont l'igname rythmait le calendrier. Le chemin de fer passait au milieu de leurs villages. Le jour où il avait fallu percer le front d'Ery-Makouguié, les habitants avaient vu dans le chantier une menace d'occupation de leurs terres, et ils s'étaient révoltés. La révolte avait été réprimée : l'administration avait arrêté leur chef, Soboa, et l'avait envoyé en prison dans le Bas-Cavally, à l'autre extrémité de la colonie, près de la frontière du Liberia.
Ce que chaque camp disait du pays abbey.
Le gouverneur, lui, avait son explication, et il l'imprima en 1916. Les Abbey, écrivit-il, étaient des « sauvages, farouches, au dernier échelon de l'humanité », qui refusaient de venir voir le chemin de fer alors qu'il passait près d'eux, vivaient de chasse et ne payaient pas l'impôt. Il ajoutait d'autres raisons, qui disaient autre chose que ses insultes. Fin 1909, le détachement du lieutenant Boudet, qui s'apprêtait à pénétrer leur pays, avait été retiré pour aller réduire un village rebelle de la lagune, Osrou ; les Abbey, pensait-il, en avaient conçu une fausse idée de la force française. Ils voulaient aussi se venger des « fâcheux procédés » de certains coupeurs de bois européens. Et des commerçants apolloniens, venus de l'est, qui leur vendaient la poudre, auraient vu d'un mauvais œil une pénétration française qui supprimait leur rôle d'intermédiaires.
Dans les villages, un siècle plus tard, on racontait une autre cause. Un récit recueilli en 2005 auprès de Nanan Okoma Calvaire, fils d'un acteur de la révolte, disait que les colons et les tirailleurs venaient mater ceux qui refusaient le portage et le travail forcé, et qu'ils le firent deux années de suite pendant les fêtes de l'igname, célébrées trois jours durant. C'était le moment où tout le monde se trouvait au village. Les villageois s'enfuyaient en forêt ; les soldats saccageaient les cases, mangeaient la nourriture préparée pour la fête et emportaient l'or et les objets précieux. Aucun document d'archive connu ne confirme ces raids, et aucun ne les dément.
Sur la préparation elle-même, le gouverneur n'apprit qu'une chose, et après coup. Il écrivit que les féticheurs prêchaient la révolte et que les gens avaient « pris le fétiche », c'est-à-dire juré sur les puissances qui punissent le parjure. C'était, notait-il, ce qui expliquait « le silence absolu gardé par tous, sans trahison, jusqu'au 6 janvier ». Personne ne sut jamais où l'on s'était réuni, qui avait parlé le premier, ni qui avait fixé la date. Aucun nom de chef n'apparut jamais dans les archives de la préparation. Les seuls noms que l'administration écrirait seraient ceux des hommes qu'elle punirait.
Agboville, jeudi 6 janvier 1910, le matin.
Ce matin-là, une femme arriva au poste. Elle venait de Benguié, un village voisin, et quelqu'un l'avait envoyée. Son nom ne figure nulle part. Clerc consigna seulement ce qu'elle était venue dire : un fort groupe d'Abbey de plusieurs villages, ceux de Guessiguié, de Loviguié et de Bessé, avec des gens d'Ouenguié, d'Amangbo, de Coumassi et d'Eudon, se trouvait près de Makouguié et se préparait à attaquer les gens le long de la voie ferrée, puis le poste.
Peu après, un second messager se présenta. C'était le porte-canne de Makouguié, l'homme qui représentait le chef de ce village auprès du poste et portait sa canne comme insigne. Il précisa les chiffres : cinq cents fusils près du village, et une quarantaine dans un campement tout proche d'Agboville. Clerc écrivit tout cela dans une lettre à l'administrateur du cercle des Lagunes, datée du jour même. Six mois plus tard, le même porte-canne aiderait les soldats français à rechercher un fugitif, et ce service ne protégerait pas son village.
À onze heures, un télégramme du chef de poste parvint au gouverneur. Aux dires d'indigènes, deux cents Abbey armés de fusils étaient rassemblés près d'Ery-Makouguié, à quatre kilomètres d'Agboville, et se disposaient à attaquer le poste. La garnison comptait dix-sept gardes de police. Angoulvant donna l'ordre au lieutenant Dhomme de partir pour Agboville avec vingt gardes et une forte provision de munitions ; un train spécial quitta Abidjan au début de l'après-midi. Le lieutenant Boudet, qui venait d'arriver à Dabou avec ses hommes revenus d'Osrou, reçut l'ordre de rejoindre Agboville sans tarder.
Dans son livre de 1916, le gouverneur écrivit que personne n'avait rien pu prévoir, ni le chef de poste, ni les coupeurs de bois, ni les commerçants, ni les colporteurs, et que la preuve en était qu'ils étaient tous restés à leurs occupations. Dans les archives de la colonie, la lettre de Clerc disait autre chose : une femme de Benguié était venue prévenir.
Sur la voie, au même moment, les trains roulaient encore. Il y en avait un qui devait descendre vers Abidjan, et parmi ses voyageurs se trouvait un agent de la Compagnie française de l'Afrique occidentale, un commerçant dont personne ne retiendrait le prénom.
Le lendemain, un train descendait vers Abidjan. Un seul de ses voyageurs était européen.
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