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The Ivorian Women Who Marched on a Prison · Chapter 2
The Ivorian Women Who Marched on a Prison
Celles qui restent
Route de Grand-Bassam, 1949.
Chaque semaine, une délégation de femmes faisait le chemin jusqu'à la prison. Elles apportaient des repas, du linge propre, et des lettres qu'il fallait cacher. Denise Gadeau, l'une d'elles, le raconta plus tard : les lettres destinées aux prisonniers voyageaient enfouies dans le foutou, la pâte de banane ou d'igname pilée qu'on servait aux détenus, jusqu'au jour où un gardien nommé Fakar découvrit la ruse et se mit à fouiller les plats.
Bernard Dadié notait ces visites dans son carnet. Le 8 octobre 1949, il écrivit que les femmes étaient venues leur dire d'avoir du courage et confiance, que le mouvement grandissait chaque jour, qu'elles étaient avec eux dans l'épreuve, et qu'elles, qui étaient mères, leur assuraient que le rire suivrait les larmes. Chaque semaine, ajoutait-il, une délégation de femmes venait les voir.
Trois mois après les arrestations, en mai 1949, le PDCI avait créé sa section féminine. L'une de ses premières responsables était une institutrice, Célestine Ouezzin Coulibaly, née Macoucou Traoré, l'épouse de Daniel Ouezzin Coulibaly, le dirigeant voltaïque du RDA qu'on surnommait le « Lion du RDA ». Elle expliqua plus tard le projet : un groupe de femmes, soutenu politiquement par les camarades masculins mais doté d'une certaine indépendance, lié au mouvement des hommes et pourtant resté une affaire de femmes, avec des méthodes plus variées et plus visibles. En 1949, selon les chiffres du parti, cette section comptait environ quinze mille femmes.
Certaines étaient entrées en politique par leur mariage. Marguerite Williams, Odette Ekra et Georgette Mockey étaient les épouses de trois des huit détenus ; elles se remarieraient plus tard et porteraient d'autres noms, Marguerite Sacoum, Odette Yacé, Georgette Ouégnin. D'autres, comme Célestine Ouezzin Coulibaly ou Denise Gadeau, avaient fréquenté l'école coloniale et travaillaient comme institutrices ou sages-femmes. Mais l'immense majorité ne savait ni lire ni écrire le français et portait le message du parti en baoulé, en dioula, en bété. Ces femmes vendaient au marché et ne craignaient pas, comme l'écrivit Henriette Diabaté, « les sanctions d'un employeur blanc ».
Grand-Bassam, 24 avril 1949.
À Grand-Bassam, au pied même de la prison, le comité féminin avait sa figure : Anne-Marie Raggi. Elle en était la secrétaire générale depuis 1946 et le resterait jusqu'en 1974.
Elle était née le 8 octobre 1918 à Lauzoua, dans la région de Divo, d'un père sénégalais venu de Rufisque et d'une mère fanti de la Gold Coast voisine, et avait été élevée un temps par la seconde épouse de son père, une femme dida. Chez les sœurs de Notre-Dame des Apôtres, à Moossou, elle avait été la première élève à jouer Jeanne d'Arc. À la sortie de l'école, elle avait épousé Louis Raggi, un expert-comptable d'origine libanaise, riche acheteur de produits, qui finançait le PDCI ; ce mariage l'avait faite française. Sa maison servait de refuge aux indigents, aux malades, aux enfants abandonnés. On l'appelait « Maman Raggi ».
Elle allait à la prison chaque semaine. Aux repas, elle ajoutait des oreillers et des nattes pour dormir. Le 24 avril 1949, elle arriva avec une nouvelle que Dadié consigna : un juge l'avait convoquée et lui avait demandé pourquoi elle ne craignait pas de faire la navette entre Abidjan et la prison, alors que fréquenter les détenus pouvait lui valoir des poursuites. Elle lui avait répondu qu'elle allait où bon lui semblait, qu'il était libre de l'arrêter, et qu'elle n'était pas la seule : il y avait des milliers d'autres femmes comme elle. Le juge avait dit qu'il l'arrêterait volontiers mais qu'il manquait de preuves. Elle avait demandé s'il en avait eu pour les autres. Et quand il l'avait menacée de nouveau, elle lui avait conseillé de ne pas perdre son temps : la prison ne lui faisait pas peur.
En juin, elle rapporta autre chose aux détenus, et Dadié l'écrivit aussi : on lui avait proposé trente mille francs et une voiture si elle les abandonnait. Elle avait refusé.
Les lettres arrivaient aussi de l'intérieur du pays. De Bondoukou, au nord-est, une militante nommée Alima Ouattara écrivit aux prisonniers que le commandant lui avait demandé pourquoi elle avait accepté d'être secrétaire de la section des femmes, qu'elle n'avait même pas répondu, qu'il avait menacé de les enfermer toutes et qu'elle ne quitterait jamais le RDA. À Bondoukou, précisait-elle, elles étaient quatre cent cinquante et une.
Treichville, mardi 2 août 1949, le soir.
Les femmes disposaient d'une arme plus ancienne que le parti. Chez les Baoulé, on l'appelait l'adjanou. C'était un rite des « mères », les femmes âgées : elles chantaient et dansaient pour chasser le mal de la communauté, et pour humilier l'homme qui avait fauté, en mettant publiquement en doute sa virilité. Le jour, elles défilaient en pagnes blancs, armées de bâtons qu'elles frappaient en cadence contre le sol ; la nuit, elles dansaient nues, le corps couvert de kaolin blanc. En temps de guerre, danser l'adjanou pendant que les hommes combattaient était un devoir. Les Agni avaient leur équivalent, et les Bété avaient leurs propres formes d'insulte rituelle.
En 1949, chaque mercredi et chaque vendredi, des femmes vêtues de blanc se réunissaient pour danser pour le RDA. Une militante se souvenait que ce n'était pas facile, parce que les soldats et les gardes-cercle les fouettaient. Une autre, la Baoulé Madeleine Amoin N'Doli, l'expliquait ainsi : comme elles n'avaient pas de fusils, il fallait être nombreuses, pour que les Blancs sachent qu'Houphouët était soutenu.
Le soir du 2 août 1949, une jeune femme de Treichville, Marcelline Sibo, emmena un groupe danser l'adjanou devant la maison de son ami, dont la famille refusait d'adhérer au RDA, et les danseuses couvrirent la famille d'insultes. L'homme porta plainte. La police arrêta Marcelline Sibo pour tapage et manifestation illégale.
Les dirigeants du parti conseillèrent la patience : on la ferait libérer par d'autres moyens. Les femmes ne les écoutèrent pas. Elles se rendirent à Grand-Bassam dans un convoi de trente voitures et camions, s'installèrent devant le tribunal et refusèrent de bouger. Anne-Marie Raggi raconta plus tard qu'on les avait laissées attendre dans un coin du tribunal, qu'elles s'étaient alors mises à danser et à se déshabiller, et qu'on n'avait jamais vu une chose pareille. Les autorités cédèrent. Marcelline Sibo fut relâchée et ramenée chez elle par une foule en fête.
L'historien Vincent Joly, qui étudia ces mois-là, nomme une autre militante, Djénébou Dagnon, arrêtée en plein adjanou en août 1949 et condamnée à un jour de prison ; il y voit la première femme que la colonie ait emprisonnée pour un acte politique. Les sources consultées ne disent pas si les deux affaires n'en font qu'une.
Abidjan, novembre 1949.
Quelques jours après l'affaire Sibo, Dadié nota dans son carnet que le mouvement des femmes prenait de l'ampleur et que Grand-Bassam enregistrait deux cents nouvelles adhérentes par jour. Les femmes de l'intérieur vendaient les cartes du parti cent francs CFA pièce, autant que le minimum annuel de l'impôt de capitation.
Le 6 novembre 1949, devant une réunion de la section féminine, Félix Houphouët-Boigny leur rendit hommage : c'était grâce à leur action combative et à leur exemple, dit-il, que le pays avait pu faire entendre sa voix. Mais à la conférence du PDCI qui se tint du 25 au 29 novembre, la ligne changea. Les militants devraient désormais s'abstenir de troubler l'ordre public. Les manifestations de masse céderaient la place aux pétitions, aux délégations et aux boycotts.
Il y avait alors dix mois que les huit attendaient leur procès. Les conditions de détention ne s'amélioraient pas, et selon l'historienne Elizabeth Jacob, les huit commençaient à douter de ce que l'action menée dehors pourrait obtenir pour eux.
Derrière les murs de Grand-Bassam, huit hommes cherchaient l'arme que personne ne pourrait leur confisquer.
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